Algérie : les villageois
organisent leur défense Mars 1998
(SYFIA-Algérie) La peur plane toujours dans la
plaine de la Mitidja, cible privilégiée des groupes armés, mais désormais
les habitants organisent leur défense et reprennent peu à peu leurs activités.
Emergeant de la brume matinale qui enveloppe les orangeraies, Chebli, petite bourgade de quelque 5000 habitants, à une trentaine de kilomètres d'Alger, sort d'une longue nuit. Dans les rues humides du village, les petits commerçants s'affairent sans se bousculer devant leurs boutiques. Les clients ne commenceront à affluer que vers 9 heures, lorsque le soleil sera haut dans le ciel et prendra la relève de ceux qui font le guet de nuit aux portes du village pour prévenir toute attaque.
Dans les cafés, les conversations, à voix basse, tournent invariablement autour du même sujet : les incursions nocturnes des groupes terroristes dans les hameaux dispersés dans toute la plaine de la Mitidja. Face à l'étranger, les gens sont peu loquaces. Ici, on ne fait pas confiance au premier venu, même s'il est journaliste.
Chebli, qui a gardé son cachet colonial avec son église dressée au milieu de la rue principale, sa mairie avec sa girouette - un coq rouillé par le temps et l'oubli - et ses petites villas bordées de bougainvillées et de bananiers, n'était plus ces dernières années qu'un village fantôme. Une nuit de 1994, des dizaines de terroristes l'ont attaqué. Ils ont massacré, pillé, incendié. Les fermes alentour ont connu le même sort. Les stigmates de ces atrocités sont encore visibles. Depuis lors, tous redoutent de voir leurs filles kidnappées, leurs maisons brûlées...
Après avoir vécu l'enfer pendant quatre ans, les habitants de Chebli ont décidé
d'organiser leur défense. Ils ont demandé des armes pour se protéger. Ainsi
la vie a repris lentement son cours. Les gens retournent progressivement aux
champs, le fusil d'assaut en bandoulière. Mais les agriculteurs de la région
n'empruntent les chemins vicinaux que lorsque le jour est bien levé, de peur de
tomber sur ces fameux faux barrages dressés par les groupes armés. Dans la
journée, les rues s'animent à nouveau, jusqu'au crépuscule. Alors tout le
monde se barricade chez soi laissant cachés et à demi morts de peur, dans
quelques coins de rue, les miliciens qui protègent leur sommeil. "Ils
peuvent surgir à tout moment, tuer, brûler et raser fermes et villages puis s'évanouir
à l'intérieur des orangeraies", racontent des villageois.
La Mitidja retient son souffle.
La plaine de la Mitidja a perdu son appellation de potager d'Alger pour celle, tristement célèbre, de "triangle de la mort". Les pires massacres de paysans, par hameaux entiers, y ont été perpétrés. A l'arme blanche durant les trois derniers mois de l'an dernier. La Mitidja toute entière dégage une indicible impression de peur panique. Elle retient son souffle, redoutant de se lever le matin pour apprendre un autre massacre.
De Chebli à Boufarik, la petite départementale serpente entre les champs de légumes et les orangeraies mangées par les herbes et bordées de tristes brise-vent. Tout au long de cette route, protégée de jour par des milices locales ou des patrouilles de gendarmerie, c'est la désolation. Ici, une ferme brûlée, abandonnée, quelques maisons en parpaings lovées sur elles-mêmes à moitié détruites. Là, des voitures calcinées jetées sur le bas-côté, les jantes en l'air, des traces de sang sur une terre encore humide de rosée, plus loin des amas de ferrailles incendiées : tracteurs, camionnettes, voitures... Mais ce qui frappe surtout, c'est l'absence de toute vie humaine entre les villages. Seules les rondes motorisées de la gendarmerie et des militaires brisent le silence angoissant.
Soulagement à l'arrivée à Boufarik, petit centre urbain entre Alger et
Blida, connu pour son marché de gros où se vend et s'achète l'essentiel de la
production d'agrumes de l'Algérie. Après quatre années marquées par des
attentats à la bombe quasi-quotidiens, des assassinats collectifs, des
mitraillages d'écolières en plein centre ville, la "ville des
oranges" reprend goût à la vie. Depuis deux ans, elle s'est organisée.
Elle a mis en place des groupes d'autodéfense qui quadrillent la ville jour et
nuit ou qui sont postés dans les petits hameaux des environs. Les jeunes, au chômage,
se sont constitués en milices pour protéger leur village, l'école et leurs
familles. Du coup, les mandataires, les négociants et les commerçants en
fruits et légumes sont revenus. Le marché de gros a repris. Aux alentours, les
paysans sont retournés aux champs. Boufarik respire. Mieux, elle revit.
La campagne silencieuse.
Après Boufarik, sur la nationale Alger-Oran, sévèrement gardée par de nombreux barrages de l'armée, l'atmosphère a changé au milieu des orangeraies, des étendues maraîchères et des petites fermes. Il y a quelques années, les écoliers vendaient le long de la route du pain de seigle, des oranges, de gros citrons bien juteux ou de magnifiques pomelos. Aujourd'hui, ils ont disparu. Nombre d'entre eux ont été la cible des groupes armés. Il n'est pas bon, même de jour, de traîner en rase campagne.
La Mitidja a toujours peur. Toutes les bourgades de la région ont été systématiquement visitées de nuit : maisons brûlées, hommes; femmes et enfants, bébés, massacrés, animaux, moutons, vaches et chèvres, abattus. Même les champs sont parfois minés en signe de représailles contre les paysans qui se sont armés pour se défendre.
Face à la recrudescence des assassinats collectifs ces dernières semaines, les survivants préfèrent prendre leurs maigres effets et partir. Ils se regroupent dans des écoles rurales ou dans des camps de toile dressés à la hâte ou ils s'installent en ville dans les caves d'immeubles. "On nous demande de revenir chez nous, dans des maisons qui ont été brûlées, dans les quartiers où les routes n'existent même plus, où il n'y a pas d'électricité et de gaz...", raconte un rescapé.
Ces derniers mois, les massacres ont gagné l'ouest du pays. Dans les zones rurales montagneuses, "c'est la démence", racontent quelques survivants. Fin 1997, les tueries collectives sont devenus quotidiennes. Terrorisés, les villageois fuient les hameaux à dos d'âne, à pied ou, pour les plus nantis, en camionnette.
Aujourd'hui dans la Mitidja, on ne peut pas marcher quelques dizaines de mètres sans rencontrer un jeune, le fusil à la main ou en bandoulière, adossé à un pan de mur noirci de fumée. Il passe le plus clair de leur temps à surveiller ce qui reste de son village. Pour tous ces jeunes, éclairés la nuit par de formidables feux de camp, il n'y a pas d'avenir : "Comment aller aux champs ou partir travailler alors que nous passons nos nuits à protéger nos familles et que nous ne sommes même pas certains de survivre à la prochaine attaque terroriste".