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DEUXIEME PARTIE

 

En évoquant ma mère, je disais toujours « la veille » cela, depuis la mort de mon père. Puis un jour, vers les années 1990, en examinant de près, le livret de famille de mes parents, je me mis à compter. Ma mère était née le 01/11/1911. Mon père vit le jour le 02 décembre 1903 et décédé le 20 mars 1945. 
Conclusion : ma mère fut veuve à 34 ans ! la fleure de l’âge !. Connaissant notre milieu, je n’ai aucun doute sur l’intransigeance de ma mère en matière d’abstinence sexuelle. Mon Dieu que c’est dur de vivre seulement avec du pain ! j’en connais quelque chose moi, le cavaleur invétéré…..

En plaisantant je dis un jour à ma mère au cheveux blancs, qu’elle aurait du se faire un ami…. Ce qui la stupéfia. Oser dire cela ? « Ton séjour en France et en Allemagne t’a dégrossi et nous en étions heureuses, hélas, je crois que tu es resté plus longtemps qu’il ne le fallait… » me répondit elle en souriant.

Quelques années après cette discussion, le 20 mars 1995, ma chère mère Cheragui Chérifa, s’éteignit à l’âge de 84 ans après de longues souffrances dues au blocages des reins, suite au diabète.

La période de la guerre mondiale fut celle de la disette. Des montagnards descendaient jusque chez nous en Mitidja pour extraire des fossés, des racines de certaines espèces végétales, comme l’arôme, (El Bgouga) connu pour ses fleurs blanches très prisées pour la décoration. 

Ces affamés la faisait bouillir pour la débarrasser d’une substance acide, afin de la rendre plus ou moins comestible. En guise de café les gens faisaient griller du pois chiches lorsqu’ on en trouvait et même des noyaux de datte que l’on faisaient moudre. Une fois préparé, ce breuvage noir était sucré avec des dates, ou de la saccharine obtenu en faisant bouillir du raisin jusqu’à l’extrême. C’était le temps du rationnement avec des bons. En cette époque une chanson Kabyle de Chikh Nourredine intitulé « Ayama Habou Yanghayi Socoar Selbo » fit fureur. Pour la lessive faute de savon on utilisait du sapin dus un savon végétal. Les arbres de ce fruit existent encore à l’hôpital Mustapha à Alger.

Grâce au système débrouille de mon père, chez nous, nous ne manquâmes de rien. Pour le laitage et autre beurre grâce à nos vaches nous en avions en abondance. Ce qui joua également en notre faveur. C’était le poisson. Non seulement par ce que nous en consommions à satiété, mais aussi parce qu’il permettait à mon père de tisser des relations. Madame Solers la boulangère était une belle jeune dame arrivée de France ,vers 1939-40. Elle nous fournissait du pain bien au delà des bons de rationnement en échange de poisson s ou de beurre. Pour les chaussures et autres habits Monsieur Dray était notre principal fournisseur. C’était un juif du genre Européanisé différent de bien d’autres Israélites qui, malgré le décret Crémieux, conservèrent leur tradition arabe. 
La seule différence qui distinguait, ces derniers c’était leur religion. Pour le reste, ils parlaient, il chantaient il riaient ou pleuraient de la même façon que nous… L’autre raison qui nous permit d’échapper aux pénuries, c’était l’expérience ancestrale de grand mère en matière de subsistance.

Comme tous les agriculteurs, mon père avait consacré au blé ,une bonne partie des neuf hectares réquisitionnés à l’avance ,par l’administration. Pour contourner cette réglementation contraignante, nous allions la nuit après la moisson, mais avant le battage « voler » notre propre blé en paille. Nous le stockions dans la cour jusqu’à en faire une meule énorme. Notre maison étant entourée de murs élevés. Personne ne nous voyait. C’est là, que grand mère exploita son savoir faire, acquis jadis ,dans ses montagnes de Kabylie. A coup de gourdin nous procédâmes au battage. En soulevant les tiges et en 
soufflant, nous séparions le grain de la paille. Une fois cette tache terminée, il ne restait plus qu’à envoyer discrètement le grain chez Boumenir le meunier pour en tirer de la semoule.

L’autre précieuse, connaissance de grand mère concernait le traitement de la laine, qu’elle connaissait parfaitement. Cela allait du nettoyage, du lavage, au filage au quenouillage etc. … jusque au métier a tisser installé dans sa chambre. De nombreuse femmes Kabyles amies de grands mère originaires du même village ou de la périphérie venaient l’aider. C’est ainsi que grâce à l’approvisionnement en laine par mon père et la dextérité de grand mère, nous ne manquâmes pas de tapis, de couvertures et même de tissus en laine, pour confectionner entre autre un costume pour mon père.

De nombreux voisins et amis de mes parents nous sollicitaient parfois pour des produits alimentaires rares, que mon père ne refusa jamais. Il faisait régulièrement la charité au profit des pauvres. Cela ne fit que développer son aura de dévot.. J’étais fier d’être le fils de Hadj Amar Arabdiou... 

A propos de chansons nos historiens devraient s ‘y intéresser de plus prés. Il y découvriraient quelques aspects révélateurs de l’époque - Exemple «FIDAOU ELDJAZAIR »premier hymne national,glorifiant notre vénéré Zaim MESSALI Elhadj, ..Il y avait « Yalmenfi », (le bani) qui relatait le calvaire de toute cette population carcérale qui, pour des motifs de droit commun mes aussi politiques, était transférée à Cayenne en cales de bateaux. En 14-18 ,il y’eut les chansons - propagande des allemands et leurs alliés Turcs « Yal Francis ouach fi balek, Edjazair machi dialek » Celle ci fut contrée sur le même air « Ayayay ki naamelou, hadj guilloumes est un salop ! » .Dès cette époque,des algériens perspicaces ,répondaient : que « l’Algérie n’était ni Française ni Germanique. 
».. A l’époque du recrutement des algériens que l’on envoyait au « casse pipe » avec la bénédiction des Caïds et autres bachaghas stipendiés « yarabi sidi, ouach amelt ana oulidi - Rabitou bidi ouedatou frança el mekhlia - E roumi Oulde El Halouf Edda oulidi Ouana Nchouf , El kbar Koul ou gouf, Houma li signaou alia » ..Dans cette dernière phrase, il est fait allusion à ces notables, collaborateurs. ..Durant la dernière guerre mondiale, il y eu « Eh y a redjala, ya rabi outkoun maana - Etang iguerbaa deg deg deg ou cherchill m"kanbaa » je me souviens également de cette chanson saharienne (genre bedoui accompagné de la langue flute) ou il est dit « Daladier rad El khbar ouagdate enar oudha r’ga mechaal fatma ouach etafik ». n’oublions pas non plus « Ana el Arbi ouldel arbia menhabech et romi yahkoum fia » et puis il y eut la terrible complainte que toute Algérien connaissait après les massacres de mai 45. « hayou chemal Afriki » toutes ces chansons significatives, risquent de sombrer dans l’oubli ,si personne n’y prête attention. Une complainte qui fit fureur en son temps, tellement elle était révélatrice du sentiment populaire. Vers 1952-53 alors que ça bardait en Indochine, au Maroc et en Tunisie, en Algérie, il régnait un calme plat ,au grand désespoir des Algériens. Une chanson qui exprimait un sentiment de frustration, eut un succès foudroyant. Il s’agit de « Rohi ya dzaïr rohi Tedh hya..El kalb Elli habek rani Nekouih ! Daouet ldjded rahik ekouya,djmie men taadda Rahi tedih .. » Dès l’explosion de novembre 1954, cette chanson ,fut oubliée. Ces derniers temps ,cheb Khaled la reprise ,en la chamboulant complètement…

L’autre aspect du patrimoine national conservé en partie dans des livres, grâce à des auteurs, concerne les proverbes. Pour comprendre le sens de certain d’entre eux, ils nous obligent à rechercher les éléments faisant partie du contexte de l’époque, le mode de vie De cette période, etc..

Alors que nous nous battions pour le pain quotidien, mon jeune frère, a qui nous avions donné un sobriquet « Tcherouito « tellement il était amusant, tomba malade. Faute d’argent, on le mit au lit ,en attendant que cela aille mieux. Il avait ce qui nous paraissait comme une simple diarrhée. Après trois jours, son état empira. Constatant un peu de sang dans ses excréments, nous conclûmes a une dysenterie. Il fallait absolument l’emmener chez le Docteur Bit, notre ancien médecin de famille. Après examen, le praticien ordonna le transfert immédiat de Abdelkader à l’hôpital. Tout en s’excusant, non son bégayer, ma mère dit au docteur qu’elle n’avait pas d’argent pour payer la consultation. C’était humiliant, mais, il fallait passer par là. Le docteur qui nous connaissait depuis des années, protesta reprochant à ma mère de perdre de temps et d’amener vite le gamin à l’hôpital. Cela dura deux jours où, grâce à la complaisance de Zoé, une veille amie de la famille, qui travaillait comme femme de salle, nous restâmes au chevet du malade. La troisième nuit, à l’âge de huit ans, notre Abdelkader s’éteignit. Je me souviens de ma mère inconsolable dans les bras de zoé la juive, aussi chagriné que ma mère, à hurler de douleur, à vous fendre le cœur. Le décès était du à une entérite, maladie que je ne connaissais pas, mais dont je m’en souviendrai. 

Oncle Hmida s’occupa de la liquidation de tout ce que possédait mon père, c’est à dire, pas grand chose,. Nous nous séparâmes de notre cheval Grisou, du tombereau, de la baratte aussi que de nombreux accessoires. Grâce au pécule, mon oncle chargea son ami Akli Makhlouf, un maçon complet, pour faire de notre garage, une habitation viable. La précision est indispensable car, de nos jours, la profession est compartimentée en spécialités (carreleur, plâtrier, ferrailleur, coffreur, etc…) alors qu’à l’époque, le vrai maçon devait maîtriser tout ce qui avait trait à la construction d’une maison.
Pour ce qui nous concernait, il suffisait d’élever une cloison divisant le garage en deux chambres dotées de plafonds, de portes et de fenêtres. Tout au long, sur une largeur de deux mètres de la façade externes, un patio sur pilier en spiral soutenant des arcades donnant à notre maison au cachet typiquement mauresque. L’ensemble du sol, fut carrelé, alors que la cour était cimentée. Avec l’aide de Billal et de Da Ali, deux amis d’enfance, l’un noir et l’autre sourd muet, nous creusâmes un puits de trois mètres de profondeur. Un vieux puisatier en fixa les parois à l’aide de briques et du ciment rouge. Le plombier nous installa une pompe à main qui ne marche plus aujourd’hui, mais que je conserve en souvenir. Au fond de la cour, nous construisîmes des toilettes reliées directement à l’égout tout proche. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes « chez nous » une coquette petite maison… Qu’importe la faim, du moment où nous étions à l’abri des regard d’autrui. ! Un tiers de 350 mètres carrés du lotissement était construit. Le reste fut consacré au jardin qui nous permit de planter l’inévitable Jasminier, des rosier un galant de nuit, ainsi qu’une multitude de fleurs multi colores….et une fois le haschich déjà cité. Prés du mur extérieur, nous plantâmes un mimosa aux superbes fleurs que tout le voisinage admirait. Des européennes de passages particulièrement nos voisins, les Gauthiers et les Touparts ainsi que les Espagnols,ne résistaient pas à la tentation de nous en demander. Parfois, dès Février, à la floraison, nous les devancions ,en leur offrant de superbes bouquets.

Au côté droit de notre nouvelle demeure, tout a fait au fond, le mur communiquait par une porte avec la maison d’où nous avions été chassés. Grand mère refusa de la murer afin de nous rappeler qu’elle avait droit a une part de ce qui appartenait légalement à mon père. En matière d’éclairage, le défunt avait simplement connecté les fils du garage au compteur de la maison. 

Pour nous damer le pion, grand mère les débrancha, nous obligeant à nous éclairer au quinquet et surtout de nous priver de la T.S.F…. Quant Madame Gauthier s’en aperçut, elle fut d’autant plus indignée qu’elle connaissait un peu notre triste histoire. Elle nous proposa de nous brancher à son compteur moyennant le payement de la moitié de la redevance. Eux aussi, n’étaient pas tellement riches. Le mari de madame Gauthier était démarcheur d’assurance , alors que l’autre voisin monsieur Toupart était agent de l’EGA. Plus loin, vivait toute une tribu d’Espagnols qui se distinguaient par un tapage excessif, pire que celui des nôtres. Un des enfants de ces bruyants enfants «,Voméro devint un célèbre joueur de l’ASB. De temps à autre, ils faisaient la fête, en tuant le cochon. C’était atroce d’entendre la pauvre bête qui semblait appeler vainement au secours. 

Bon nombre d’Algériens consommaient de l’alcool. A une centaine de mètres de chez nous, l’épicière madame Bagure vendait du vin au litre et pour pas cher. Par contre, nos compatriotes avaient horreur du porc qu’ils ne consommaient jamais. Pourtant une citation du Coran rappelle que la consommation du porc et celle de l’alcool étaient des péchés d’égales gravites. Je me souviens de la charcuterie de monsieur Lacabane. L’odeur du cochon, me donnait la nausée.

Il m’arrivât souvent de faire de longs détour pour éviter cette rue. Qui aurait cru que, quelques années plus tard, j’allais devenir un friand consommateur de cette viande interdite par ma religion ? A ce jour, à la pensée d’une bonne tranche de jambon de Bayonne (introuvable chez nous) avec quelque Cornichons et un verre de « Cubée du Président », me donnent de l’eau à la bouche. Comment en suis je arrivé là ? 

En Algérie, je vécu sans surveillance particulière, ni contrainte aucune, mon père éyant disparu en 1945. Pourtant, dès mon adolescence, je fréquentais des gens peu recommandables, sur le chapitre religieux.

Les détaillants de poissons étaient tous de joyeux drilles, vivant au jour le jour. Par moments, ils faisaient de bonnes recettes, d’autre fois, surtout en cas de mauvais temps, c’était la dèche. Tous picolaient. Certains d’entre eux, étaient franchement alcooliques. Le plus jeune avait la trentaine alors que je sortais à peine de l’enfance. Tous connaissaient et respectaient mon défunt père, mais aussi oncle Omar, patron du moment. Tout en me tolérant parmi eux, ils se gardaient de chercher à me dévoyer notamment en m’entraînant à boire. Une fois midi passé, ils prenaient régulièrement la quantité de poissons mise de côté lors de la vente, qu’il remettaient à madame Raphaël une tenancière d’un café qui leur préparait une friture. Une fois à table, tout à fait au fond de la salle, j’étais toujours le premier de la partie pour me régaler. Par contre, les verres de rouge qu’ils s’envoyaient ne m’ avais jamais tenté. Connaisseurs, ils savaient, les bougres, choisir les poissons parfois les moins chers mais les plus exquis. D’ailleurs n’importe quel poisson de la grande bleu nous comblait. 

Le vin était quotidiennement à portée de main. Jusqu’à mon départ en France, je n’en pris que deux fois. La première, ce fut lorsqu’ avec mon ami Boualem Cherchalli , nous voulûmes jouer « aux grands», en nous payant une bouteille de « Royal Chibani ». La seconde fois , ce fut par dépit, lors du mariage de ma sœur.. J’étais sensé être le chef de famille. Mais en prenant la mariée, personne ne prêta attention à moi. . Lounès Remichi, alors gargotier et ami de la famille, me prêta de l’argent qui me permit d’acheter une bouteille d’anisette, que je me mis a ingurgiter seul dans la maison vide, afin de noyer mon chagrin…

Je me souviens d’avoir pris une tomate coupée en deux ,sur laquelle j’avais mis du sel afin d’accompagner la boisson. Plus je mettais du sel et plus cela devenait fade. C’était en pleine canicule de juillet ou bien août. Intrigué en fin de compte, je vérifiais du doigt ce sel sans effet…c’était du sucre.. Je vomis sur le champ. Ce fut les deux fois où, en Algérie ,j’avais goûté aux boissons alcoolisées.

Mes amis poissonniers, ne sont plus de ce monde. Madame Rafaël fut atteinte d’une balle perdue, lors d’une fusillade entre la police et un groupe de résistants ,alors qu’elle était au seuil de son établissement.

Le tabac aussi ne m’avait jamais tenté. Cela ne m’empêcha pas de goutter au Kif. Alors que nous étions toute une bande, au café Berchiche , à l’instar de mes camarades je pris un « Nsayef »( pétard), que je me mis à fumer. Je ne sais qui me dénonça à mon oncle Hmida. Celui ci arriva en trombe et me surprit sur le fait. Il m’ordonna de le suivre. L’obéissance était de règle. Au niveau d’un carrefour grouillant de monde je m’arrêtait subitement derrière un passant en le fixant des yeux. Mon oncle regarda à droite à gauche vers l’horizon, croyant sans doute que j’étais loin, alors que, tel un chien d’arrêt, j’était à deux mètres de lui. A son dépar, je couru vite chez tante Zhor raconter ma mésaventure à ma mère. Quand mon oncle arriva, je me mis sous le lit. Pas dut tout en colère il dit a ma mère :« C’est du joli ! ton fils veut devenir un Hchaïchi (Dealers)… je l’ai surprit à fumer du Kif. Ce fut pour moi la dernière fois …... 

Pour ce qui est du tabac, ce n’est que vers 1961, que je me mis à fumer suite à l’insistance à mes amis Belges. Paul De Swaef et Ivette, étaient tellement gentils que je ne pouvais refuser leur offre. De cigarette en cigarette ,je me retrouvais plus tard, à en griller trois paquet par jour. Cela dura jusqu’en 1970. Suite à la vision d’un documentaire sur les méfaits du tabac, j’arrêtais net.

En ce qui concerne le porc, à l’instar de mes compatriotes, j’avais horreur de cela. C’est à Paris, à la cantine, chez Cadoricin, une entreprise de Brillantine située à Bondy (banlieue parisienne) ou l’on venait de m’embaucher, que tous commença . J’étais le seul Algérien avec un autre compatriote que l’on appelait « Marcel » .Celui ci m’écoeura, sans que je le manifeste ouvertement, en le surprenant un jour a …. Grignoter un bout de saucisse….

C’était une usine ou 80 pour cent du personnel était féminin. La serveuse de la cantine était une dame aux cheveux blancs que j’appelais « maman », et qui semblait m’aimer beaucoup. C’était une personne dynamique et toujours gaie. Je l’avais prévenu que je n’aimais pas le porc. Lorsque le menu en comportait, je lui avais demandé de me prévenir pour ne pas en manger. Ce midi là, après le repas, je remerciais « maman » pour la délicieuse cote de veau panée et rôtie au beurre. « dommage qu’il n y ait pas une autre en rab » dis je à la dame en souriant Celle ci me regarda puis de sa voix fluette , le plus naturellement du monde, « c’est du porc, tu vois que c’est bon !.. Je lisais dans ses yeux une sincérité absolue. Au lieu de me mettre en colère pour la circonstance, je me mis à rire. Ce fut le début de ma « perdition » Ayant pris goût, je me mis à raffoler entre autre, de la tête et des pieds de porc que je préparais parfois avec de la loubia (des haricots blancs), une sauce piquante, un plat délicieux… Le jambon cuit ou sec les saucisses de Francfort avec un peu de moutarde devinrent mes mets préférés…. Après l’indépendance, certains épiciers de la capitale continuèrent à vendre quelques produits de charcuterie, mais après le déferlement des barbus ; plus rien !. De temps à autre, tel ami en rapportait de France. Depuis l’épidémie récente de la vache folle et la fièvre aphteuse, la douane Algérienne interdit tout produit d’origine animale, donc, tintin !. Une histoire de choucroute fut même la cause prétexte de ma séparation avec Ilse, mon ex femme allemande. Au début, en tant que croyant, j’avais mauvaise conscience et espérais que dieu me pardonnerait.

Nombreux étaient les gens de mon milieu qui avaient une conception bizarre de la religion et un raisonnement illogique. « Puisque dieu pardonne » vous disaient ils, « faisons tout et n’importe quoi jusqu’à un âge avancé. Une fois vieux, que l’on commence à avoir un pied dans la tombe, on va à la Mecque on fait la prière, on suit scrupuleusement les préceptes de l’Islam et nous voilà lavé de nos pêchés , assuré du vaste Paradis ».

Ce raisonnement farfelu me semblait absurde mais tout le monde n’était pas exégète. Pour ma part, la lecture de texte de deux auteurs ébranlèrent mes certitudes jusqu’alors bien encrées.

En 1953, alors qu’à Paris, je déambulais sur les quais de la seine, j’achetais au hasard chez un bouquiniste un petit ouvrage qui attira mon attention. 
C’était les quatrains de Omar El Khayam que je lus, que je bus, mille fois… Il devint mon livre de chevet et une source de méditation. Il aurait été bien imprudent d’avouer publiquement ses convictions non conformes à la Charia. Pour des raisons d’interprétation des textes sacrés, pour bien des musulmans, 
meme aujourd’hui, l’apostasie par exemple, est passible de la peine capitale. N’est ce pas là, le meilleur moyen de cultiver l’hypocrisie ? Que de fois m’étais je disputé avec des amis qui se félicitaient d’apprendre qu’un juif ou un Chrétien se convertissait à l’Islam. Par contre, ils s’indignaient quand tel musulman changeait de religion ,ou se déclarait athée ! ? Pourtant la liberté de pensée, figure en bonne place, dans la charte des droits de l’homme adoptée par les membres des Nations Unis !.

L’autre personne qui marqua mon esprit, était un modeste journaliste contemporain. Il s’agit de Morvan Lebesque dont j’avais lu un commentaire dans le Canard Enchaîné. Il avait écrit sur le manichéisme et ses conséquences parfois désastreuses. Nous étions en pleine guerre de libération. J’ai complètement oublié les détails du texte en question, mais cet article sema « l e doute » qui agit en moi comme un vaccin salvateur, contre l’aveuglement engendré par les certitudes absolues et dangereuses. Tout au long de ma vie, un demi siècle après, ces idées continuent a me servir de balises, sur le chemin de mon existence. 

Une autre réflexion émanant d’un prêtre Bolivien rencontré à Paris, marqua mon esprit.. Militant de l’ AGTA, j’étais en contact avec de nombreux Chrétiens libéraux , je lus un passage de la bible. Il était question de pharisiens qui voulaient lapider une femme adultère avec l’approbation du Christ. Celui-ci 
leur répondit : « que celui d’entre vous qui est sans pêchés, lui lance la première pierre ». Je pense être imperméable a toute forme de prosélytisme, mais cette citation aussi, s’imprima dans ma mémoire. Dans mes articles de presses, comme dans mes livres, il m’arriva souvent de l’utiliser comme référence, illustrant ma pensée

Depuis l’ éviction de « notre maison « ,toute l’affection que je portais à grand mère se transforma en haine. Je finis par détester les membres de ma famille paternelle. Dès la construction de notre demeure ,tous les membres de la tribu qui descendait travailler dans la Mitidja, déposaient , à chaque fin de moisson, leurs faux chez nous ,dans un espace couvert aménagé à cet effet par mon père. Il y avait place aussi bien pour les Araoudhiouènes que pour les Talaouines. Parmi ces derniers, j’étais très attaché aux oncles Idir et Mohand, frères de grand mère. A chaque visite ,ils nous rapportaient quelques produits ( huile d’olive, figues sèches etc. )qui ne nous manquaient pas mais qui étaient très appréciées parce qu’ils rappelaient à mes parents leur terre ancestrale.

Oncle Mohand qui fit toute la guerre mondiale ,nous racontait sa terrible expérience parmi les troupes du « djininar Sabir » ( il s’agit probablement du général De Monsabert..).En guise de témoignage, il nous montrait l’éclat d’obus logé entre ses cotes que les médecins ne purent extraire .Nous faisions notre 
le proverbe « De la marmite ou mange un couple ,vingt peuvent s’y nourrir »..Oncle Idir et surtout Mohand me chouchoutaient. Moi aussi je les adorais.

Dès la disparition de mon père et notre départ de la grande maison, plus de nouvelles !..Cela nous parut d’autant plus choquant que nous apprenions leur passage chez grand mère sans penser à nous rendre visite. N’étions nous plus intéressants ? Devenus plus pauvres qu’eux, plus de figues, plus d’huile ! à une époque ou nous en aurions eu bien besoin. A préciser qu’au pays, mes parents avaient des parts de terres leur appartenant par héritage qu’ils ne les réclamèrent jamais ; nous non plus. Grande fut ma déception vis à vis de ceux que désormais je considérais, comme des ingrats.

La voix chaude de oncle Mohand et sa gentillesse naturelle ,ne me disaient plus rien .Je ne le revis plus jamais .Après l’indépendance, j’appris qu’il avait quitté la Kabylie pour s’installer rue Didouche(ex Michelet) à Alger, dans l’un de ces appartements, abandonnés par les pieds noirs. Plus tard , j appris qu’il eut beaucoup d’enfants ,que l’un de ses fils vira dans l’intégrisme et mena la vie dure à ses parents ,exigeant d’eux un comportement conforme à ses conceptions de la religion. Toujours selon la rumeur, oncle Mohand quitta ce monde récemment, vers l’age de 80 ans, sans que je puisse le revoir, pour lui demander pardon, pour le mal que j’avais pensé de lui. 

Avec le recul, je regrette la sévérité de mon jugement vis à vis d’un homme qui, je le crois, méritait plus de considération. Je l’avais jugé ,en ne tenant pas compte de certains aspects importants qui, en cette époque, m échappaient.

Meme si de par mon age, je considérais et appelait ma mère « la vieille »celle ci fut veuve à 34 ans.. Compte tenu de la mentalité de l’époque, je vois mal chez moi, ces hommes dont la moyenne d’age était de 40 ans .Je les vois mal ,en tête à tête avec ma mère ! ?.Même nos proches auraient jazzé… Ce qui à cette époque me paraissait insupportable.. Dans ma religion, ne dit on pas que seul Dieu peut juger ses êtres équitablement. Ces deux frères avaient pris le parti de leur sœur, une proche, voilà tout .Ma mère était une étrangère à la tribu.

Un jour, alors que ma sœur Fatima se hasarda chez grand mère par la porte intermédiaire, trouva celle ci en train de trier un sac de pommes de terre. Sachant parfaitement dans quel état de dénuement nous vivions, elle demanda quand même à ma petite sœur, ce que nous avions préparé à déjeuner. Innocemment Fatima répondit que maman avait préparé de la «tchekh tchoukha »,c’est à dire du pain rassis dans une sauce piquante. Ce qui,je crois, enrageait grand mère, c’est notre orgueil .Nous n’avouions jamais notre état de détresse...Ce serait pensions nous, leur offrir trop de plaisir. Pauvres mais orgueilleux. ! .Grand mère jugea bon de mettre quelques tubercules dans le pan de la jupe de Fatima en la renvoyant chez elle. Ma petite sœur rapporta gaiement ces patates à ma mère en prévision d’un copieux repas. Cela lui coûta une raclée mémorable, de ma part. Furieux,je lui ordonnais de renvoyer immédiatement ces tubercules à leur envoyeuse,en n’oubliant surtout pas, de la remercier infiniment ..

Grand mère maria oncle Omar à Kheira une superbe jeune fille au yeux verts et les lèvres charnues.. Celle ci s’avéra bien plus habile que ma mère, puisqu’elle sut s’imposer là ,ou ma mère vécut écrasée. Il est vraie qu’elle arriva à un moment ou grand mère qui renaît de l’age était obligée de s’en remettre à quelqu’un .En entendant cette nouvelle bru ,rire aux éclat ,avec ses sœurs ,dans cette maison qui nous avait été usurpée, cela nous pinçait le cœur et nous ne pouvions rien y faire. .Oncle Omar était aussi prodige que mon père avec cette différence que lui continuait à picoler régulièrement. Dans la maison natale ,il y avait la même abondance à laquelle nous étions exclus.

Comme mon père Oncle Omar se lança dans l’élevage de vaches laitières .,,Il décida d’aménager en étable,une partie de l’espace couvert,au niveau de la porte communicante avec notre nouvelle demeure.

Devinant notre état de détresse ,le nouveau vacher appella mon frère Djillali pour lui demander de ramener discrètement chaque matin à l’aube un récipient qu’il nous remplissait de lait à l’insu de grand mère . Durant plus d’un an, nous profitâmes de la générosité de ce bienfaiteur anonyme jusqu’au jour ou pour des raisons inconnues,il fut congédié.

Avec du recul, même grand mère jouit à mes yeux de circonstances atténuantes. C’était une montagnarde kabyle ayant mené une vie très dure dans son village. Depuis plus d’un demi siècle ,elle avait coupé les amarres avec les siens. Emigrée en Mitidja, elle éleva tant bien que mal ses trois enfants sur lesquels elle avait fondé ses espoirs pour s’assurer une retraite décente. Les enfants,c’était la raison d’être ,la finalité du mariage. N’ayant ni bien ni pension de retraite, c’est sur la progéniture que les parents comptaient pour assurer leur avenir. Un à un,oncle Abdelkader, puis mon père trépassèrent .Il ne restait plus à grand mère, qu’un garçon, Omar, sur lequel s’appuyer lors de ses vieux jours. La maison ? C’était une assurance pour ne pas finir dans le ruisseau, en cas de malheur pour son fils Omar C’est justement ce qui advint durant la guerre de libération. Grand mère finit sénile au point de ne plus me reconnaître, au 
milieu de sa bru et ses nombreux nouveaux petits enfants aujourd’hui tous pères de famille. Les acteurs du drame ne sont plus de ce monde. Dans la rue ou nous habitons qui porte le nom de Arabdiou Omar, héros de la guerre de libération..,Plus d’anciens qui s’en souviennent… Ce temps si récent, semble déjà aussi lointain que les siècles passés… « Poussière nous étions, poussière nous devenons.. »

La guerre de libération me fit réconcilier avec Oncle Omar et grand mère, même si nos relations changèrent de nature. J’y reviendrai plus en détail dans les prochains chapitres. »A Dieu nous appartenons ;à lui nous retournons. » (citation coranique)..

Et si l’on abordait un sujet, jadis tabou, même dans les pays les plus avancés ? Par excès de pudeur, ou par hypocrisie, on préférait taire les problèmes de sexualité. Et pourtant, comme le précisent, psychiatres et psychologues, il s’agit là, de problèmes essentiels, durant notre existence.

Tout jeunes, nous savions vaguement ce qu’étaient les rapports entre l’homme et la femme .Nous jouions aux mari et à l’épouse avec les filles du quartier en imitant le comportement des couples. Dès ce moment, nous reproduisions déjà les attitudes parfois « macho » de nos parents envers les femmes, mais cela demeurait innocent. Vers 13 à14 ans ,je commençais à ressentir une sérieuse pression indéfinie ,par moment intolérable. Des camarades plus âgés, nous affranchissaient en nous signalant que la puberté se manifestait par une espèce de boule cutanée à la pointe des tétons .Puis arriva le temps des érections.

Parfois j’allais au marché me mettre à coté de mon père derrière l’étal aux poissons pendant qu’il servait les clientes. C’était une table en béton qui m’arrivait à la ceinture .En regardant les mollets ou la poitrine de ces dames ,ma verge se réveillait subitement, malgré moi .Je tremblais à l’idée que mon père s’aperçoive du gonflement de ma culotte courte, au niveau de la braguette. De mes ongles, je me pinçais l’épiderme des mollets ou de la jambe, souvent sans résultat. Je me tirais les quelques duvet qui me servaient de poil, tout en me courbant, en faisant semblant de nouer les lacets de mes chaussures. Une vraie torture !.. Dire qu’aujourd’hui, mon « Pierrot »ne se réveille plus ou .. Difficilement. Il paraît que pour les hommes de mon age, le Viagra est efficace. Je n’ai jamais essayé ce remède miracle mais au train ou vont les choses, je pourrais peut-être le tester.. Quitte à me faire terrasser par une crise cardiaque. En me levant le matin,,je découvrais ma culotte imbibée d’un liquide blanchâtre et visqueux, résultant de rêves érotiques…Nous étions toute une bande en rut, errant comme des chiens en chaleur .A l’instar des camarades de mon age, j’appris à me soulager dans la solitude ,particulièrement au hammam ou à la douche. 
Puis, après des aveux mutuels concernant un fait admis de tous ,nous nous mimes à plaisanter sur le sujet qui finit par se banaliser. Entre nous, plus de gène !Il nous arriva même de nous mettre en groupe et de parier qui éjaculerait le premier .Le champion levait triomphalement la main inoccupée, en criant.. "J’ai gagné!.."

Adolescents ,nous nous planquions dans les fourrés sur l’une des rives de Oued Mimoune afin de voir gratuitement des femmes nues. Des quatre coins du pays, des superstitieux venaient chaque vendredi pour un pèlerinage en ces lieux qu’ils croyaient miraculeux, au point de les guérir de maladies parfois graves.. Des femmes de tout age, se baignaient dans une mare alimentée par l’Oued. Des tuberculeux, des galeux et autres ,atteints de maladies contagieuses venaient barboter ensemble dans une eau stagnante, avant d’allumer des bougies et suspendre des amulettes dans un coin sensé « habité par des djinns » . Flairant la belle affaire monsieur Smith obtint une concession de la mairie pour exploiter ce filon en dressant une barrière exigeant de ces visiteurs crédules, un payement à l’entrée .Les uns sacrifiait un poulet d’autre un cabri en guise d’offrande à ce « saint extraterrestre »..Pour les jeunes des alentours, c’était l’occasion pour vendre qui des bonbons, qui des souvenirs. Le vieux Saidani s’érigea en boucher, égorgeant ou dépeçant les animaux sacrifiés .Quand à nous, ce qui nous intéressait ,c’était les jeunes filles avec leur petits nichons parfois à peine nés, qui se trémoussaient sous nos yeux. Si la masturbation tuait, il y a belle lurette, que nous ne serions plus de ce monde..

Chacun de nous avait sa maîtresse virtuelle préférée. La plupart de mes compagnons languissaient pour Tahia Kariouka et Samia Gamal ,deux superbes actrices Egyptiennes spécialisées dans la danse du ventre. C’était le temps de Rita Hawort, femmes de Orson wells puis d’Ali Khan, qui faisait l’objet d’une admiration universelle .Pour ma part, j’en pinçais pour d’autres. Je fantasmais d’abord pour une actrice Française qui me coûta bien des insomnies. Il s’agit de Ginette Leclerc.. Elle avait de ces cheveux ondoyants et des lèvres sensuels,celle d’une putain qui vous donnait l’envie de mordre.. Mais celle qui marqua le plus mon existence, ce fut une Italienne Il ne s’agit ni de Sofia Loren ni de Gina Lollobrigida. Celle qui fut « le bourreau de mon cœur »joua dans un film qui la 
rendit célèbre « Riz amère »Elle avait pour nom d’artiste Silvana Mangano. Mon Dieu que je l’aimais !..

Cacahouette, un Boufarikois, était mordu de la fille de Mayol l’exportateur Espagnol. C’était une jeune nana dodue à la peau rose, évidemment inaccessible pour ce malheureux. Dans sa solitude Cacahouète s’imaginant au lit avec sa préférée, se masturbait ,en répétant inlassablement, » Je t’achète une robe,je t’achète une robe !.. » puis une fois libéré, sur un ton revanchard, reniant ses promesses, il s’écriait.. »je t’achète mon z.. »

Nous découvrîmes ensuite la sodomisation. La victime de ces pratiques contre nature, fut un jeune orphelin de père, de notre quartier. Au début ,il accepta librement. Je ne sais qui le premier, le persuada de « se laisser faire ».L’enfant sans protection paternelle ou fraternelle céda de son plein gré .Par la suite, la bande de chenapans, prit goût à ce plaisir interdit et soumit le garçon par la contrainte .Nous amenions le pauvre gosse sans défense, dans les vergers hors de la ville ,pour lu imposer notre volonté. Nous nous mettions à cinq, dix ou même d’avantage, à faire la chaîne ou à nous bousculer devant cette victime courbée et déculottée, indifférents à ses gémissements. Nous étions fébriles jusqu'à l’instant du soulagement.

En ces occasions, chacun découvrait que la nature ne nous avait pas pourvu d’instruments uniformes. Il y avait des gros, d’énormes et puis des plus modestes. En ce domaine, je n’étais pas des mieux favorisé au point de devenir complexé. A nos yeux « l’homme » le vrai, c’était celui qui en portait gros dans sa culotte. Nous pensions que seuls eux pouvaient satisfaire, voir, « soumettre les femelles »..et moi pauvre e moi ?..Ce n’est que plus tard que j’eu raison de mes complexes en comprenant que dans les rapports de couples, ’instrument n’était pas l’essentiel. Il fallait d’abord savoir s’en servir.. et puis les sensibilités féminines sont aussi diverses que chez les hommes, parole de.. Camas outra..

Durant ces périodes difficiles, même les animaux y passaient. Aux chèvres et autres brebis, nous mettions leurs pattes de devant, dans des bottes ,afin de les empêcher de se sauver avant de satisfaire notre désir. Et puis en grandissant, nous découvrîmes les bordels Ils étaient interdits aux mineurs. Des camarades s’y hasardaient quand même A 17 ans, ils avaient la barbe et une poitrine velue qui leur permettait de d’accéder à ces lieux sans que personne n’y prêta attention. Pour ma part, j’avais toujours souffert dé mon aspect juvénile. En m’aventurant dans ces lieux de plaisir, que de fois, n’ai je été chassé par la police ,à coups de pieds au derrière. Boufarik n’était pas pourvu de ces lieux peu recommandables. Nous allions à Blida ville garnison ou il y avait deux type de 
maisons closes .L’un comprenait tout un quartier ou l’on entrait par la rue Du tertre, composés essentiellement d’Algériennes ou la passe ne coûtait pas cher. 
Il y avait enfin l’autre bordel ou la majorité des pensionnaires étaient Françaises. Chez les premières, après les mesures prophylactiques obligatoire, on tirait une crampe à la hussarde, au revoir et merci !..Dans l’autre lieu , plus luxueux, nommé « La patte de chat » plus cher évidemment, on choisissait la pose après fellation. Les bien-pensants condamnaient « ces lieux de débauche »Il n’empêche que des « moralistes » des plus intransigeants sur le chapitre de la vertu se sont aventurés au moins une fois dans ces lieux pour jouir du péché de chair.. Pour ma part ,à l’instar de tout les camarades de mon quartier, la seule contrainte qui m’empêchait de fréquenter ces maisons en permanence, c’était l’argent. Contrairement à ce qui se passait en France ou durant l’occupation ,on appliqua la loi Marthe Richard interdisant les maisons closes, chez nous, elles subsistèrent jusqu’ à l’indépendance et même au delà. Cela permettait au moins de mieux contrôler les prostituées sur le plan sanitaire, limitant ainsi le nombre des clandestines, source de maladies vénériennes S’il est vrai que le plus vieux métier du monde est moralement condamnable (accepterait on sa sœur, ou sa mère à l’exercer ?) il n’empêche que ces femmes faisaient acte de salubrité publique

J’avais lu une fois, des statistiques qui me parurent très convaincantes. .Le taux de pédérastie était nettement plus élevé dans les pays ou sévissait la pudibonderie. A ce jour, sans doute par nostalgie, il m’arrive de fredonner la chanson de Reggiani « ..A la P. . point de suspension.. « .Par contre ce que j’abhorre et qui, à mes yeux mérité d’être sévèrement combattu, c’est le proxénétisme sous toutes ses formes, qui transforme en esclaves ,ces superbes créatures de joie. « La Patte de chat » est, aujourd’hui un respectable centre touristique. C’est l’hôtel de Paris. 

Nombreux sont ceux qui pensent que les Arabo musulmans étaient trop conservateurs sur le chapitre. C’est lors d’un voyage officiel à Noudhibou en Mauritanie ,pour couvrire une conférence regroupant Hassen II,Boumediène, et Ould Dadda, que je découvris un autre visage plus libéral de ma religion en matière de sexualité.

Lors d’une visite dans une ville (Kaidé, je crois) ou je m’en souviens, il n ‘y avait pas encore d’électricité ,le soir ,après le travail ,j’étais sorti avec un garde de corps de notre président, faire une tournée en ville, avec un couple d’étudiants accompagnateur. Précisons que les femme Maures de ces régions Sahariennes sont superbes .Brunes, elles avaient des yeux noirs ou bleues et un corps à vous faire chavirer .Les hommes traditionnels préféraient les femmes de fortes tailles à tel point que paraît il , certains parents gavaient leur progénitures féminines à fin de les rendre plus attrayantes .Nos guides nous invitèrent au foyer d’un gendarme afin de prendre le thé. En me courbant brusquement, mon pantalon craqua. La maîtresse de maison me tendit un morceau de tissus pour me couvrire et me demanda d’enlever mon pantalon qu’elle cousu. Après le thé, nous primes congé de cette dame juste au moment ou le mari arrivait et à qui nous fumes présenté par nos accompagnateurs. Salam oualikoum ..et Au revoir.. n peu plus loin, je m’aperçut que j’avais oubli é ma ceinture sur le lit de ce couple !.Ce fut l’angoisse car chez nous, un homme qui découvre la ceinture d’un homme dans le lit de sa femme a de fortes chance de « laver » son honneur dans le sang. Je m’étais précipité chez le couple, surtout afin d’éviter une tragédie, en m’expliquant. La dame me tendit la ceinture en souriant tranquillement sous le regard du mari gendarme absolument détendu.. Chez nous le fait même qu’un homme entre à la maison en l’absence du mari pouvait engendrer un malheur. .Ce fut pour moi une révélation. Je n’en revenais pas.

A quatre, nous nous rendîmes dans une tente dressée sur une dune afin de faire connaissance avec d’autre gens, des nomades. Notre accompagnatrice qui n’était pas mal s’assit sur le sable. Je m’étendis près d’elle afin de tester sa réaction .Elle me caressa la tète. C’était prometteur .Sous un magnifique clair de lune, je lui dis qu’elle me plaisait .Elle me répondit »toi aussi.. »Pas de doute c’était dans la poche. J’étais tout émoustillé.. 

Lorsque je poussais ma main à l’essentiel, elle me la repoussa gentiment, en me disant »..pas sans mariage.. ».Je lui répondis, que je repartais le lendemain.. »Comment veux tu que l’on se marie ? Après un moment de silence, la jeune femme s’excusa, alla vers une kheima prendre un peu d’eau, pour ses ablutions ,puis je vis sa silhouette se prosterner sur le sable. Cette vision pieuse refroidit mon ardeur. Un instant après, déçu, je pris congé de mes amis pour aller dormir ,convaincu qu’une femme dévote ne pouvait commettre un acte d’adultère aussi flagrant.

Une fois à Nouakchott, je racontais ma mésaventure à un compatriote géomètre installé depuis longtemps dans ce pays Il m’expliqua :,Quand l’homme plait à la femme, on se marie… Cela consiste à lire un verset du Coran,(la fatiha) pour rende le coit licite .En cas de séparation ,le lendemain,on dissout le mariage ,par une autre lecture,point final. ..»Et s’il y a un enfant ? » demandai je. Dans ce cas, l’enfant est élevé par son oncle maternel érigé en tuteur .Il est vraie que, pour ces gens, qui vivaient d’élevage et de troc,il n’y avait pas de problème d’argent, de profit.. Une personne, femme ou homme, c’était un plus, pour la tribu. 

C’est ainsi que j’appris que jadis, les gens qui partaient à pieds du Maghreb jusqu’à la lointaine Arabie pour le pèlerinage, mettaient une année pour atteindre les lieux saints, lorsqu’ils n étaient pas détroussé s par des brigands. Ils marchaient par étape et s’arrêtaient dans les Zouias relais ou ils trouvaient non seulement le gîte et le couvert, mais également une compagne religieusement autorisée. C’était il y a bien longtemps.. Ce sont ces nobles pratiques ,utilisées aujourd’hui par nos horribles terroristes qui, pour justifier les viols au nom de l’Islam, appelaient leur méfaits « Zouadj el moutaa », un mariage de complaisance..

De nos jours, ce genre de mariage par simple fatwa, se trouve perverti avec de fâcheuses conséquences ,déjà citées. A l’ère du salaire individualisé, de la pension de retraite et des allocations familiales, le concubinage n’est possible ,que s’il est balisé par d’importantes mesures préventives... Nous en sommes loin..

Dans de nombreux pays Arabes ou Musulmans, le matriarcat subsiste jusqu'à nos jours. Pour désigner quelqu’un, on disait :Ahmed ; fils de Fatma..Cela n’exclu pas un conservatisme vecteur de régression.

Chez nous, la femme était considérée comme source de déshonneur ou de malheur. On estimait ,qu’a cause d’elle, les hommes s’entretuaient pour "l’honneur" ou allaient au bagne. A cause de cette responsabilisation, on n’en voulait pas. Ce préjugé subsista, même après l’indépendance. 

.La généralisation de l’enseignement et le même droit au travail pour les deux sexes , a fait évoluer les mentalités, mais bon nombre de papas font encore grise mine ,en apprenant que leur épouse , enfantait une fille…

Lors de ma séparation avec Ilse ma femme Allemande, je m’étais également séparé de ma seconde épouse alors qu’elle était en état de grossesse. Le jour de l’accouchement à la clinique Durando à Bab El Oued, mes ex beaux parents me téléphonèrent pour m’inviter à aller prendre mes jumelles, nées prématurément. Ils n’auraient pas agit de la sorte si le nouveau né était un garçon. Lors de ma séparation avec ma troisième épouse (et oui, je suis un barbe bleu),même scénario avec cette différence que cette fois, on permit à ma fille de téter sa mère, durant un mois avant de me la remettre. Par contre le garçon issue d’un premier mariage fut gardé par la maman. C’ est aujourd’hui un industriel bien en vue sur la place. Quant à Chérifa et Yasmina mes deux filles (une des jumelle est morte dès sa naissance)je ne les échangerai pas contre mille garçons. L’une est technicienne supérieure du sport, l’autre est ingénieur agronome, qui prépare un magister.

Nous considérions la France comme un Eldorado réservé à des endurcis capables d’affronter n’importe quel épreuve. Depuis la mort de mon père ,j’étais du même niveau social que les camarades que je fréquentais, mais, à mes yeux, je conservais l’image d’un garçon « bien né », le fils de Hadj Amar .J’avais d’excellents amis, respectables ,qui avaient vue leur mère ou leur sœur contrainte à aller faire la bonne à tout faire chez les Européennes, situation qui, dans ma famille paraissait comme une extrême déchéance, insupportable .Pour gagner ma vie, j’étais prêt à tout ,mais pas n’importe quoi..

Un jour à 16 ans, alors que j’étais chômeur, oncle Hmida me taquina en se demandant si « je n’attendais pas que ma mère ou ma sœur aille travailler pour me nourrir.. »Il avait proféré ces paroles sans en mesurer l’impacte. J’eu envie de me suicider puis, je fuguais durant une dizaine de jour. A pieds, j'avais quitté Boufarik pour la cote. Exténué, j’avais finalement trouvé un travail comme manœuvre à Zeralda . Je dormais dans le bain Maures, de vrais bouges. Les garçons de mon âge étaient vulnérables. La plupart du temps, malgré la fatigue, j e ne dormais que d’un seul œil,par crainte de me faire sodomiser. Sur ce chapitre aussi, il y avait un point d’honneur à préserver car,dans notre milieu ,rien n’était plus avilissant qu’un « pédé »..Or j’étais le petit fils de Djillali El Haouette (poissonnier) et le fils de Hadj Amar Arabdiou ,dont tout le monde à Boufarik disait le plus grand bien. Il me paraissait vital d’en être digne. Durant plusieurs jours, oncle Hmida parcourut tout le littoral avec sa fameuse traction 11x6,à ma recherche pour enfin retrouver ma trace .Il me découvrit en plein travail, alors qu’il était accompagné d’un célèbre footballeur, Ahmed Benelfoul.

Les années 50 furent très dures pour nous. A la compagne, l’agriculture se mécanisait de plus en plus au détriment d’une main d’œuvre pourtant bon marché.
En ville, c’était pire .

De nombreux Boufarikois partaient en France. Quelques uns ,rares, comme Said Kara, ou Mustapha Benelfoul, se marièrent avec des Françaises et s’y installèrent définitivement. D’autres tombèrent dans la délinquance, tâtant parfois de la prison. Il y avait ceux qui ne tenaient pas le coups et retournaient au bercail.

Dans mon pays, même avec le ventre creux, le climat permet de coucher à la belle étoile ;pas en Europe .En guise de viatique, de nombreux compatriotes ramenaient le bacille de kock. Pour masquer leur échec, certains rapatriés arrivaient en costumes cravates aux couleurs criardes cigarettes blondes au bec. A qui voulait les entendre ,ils racontaient des histoires fictives, surtout en matière de conquêtes féminines. Par ces affabulations, ils tentaient de faire oublier leur retour humiliant, mais personne n était dupe.

Partir en France, faire le saut vers l’inconnu ,ne me tentait guère, pour la simple raison que de nombreux Boufarikois avaient déjà lamentablement échoué.. Les circonstances imposent parfois des décisions imprévues.

En ces années, un chômage endémique sévissait en Algérie. Les postes administratifs étaient occupés essentiellement par des pieds noirs .Il en étaient de même pour les entreprises publiques comme les CFA ,l’EGA, les PTT etc.. 

Dès la fin de la guerre, l’ancienne tabacoop se transforma en un important centre de réparation aéronautique qui utilisait des centaines de travailleurs composés essentiellement d’ouvriers spécialisés dont quelques rares Algériens. Dans la partie nord de la ville à cinquante mètres de chez moi, la cavalerie 
également gérée par l’armée dans l’ancienne usine de carénage, entretenait des chars. Là aussi, seuls quelques Algériens, parmi des centaines d Européens, y travaillaient comme permanents ;un privilège très envié par la population indigène. Parmi les quelques postes occupés par des Arabes, il y avait celui de gardiens ou portiers. Ce fut le cas de monsieur Laidi chargé de lever ou de baisser la barrière à l’arrivée ou au départ des engins de toutes sorte .Il n’y avait qu’un embryon d’industrie de transformation qui nous offrait de rares emplois. Seul le travail précaire de saisonnier était accessible pour les plus chanceux. Dans les centres d’exportation des fruits et légumes, des biscuiteries, les conserveries, notamment de sardines sur le littoral etc.. Ce secteur nous permettait de végéter. Lorsque le travail manque, le petit commerce s’en ressent. Les pères de famille dépendaient du bon vouloir de l’épicier et du boulanger qui, pour vendre ses produits, acceptait de faire crédit mais jusqu'à une certaine limite...Les petits agriculteurs en souffraient. Ils voyaient parfois leur récolte pourrir sur place, faute de preneurs. Seule une poignée de gros colons s’en sortaient ,grâce à la monoculture (agrumes, vignobles ,l’alfa, le maraîchage etc..) qui leur permettait d’exporter massivement leur produits vers la métropole aux besoins complémentaires, mais à leur seul profit.

L’année 1952,fut particulièrement rude. A Boufarik, notre soupape de sécurité, c’était la SCA,la plus grande coopérative d’Afrique du Nord . Installée près de la gare, elle regroupait tous les colons de la Mitidja et même au déla, comme la région de Perrégaux aujourd’hui Mohamadia. En saison ,chaque jour, c’était par wagons et une noria de camions qui acheminaient soit le fruit brut vers les docks soit le produit conditionné vers l’OFALAC d’abord ( un organisme de contrôle phytosanitaire) ensuite vers le port d’Alger pour le chargement des bateaux en partance pour Marseille, Sète, ou Port vendre etc.. Des pinardiers étaient constamment à quai, pour enlever par millions d’hectolitres d’un vin très prisé par les connaisseurs en » jus de la treille » Il servait également à couper certains vins Français trop faibles en teneur d’alcool. Chaque début de campagne, (vers le mois d’octobre) constituait pour nous, un événement majeur, une bouffée d’oxygène. Les mêmes ouvriers de la SCA étaient généralement repris. Cette ancienneté permettait aux gens de se spécialiser. Qu’il s’agisse de conditionnement, du cloutage, du cerclage des caisses ou du chargement, ils atteignaient un niveau de dextérité inégalable. Madame Pierre, une des rares Européenne à parler parfaitement notre langue , était notre surveillante. Monsieur Gendrau, ,chef du personnel estimés parce que , réputé non raciste, se suicidera dans sa demeure ,proche du passage à niveau .Il sera remplacé par un ancien militaire étranger à la ville. La compagne d’agrumes était la période de joie et de la bonne humeur pour nous qui avions entre 20 et 30 ans. Sur nos fiches de paye, point de retenue pour la retraite. Cela nous importait peu. Nous étions rémunérés à l’heure et payés à la quinzaine. 

Quel plaisir ! cet instant ou l’on palpait les premiers billets de banque ! Les commerçants devenaient moins arrogants. Les jeunes allaient chez le fripier s’offrir qui une veste qui un pantalon ou des chaussures. Le samedi soir, nous prenions un taxi collectivement pour Blida voir des filles et ne revenions que tard dans la nuit. La vie devenait belle.

En cette journée ensoleillée de février, vers dix heures du matin ,une jeune employée Européenne traversa le halle comme d’habitude, bordereaux en main, pour se rendre à l’autre bout du hangar, là ou l’on chargeait des wagons. A son passage, certains emballeurs toussotaient ou plaisantaient en marmonnant quelques compliments, comme cela peut se passer, dans n’importe quel pays au monde .Un excité alla jusqu'à siffler d’admiration. Intimidée plus que vexée par la multitude de paires d’yeux qui la couvaient du regard , la demoiselle dut se plaindre au nouveau chef du personnel. Celui ci accourut immédiatement afin « de punir le coupable ».C’était un ex sergent de l’armée d’Indochine fraîchement démobilisé Il nous demanda sèchement qui avait sifflé? Nous répondîmes par un silence révélateur. Furieux monsieur Arnéra décréta sur le champs une retenue d’une heure pour chacun en guise de punition collective .Face à cette décision inique, je lui rétorquais que nous étions payés pour un travail et non pour moucharder.. Emporté le chef du personnel réagit grossièrement « Ta gueule, laisse moi parler ! » me dit il ; ce qui me fit perdre mon sans froid. Je levais le poing.. Après une brève empoignade, on nous sépara. Mr Arnéra me demanda de quitter les lieux. Je m’apprêtais à sortir, mes camarades dont Boualem Cherchalli et Bachir Ayache (Boukhadoumi) etc. insistèrent pour que je reste .L’ex sergent alla sans doute prévenir le DG. Monsieur De Massieu était quelqu’un de la « haute »,’impressionnant pour les pauvres bougres que nous étions. Il était large d’épaules et d’au moins un mètre quatre vingt dix Il parlait rarement aux saisonniers. « Suivez moi » m’ordonna t'il. Son éducation ne lui permettait pas de nous tutoyer. Je le suivis jusqu'à son bureau. A l’intérieur, une fois installé, le visage complètement détendu, il m’invita à m’asseoir dans l’un des somptueux fauteuil en cuir. Sans animosité apparente, il me demanda ce qui s’était passé ?..Je me mis à lui raconter ma version des faits aussi poliment que possible tout en me demandant si mon interlocuteur n’était pas en train de faire semblant de m’écouter, en attendant l’arrivée des gendarmes.

Parmi le personnel Algérien de la SCA, j’étais l’un de ceux qui s’exprimaient le mieux en Français, non pas grâce à quelques études supérieures mais parce qu ‘en tant que marchand de poissons, j’étais souvent en contact commercial avec des Européens et surtout par suite de lecture effrénée de tout ce qui me tombait sous la main. Avant même de quitter la scolarité, du temps ou nous étions à l’école Pagès, celle des Européens ,en 1940,j’avais emprunté à la bibliothèque deux livres qui me collèrent le virus de la lecture. L’un était intitulé « Maurin des maures » et racontait l’histoire d’un héros provençal pittoresque .L’autre « Marroussia » concernait une jeune fille Ukrainienne. Ces deux premiers livres me captivèrent au point de déclencher en moi le déclic qui me fit prendre goût à la lecture. J’en étais friand au point de devenir boulimique. Mes livres préférés ? Cela allait de Rocambole à Fantômas à d’innombrables romans policiers en passant par des œuvres sociales de Victor Hugo, Emile Zola, Roger Martin du Gard, Jules Vallès etc.. sans oublier les collections érotiques.. 
Je lisais régulièrement « Sélection » et « Constellation » deux revues mensuelles que certains critiquaient pour leurs tendances politiques mais qui me paraissaient enrichissantes. La communauté de goût, me fit lier d’amitié avec M’Hamed Karèche ,mon ainé d’une dizaine d’années. Nous échangions des bouquins et comparions nos avis respectifs. Cet homme qui avait fait la guerre d’Indochine était un farouche anticolonialiste, c’était quelqu’un de bien .Il n’est plus de ce monde .Que de fois, ma mère, constatant mes veillées tardives, les yeux rivés sur un ouvrage, me reprocha le gaspillage de l’électricité qui n était pas gratuite et surtout le risque ,selon elle, de fatiguer ma vue.

C’est donc le plus correctement du monde que j’expliquais à monsieur De Massieu les causes de ce regrettable incident. Pendant que je parlais ,on entendit frapper. Je vis entrer ce monsieur Arnéra ,doux comme un agneau, presque sur la pointe des pieds .Il portait ,je m’en souviens, des chaussures bien cirés, des chaussettes lui collaient aux mollets jusqu aux plis de son pantalon golf, en velours ocre.. Il paraissait d’une timidité qui contrastait avec son arrogance envers nous Il avait probablement le réflexe du militaire discipliné vis à vis de la hiérarchie… « Ce garçon a l’air bien ! « lui lança monsieur De Massieu... Monsieur Arnéra lui répondit qu’effectivement, « j était un excellent travailleur mais j’avais été influencé par les autres.. » Ce qui était totalement faux !Primo, j’avais agi spontanément. Secondo ;j’étais loin d’être un ouvrier modèle. Dès que madame Pierre tournait le dos mes mains s’arrêtaient .Le plus souvent, je consacrais mon temps à sélectionner les meilleures oranges que je pressais dans une vieille boite de conserves. Je consommais quotidiennement des litres de ce breuvage vivifiant. C’est sans doute, le lait, du temps de nos vaches et ce jus d’oranges qui rendait mon visage aussi rose que celui d’un poupon. »..Moi qui ne « glandait » rien, moi, « le tire au flancs « ,me voici félicité ? Allait on me décerner la médaille du travail ?.Ne rêvons pas. .Quand monsieur Arnéra se retira ,le DG m’expliqua que pour ne pas créer un précédent, il était obligé de se passer de mes services. En clair, j’étais viré !..Pour me consoler ,il me promit que dès le début de la prochaine campagne ce sera lui même qui m’embaucherait. Il me demanda ce que j’en pensais, alors que pour ma part, je me demandais si j’allais m’en tirer à si bon compte. Frapper un chef ; Européen par dessus le marché ?.C’était donc soulagé mais toujours méfiant que je pris congé du patron et voilà qu’à la sortie, un spectacle inédit me consterna. Tous les ouvriers, plus de 400 personnes avaient cessé le travail par solidarité. Ils avaient encerclé la villa où se trouvait le bureau du DG afin de clamer leur indignation. Pour me défendre, ils étaient prêts au pire. .Je rassurai tout le monde en leur affirmant que l’on ne m’avait fait aucun mal. L’atmosphère se détendit. Chacun retourna à son poste, sauf moi qui prit la direction…de la caisse. Deux années après cet incident, la SCA fut l’une des premières cibles du FLN, le premier novembre 1954..date historique de la guerre de libération nationale.

Ma réaction brutale vis à vis de monsieur Arnéra, me valut, estime et considération,de mes camarades. J’avais osé défier un Européen, un chef du personnel !..Toute la ville en parla. Je n’avais rien d’un « fier à bras ».J’était parfois impulsif mais généralement pacifique. Aux yeux de tous, je devenais « un héros »Certains pensèrent que c’était grâce à ma requête que l’on ne leur appliqua pas la sanction collective. Il n’en était rien. Tout cela était flatteur certes, mais ne nourrissait pas son homme .Nous étions en Février, donc proche de la fin de la campagne agrumicole .Je perdais tout de même l’équivalent d’au moins deux quinzaines de salaire…Cela comptait .Et puis malgré les promesses du DG de la coopérative n’étai je pas « grillé »et De Massieu allait il être toujours là ? Autant de questions qui faisaient redouter le pire..

C’est dans ces conditions qu’arriva de France, en vacance, un Boufarikois d’origine kabyle, proche de la famille, ayant quitté le pays vers 1936.Cétait un bel homme en costume et béret basque .Il parut désolé d’apprendre la disparition de mon père quelques années auparavant, avec lequel il avait grandi .De fil en aiguille, il me suggéra le voyage chez lui à Paris.. Oncle Amar Talakadi me promit un bon accueil au cas ou je me décidais à faire la traversée. Sa proposition ne tomba pas dans une oreille de sourd...Pour moi la France se résumait à Paris. C’est ainsi que germa l’idée de tenter l’aventure Ma mère ne fut pas contre cette éventualité. Par conte, nombreux étaient les camarades qui me raillèrent en affirmant que je n’étais pas de taille à tenir le coup là ou des gens autrement plus endurcis avaient échoué. Faute de perspectives en Algérie, plutôt que de subir une mort lente au pays en traînant la savate, autant risquer le coup et.. 
Dieu y pourvoira !..Amar Talakadi qui était reparti m’avait affirmé qu’il possédait un hôtel dans la capitale Française Compte tenu de tellement de « bobards » de ceux qui revenaient de la bas, le doute étaient permis.

Une fois ma décision prise, avec 5000 francs en poche, après m’être fait vacciner à l’amirauté, je m’embarquais pour la France et ..Advienne que pourra… J’avais 21 ans et était exempté du service militaire.3500 francs me servirent à payer le bateau jusqu’à Marseille . Le reste, servit à payer le train pour Paris. 
Par rapport à mes camarades ,j’avais un atout de taille, alors insoupçonné J’avais le faciès de n’importe quel méditerranéen. Ce qui me préservait du racisme brutal et direct. S’il m’arriva de souffrir de ce fléau, c’est surtout lorsqu’il se pratiquait envers d’autres frères’ moins avantagés que moi. Je parlais correctement le Français et me mit même à imiter stupidement l’accent « titis » en roulant les R..A cette époque on nous traitait couramment de « mon z’ami » de bicot de « sidi » de « krouille » de « fellouz » etc .Des humoristes organisaient des spectacles radiophonique qui nous ridiculisaient .On nous considérait tous comme des marchands de tapis. Aux yeux des Français cela ne paraissait pas tellement méchant. On appelait les Anglais « des rosbifs »les Allemands des « schleu ou des boches » les Italiens des « spaghettis « etc. .La différence résidait dans le fait que nous étions colonisés et avions un complexe d’Infériorité ,a mon avis ,justifié. Pour mémoire citons une fable de Lafontaine « j’y conné un cigale qui tojor qui rigol tol tan qu’il fi cho.Et voilà quil fait froids .Monzami !prite moi un peu di couscous juquà cque l’herbe y pousse jtijor jte rend l’argeant, l’intiri ba bezoin d’avoir peur. La fourmi,c’est comme les avares.L’arane, il prete pas.. AH !..questi fais quand li froid y en a pas ?…. Oh ! j’y chantais..Et ben mainant c’est meilleur que ti danse.. » 

Compte tenu de notre situation sociale et culturelle,cela nous paraissait comme une forme de racisme des plus cruels Je ne pense pas que ce soit tout à fait le cas. Aujourd’hui, dans une Algérie indépendante, moi même je deviens un féru de ces fable s y compris en argot ,comme celle du corbeau et le renard..  "maitre corbac sur un arbre planqué,tenait entre ses cros un coulant barraqué. Renar le combinar qui n’avait pas becté se radina en lousdé.Salut pavo mon pote ! si tes choucotte son kifkif à ta bouillote t’es le plus giron du bosquet ..etc.."

Je connaissais également d’autres ,comme celle du petit pousset.. »Deux lucherombins qui avaient sept momignards étaient sans un rond en fouille.Le daron dit a la daronne. Il va falloir laisser tomber les mangins,et en vitesse ! Gigot !répondit la dabesse qui chialait comme une fantoche le blaire dans son tire jus. Tom pouce le plus mignar de tous les mangins qui était derière la lourde avait tout esgoudé. Quand le paternel qui ne sétait pas dégonflé voulut le laisser à la traine, il balanstiqqua quelques morceaux de brigton pour se renquiller en lousdé..etc..

Un jour alors que je travaillais aux établissement Luchaire, j’étais parfaitement intégré parmi le groupe de jeunes tourneurs Français. Ayant remarqué un nouveau manœuvre Algérien qui venait vider les bacs à copeaux, Leglatin, un jeune très sympa qui arrosait son départ pour l’armée dit en ma présence tout naturellement .. »ils ont embauché un bic.. ».Il s’étonna en me menait voyant le fusiller du regard. Quand quelqu’un lui souffla les raisons de mon courroux ,il éclata de surprise.. »C’est pas vrai ! t’es un bic ?Cela me fit de la peine tout en sachant que ce garçon n’était pas du tout méchant. Ce n était pas tout à fait du racisme, mais cela y .menait...

A Boufarik, je m’étais fait une idée de Paris à travers la lecture. J’imaginais la ville lumière resplendissante avec sa tour Eiffel, les champs Elysés ,le moulin rouge, les folies bergères.. de nombreuses revues nous familiarisaient avec les stars de cinéma de l’époque comme Jean Gabin que nous admirions malgré son film « « Pépé le Moco » réductif pour les Algériens, Fernandel, Raimu ,Louis Jouvet, Paul Azais, Larkey, Michel Simon et bien d’autres. Au cour du voyage, je m’imaginais rencontrer des Français en béret noirs avec lesquels ,j’allais fredonner en chœur mes chansons préférées « Tchi tchi » « Marinella » «Louna Rossa » de Tino Rossi « gentil coquelicot » de Mouloudji «Rossignol » ou « Sur mon cheval » de Luis Mariano etc. .Je chantais Français, j’aimais la France et la France nous méprisait. Chacun sait que l’amour peut se transformer en haine. A ce jour, mon raisonnement,,mes réflexions sont souvent plus proche de ceux du peuple Français que du mien. C’est probablement pour cela , que je revendique mon algérianité jusqu’au bout des ongles…A l’école ,j’avais appris les chansons patriotiques, comme l’hymne National de Rouget de l’ Isle. Curieusement « la Marseillaise me galvanisait autant que « Kassamen » contre le colonialisme Français. J’aimais »La République nous appelle, sachant vaincre ou sachant périr ».. « Camarades ! »le chant des partisans.. etc..

Ce samedi soir, en arrivant à Paris, gare de Lyon ?il faisait presque nuit. Un taxi me déposa au niveau de la station de métro Laumière, sur l’avenue Jean Jaurès. Je portais une vieille petite valise de mes parents qui ne fermait pas et que j’avais renforcé d’une cordelette, faute de serrure. .C’est avec émotion que je m’engageais dans ce fameux passage de l’Epargne et voilà que je découvrais un univers qui me bouleversa…

Des nombreux bars, émanaient des joubox, des chants en Arabe et en Kabyle bien de chez nous .La casbah ? !,..Des ombres sortaient de ces bistrots en titubant sur un pavé humide qui reflétait leurs ombres grisâtres .Un homme vomissait dans le caniveau .Je découvrais un quartier insalubre mal éclairé, déserté par les autochtones et remplacé par des émigrés Algériens essentiellement des Kabyles. Arrivé au numéro 16,je surprenais oncle Amar Talakadi affairé avec ses clients. Il me proposa de dîner. J’en avais besoins .Il me fit monter dans sa chambre ou je déposais ma petite valise afin de me reposer de ce long voyage. J’avais essayé de dormir mais point de sommeil.. Je me retrouvais plongé dans un décor tellement différent de celui que j’imaginais !..En bas, les clients jouaient bruyamment aux dominos. De la fenêtre qui donnait sur la chaussée, j’entendais des bagarres ou l’on jouait facilement du couteau et même du revolver !un monde impressionnant… Des Français ?Je n’en voyais pas…Le lendemain ?en faisant un tour dans le quartier, je rencontrais un Boufarikois de mon age, en compagnie d’une vieille femme à sale et à demi ivre .Elle vendait des bibelots(des épingles, des peignes ,des pinces à linge etc..)Ce n’est que par la suite que je compris qu’il vivait à ses crochets.. Au début, tout ce monde m’inquiétait. Il me faisait même peur .En m’y habituant ? je découvris que la plupart de ces gens étaient de braves pères de famille ? qui trimaient dur sur les chantiers, dans les usines, les fonderies, ou dans les mines .Leur principal 
soucis , était d’envoyer régulièrement l’indispensable mandat aux familles restées au pays.

Tous les clients d’oncle Amar se connaissaient .Lorsqu’ils n’étaient pas proches, ils étaient du même village ou de la même région. C’est ainsi que je découvris des membres de ma famille paternelle, éloignés certes, mais qu’importe, ils devenaient des « cousins »..Ils étaient ravis de faire la connaissance de l’un des leurs « instruit » sachant lire et écrire.. ce dont ils avaient souvent besoin. Bien entendu,,je ne refusais jamais de rédiger une lettre ou remplir un mandat pour ces travailleurs. Par exemple, j’appris à résumer sur le champs, ce que mes interlocuteurs voulaient exprimer en « tournant autour du pot » pour arriver au vif du sujet.

Le plus urgent pour moi, c’était de trouver du travail, même si oncle Amar ne cessa pas de me mettre à l’aise. Je dormais gratis avec lui dans le même lit .Quand à manger ,après les deux premiers jours je n’acceptais qu’à condition qu’ ’il me fasse une « ardoise « au même titre que les autres pensionnaires. 
Des sous ? Je n’en avais point .En écrivant des lettres, je refusais tout argent, en me limitant à accepter le diabolo menthe que l’on me proposait machinalement. Mais quand on insistait en me tendant une pièce, je ne refusais que modérément. N’osant pas tendre la main alors que j’avais un grand besoin d’argent, je les laissais me glisser le pourboire dans la poche, tout en faisant mine de regarder ailleurs. Cette situation ne pouvait pas durer .Il me fallait trouver du travail, mais ou ?Je ne pouvais rester éternellement chez oncle Amar. C’était d’autant plus gênant pour moi qu’il était en brouille avec ses deux garçons de mon age issus d’un premier mariage. Ils rodaient dans les parages sans parler à leur père ,alors que moi. .Cela ne pouvait durer. Ma gène s’aggrava lorsque j’appris que oncle Amar avait demandé la main de ma tante Kheira, sœur de ma mère encore célibataire .Elle lui donnera un garçon et deux filles aujourd’hui tous pères et mères de famille.

Cet homme était arrivé en France bien avant beaucoup de monde, vers 1936.Il avait trimé dur dans le bâtiment et les fonderies .Durant la guerre mondiale, il s’adonna même au marché noir. Il me raconta comment il allait en Bretagne chez des fermiers pour s’approvisionner en beurre, des œufs, de la volaille etc. 
Grâce à quelques économies, il s’associa avec » Marcel » un Koléen également émigré, pour acheter à tempérament ce vétuste hôtel restaurant du 16 passage de l’Epargne, un quartier déserté par les autochtones, même les plus pauvres, pour être remplacé par des émigrés Nord Africains ,essentiellement des Algériens, Kabyles plus précisément. Ce quartier me rappela les décors de cape et d’épée chez Rocambole le héros de Penson de Térail .Chaque hôtelier de ce passage, regroupait les gens de sa tribu. Tout nouvel arrivé était pris en charge, qu’importe un lit ou un paillasson pour dormir .L’essentiel était de ne pas se sentir dépaysé. Le travail ? On l’aidait à en trouver, parfois , avant même son arrivé. Pour « la bouf »pas de problème, il payait après. Le patron pouvait même lui avancer de l’argent pour envoyer les premiers mandats au pays Il rembourserait après .Il n’y avait ni factures ni reçu. La parole suffisait. On aidait le nouveau venu à prendre le bus et surtout le métro avec ses nombreuses correspondances tant redoutées par les analphabètes. L’hôtelier mettait le maximum de personnes dans chaque chambre .Même la cave était aménagée pour servir de dortoir. Cette promiscuité permettait aux locataires de payer moins cher, tout en étant plus avantageuse pour le propriétaire. C’était anti- hygiénique, mais la police des meublés fermait les yeu, tant qu’il s’agissait de Nord Africains. «entre eux..»

De temps à autre, la presse s’en mêlait en dénonçant ces « marchands de sommeil », sans aucun effet concret,si ce n’est une présentation dégradante de nos compatriotes, aux yeux de la population Française.

Je n’avais pas connu la nature des relations des travailleurs émigrés avec leur collègue Français à une époque ou le Marxisme qui prônait une solidarité de la classe ouvrière, avait le vent en poupe. La compréhension mutuelle ne devait pas être facile ; du moins pour la majorité. Un vieux me raconta qu’à la pause sur un chantier de terrassement ,il y avait des ouvriers Français d’un coté et un groupe de Kabyles de l’autre .Les Français mordaient sur des tranches de gros pain blanc dans lequel il y avait du fromage en sandwich ,alors que les Algériens qui percevaient pourtant le même salaire ,mangeaient du pain sec et.. moins blanc afin d’économiser. .et envoyer aux leurs. Pour ne pas se sentir humilié devant leur camarades Français ,ils se mirent à acheter quelques tranches de pain blanc qu’ils mettaient en sandwich dans le pain brun qu’ils marchaient ostensiblement comme si c’était du fromage. .question de fierté..

Pour ma part, en prenant les 5000 frs, je laissais ma mère à sec .Son seul revenu, c’était le montant du loyer de notre ancienne crémerie devenue débit de tabac puis convertie en bonneterie par le nouveau locataire. J’avais promis d’envoyer dès que possible un peu d’argent pour soulager ma famille. Oui mais comment ?Je me mis à battre de la semelle, faisait du porte à porte, vainement. Souvent, devant le portail des entreprises, on lisait sur un panneau « Pas d’embauche » ou bien « On recherche Tourneur P1, un fraiseur P3 etc. .J’appris à décortiquer les petites annonces des journaux, sans résultat. Parfois, on semblait s’intéresser à ma demande .Dès que je donnais mon nom « Mohamed » on me répondait avec un sourire doucereux « on vous écrira »..Au début, candide ,j’y croyais. Après plusieurs réponses de ce genre, j’en compris le sens…J’étais désespéré, à bout de nerf…Les éboueurs faisaient grève et remplacés par des «troufions ».Quelqu’un m’affirma que les Américains recrutaient des gens pour la guerre de Corée. C’était là une façon de se suicider, mais qu’importe, lorsqu’on est à bout. Cela me sembla préférable à un retour humiliant au pays .Tout en y réfléchissant, une annonce anodine , m’amena du coté de la place de l’opéra journal en main. 

L ‘homme aux tempes grisonnantes qui me reçut m’avertit. »Si c’est pour l’annonce, c’est pris » A sa réponse, mes yeux s’embuèrent de larmes En partant, alors que, désespéré, je fermais la porte, il me rappela pour me demander : »Ca ne va pas ? » Je lui expliquais que, venant d’Algérie, cela faisait plus d’un mois que je cherchais vainement du travail pour subvenir aux besoins de ma famille. Après m’avoir observé un instant, ce monsieur griffonna quelques mots sur un bout de papier qu’il me tendit avec une adresse sur l’enveloppe. Le lendemain, je commençais mon premier travail comme manutentionnaire ,sur les quais de l’usine de Brillantine Cadoricin à Bondi, après l’église de Pantin..

Contrairement à l’Algérie ou les routiers avaient toujours un graisseur (un aide) en France, les chauffeurs faisaient tout .En arrivant, ils mettaient leur camion ou leur semi à quai, C’était nous qui déchargions, généralement des cartons de flacons envoyés par la verroterie,ou de la matière première etc. Chaque chauffeur nous ramenait au moins un litre de rouge. Cinq à six chauffeur par jour, cela faisait autant de bouteilles.. Pour les quatre ou cinq ouvriers, cela faisait un peu beaucoup.. C’est là que j’appris à boire du vin.

En France, du moins dans les milieux ouvrier, je découvris que « boire un coup » c’était un sport national Cette tendance était confortée par les fêtes. 
.Chaque jour que Dieu fait, on fêtait la Saint je ne sais quoi.. « Bernard !c’est ta fête aujourd’hui, tu payes un coup ? »..Mes camarades de travail étaient trop sympa, pour refuser leur invitation. Il m’arriva même de regretter, qu’il n’y ait pas un saint Mohamed»…C’est toujours avec les amis que l’on se fait avoir dans ce domaine. Moi qui trouvait le vin aigre, insupportable, du temps ou je fréquentais les poissonniers de mon pays ,je me retrouvais à y prendre goût. Quelques années plu tard, ce sont d’autres amis Belges qui me colleront l’envie de fumer. .Le jour de paye, monsieur Françès, mon chef d’équipe me prenait à part dans un coin pour lui trafiquer discrètement sa fiche de paye afin de soustraire de quoi boire un coup dehors avec des potes, sans que madame ne s’en aperçoive. .C’est ainsi que oncle Hmida, de passage à Paris (il faisait de l’exportation d’agrumes) et venu me rendre visite , me surprit à déjeuner avec une bouteille de rouge sur la table. Offusqué, il rebroussa chemin .L’ayant vu, je courus le rattraper pour le supplier de ne pas m’en vouloir. Il me pardonna..

Chez CADORICIN ,je travaillais avec des centaines de femmes de tout age ,souvent belles comme le soleil au printemps. Certaines me faisaient des yeux doux, mais j’étais victime de trop de blocages pour oser. .Il m’arriva de me préparer durant toute une nuit pour dire des mots, réciter des poèmes mais une fois en face de ma dulcinée, je changeais de sujet. C’était tellement plus facile avec les femme à soldats. .Je venais d’un pays ou un Arabe risquait gros seulement en levant les yeux sur une Européenne .La majorité des pied noirs regardaient avec mépris, les Françaises qui venaient de temps à autre au pays en compagnie de leur époux Algérien, pour des vacances ou pour s’y installer. Tant qu’il s’agissait de femme intellectuellement et socialement de condition modestes, on les regardait avec une certaine condescendance .Plus dure était leur réaction, lorsqu’il rencontraient une femme, belle et de forte personnalité, n’ayant pas froid aux yeux et fières de leur époux Algérien. Au pire, ils leur lançaient des regards assassins. Au mieux ils éprouvaient de l’incompréhension tellement cela leur paraissait « anormal »..Cette attitude est une conséquence logique des rapports de dominateur à dominé.. C’est celle des intouchables en Inde. Il y a à peine quelques années, un noir d’Alabama ou d’Afrique du Sud, marchand bras dessus bras dessous avec une branche risquait sa tête. Cela s’appelle du racisme, cela veut die qu’en chacun de nous sommeille un raciste. C’est le milieu dans lequel nous vivons qui est déterminant. Cela nous ramène à l’histoire du Christ et des Pharisiens, face à la femme adultère..

A Paris, je compris vite que même s’il y avait des préjugés contre nous, parfois justifiés, les filles étaient accessibles .Le tout c’était de vaincre sa timidité, d’oublier ses complexes, de faire preuve d’intelligence et avoir de l’audace, beaucoup d’audace.. Vite je rattrapais le temps perdu. Avec du recul, je sais qu’a l’instar de beaucoup de gens de mon milieu ,j’avais la mentalité pourrie de « matcho ».Pour séduire, je me surpassais à invente des phrases éloquentes. Je pouvais rivaliser avec les meilleurs des comédiens, riant aux éclats ou pleurant chaudes larmes pour arriver à mes fins. Une fois au lit avec la femme convoitée qui cédait parce que convaincu de ma sincérité, j’éprouvais intérieurement avec orgueil ,le sentiment du chasseur qui,a force de ruse, finit par piége sa proie. C’était vil, de la trahison.. C’était criminel. Plus de 40ans après ces aventures de l’inconscience, je subis ce qu’un bon croyant considèrerait comme une punition divine. Dès que je vois un garçon tournoyer autour de mes fille ,la suspicion m’envahit .J’y vois un salopard qui cherche à prendre mes filles pour des gourdes !? Cela me met dans tous mes états, au point de dérouter mes filles qui ,à part cela, avaient toujours vu en moi ,un père compréhensif.

Chez CADORICIN, j’eus tout le temps de chercher quelque chose de mieux pour mon avenir. C’est ainsi que je présentais ma candidature pour un stage de formation professionnelle pour adultes. C était au boulevard Kellermann. Après le concours et le teste psychotechnique, je fus admis pour un stage de neuf mois dans un centre spécialement conçu pour les Algériens. Il s’agit d’un internat, à Foix dans le département de l’Ariège près de Toulouse dans les Pyrènes orientales. Quelle merveille de découvrire la mécanique !Il fallut réviser mon peu de savoir en trigonométrie, les fractions...etc. .En plus du plaisir, nous avions un présalaire. .Devenir tourneur ? quel promotion ! Monsieur Courdil notre moniteur un ancien catcheur et champion de ping-pong était un excellent pédagogue qui agissait comme si nous étions réellement des citoyens Français .Ce n’était pas facile . Il fallait avoir une patience exceptionnelle pour supporter les adultes que nous étions .Il en était de même avec le directeur du centre pourtant un ancien officier de la coloniale. Ce dernier était tellement bien avec nous, que je ne pus jouer aux hypocrites avec lui. Alors que j’étais élu délégué de ma promotion (la première dans ce nouveau centre) je lui dis un jour, que nous aurions été fier d’être Français, mais que nous étions Algériens. Il ne sera pas le seul avec lequel je fis preuve de franchise. Quelque temps plus tard j’agis de la même façon avec monsieur Clérin mon premier patron en tant que tourneur. Avec les gens que l’on estime et que l’on respecte, l’hypocrisie est la pire des injures, un abus de confiance…Dans les deux cas, le directeur du centre, comme monsieur Clérin, ne furent pas choqués et apprécièrent ma franchise.

Comme tout les bons moments, le stage se termina très vite .Ce fut l’occasion pour moi de connaître des compatriotes originaires des quatre coins du pays .Dès mon départ, je fus embauché comme tourneur P1 chez monsieur Clérin, un petit artisan qui travaillait entre autre pour les CFA (chemins de fer Algériens) dont l’atelier était à la cité de Vincennes. .N’ayant pas trouvé de logement et évitant de retourner chez oncle Amar, je demandais à mon patron, de m’autoriser à dormir sur mon lieu de travail. C’était un immeuble immense composé de centaines de petites ateliers industriels et d’artisanat de différents métiers. A l’instar des parkings, les véhicules montaient jusqu’aux étages supérieurs dont je ne me souviens pas le nombre .Je dormais dans le petit bureau du patron dont les cloisons étaient vitrées. La nuit, le silence de mort n’était interrompu que par quelques miaulements de chats ou le passage furtif d’un rat. Cela contrastait avec le bruit infernal du jour.

Monsieur Clérin était un bon vivant. Une bonne partie du personnel (cinq ou six)se composait de ses proches. Comme tout bon Français, il avait ses habitudes, telle la rencontre régulière avec des amis dans un bar restaurant à Saint Mandé, dont je ne me souviens plus le nom. Un jour ,il m’invita à prendre un rafraîchissement en me présentant à ses amis en des termes élogieux, tout en leur évoquant mon problème de logement. Un des clients lui suggéra de voir la patronne de l’établissement qui disposait de quelques chambres à louer. Celle ci répondit favorablement à la grande satisfaction de tous. Avoir pour moi seul une chambre, quelle chance !..Avant d’aller chercher mes affaires, la patronne me demanda la carte d’identité pour l’enregistrement Soudain, elle pâlit,
puis se rétracta…Je n’ai rien contre ce garçon, mais si je le loge, les autres clients vont foutre le camps, vous me comprenez ?..Monsieur Clérin refusa de comprendre. 

Cet homme ne faisait pas de politique, ce n’était pas un communiste, ni un militant des droits de l’homme,.Il jura devant tout le monde, qu’il ne remettrait plus jamais les pieds dans ce lieu ou il était client. Il sembla découvrir concrètement, le racisme ordinaire. Depuis cet incident, il m’invita souvent à dîner chez lui, en famille Je me souviens même de la cuite mémorable, lors du réveillon passé chez lui. N’arrivant pas à digérer ce qu’il avait constaté, il me confia les clefs d’une résidence ,qu’il possédait à Brie sur Marne ou je pus disposer de tout ce qu’il fallait, pour vivre.

Très peu de temps après, mes camarades du centre de formation, originaire de l’ouest du pays, me trouvèrent une place, dans une chambre, à Barbès, Boulevard de la Chapelle ,avec deux autres camarades. Au début, il fut difficile de m’adapter à cause des puces logeant sous le papier peint, qui ne me laissaient pas dormir. Très vite je ne sais si elles cessèrent de me morde ou si c’était moi qui m’était habitué à leur piqûres. Je pensais même qu’elles avaient disparu, jusqu’au jour ou un ami que nous avion invité, se leva en pleine nuit pour fuir.. C’est là que je commençais à m’intéresser concrètement à la politique en adhérant au MTLD .Peu de temps après, je quittais Paris pour le moyen Orient. Je ne reverrai plus monsieur Clérin jusqu’en Juillet 1962.Venant de la RFA , et passant par Paris pour rentrer chez moi, je lui rendis visite. Il me raconta comment il aida un Algérien embauché mais « embarqué » par la police, pour appartenance au FLN. Fièrement, je lui offris un exemplaire de « LA Pièce d’ Argent »,un roman sur la guerre de libération, que j’ avais écrit durant mon séjour en Allemagne, et qui fut édité à Bruxelles.

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