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"Que celui d'entre vous qui est sans péché, lui lance la première pierre.." Le christ..


Durant la guerre injuste que nous livra le colonialisme, il y eut toujours des Français amis et solidaires de notre juste cause. 
Les milliers d’Algériens qui séjournèrent en France furent sans doute exploités par le capitalisme, mais cette présence même, permit à nos compatriotes de mieux s’imprégner des techniques de luttes sociales et politiques.
Ce n’est pas un hasard si, à l’instar de Chou en Lai et autre, Ho Chi Min, Messali El Hadj et ses compagnons commencèrent la lutte en France au sein du PCF et de la CGT.

Dans le domaine du sport, Boufarik n’était pas en reste. Après l’ASB (Association Sportive Boufarikoise) composée essentiellement d’Européens, les musulmans créèrent le WAB (Widad Athlétique de Boufarik). Notre ville donna au pays, des footballeurs célèbres comme Djoudads les Hmidouches les Benelfouls, les Rezigs, les Saïd Said et même Maamar un international dans l’équipe de France. A l’instant des supporters du MCA ou du l’USMB, deux clubs musulmans, lorsque le WAB disputait un match contre une équipe Européenne, les gens interprétaient la compétition comme un combat ou deux "ennemis", l’occupant et l’occupé, se mesuraient. Lors d’une victoire, c’était la liesse, une défaite, la consternation.

Les français de souches, fraîchement débarqués, étaient mieux appréciés que les pieds noirs, parce qu’ils donnaient l’impression de ne faire aucune distinction entre citoyens. Lors d’un match, les métropolitains, trouvaient normal que les supporters musulmans fassent parfois preuve de hargne. Ils attribuaient cela, à une passion excessive. Ce n’était pas le cas des Européens d’Algérie qui percevaient mieux l’inavouable hostilité à l’égard de "l’ennemie". A leurs yeux, malgré le sourire jaune, que l’on échangeait, il n’y avait de la sournoiserie en l’air. On parlait sport et on pensait "guerre" mais Gare!  à quiconque montrerait le bout de ses griffes. L’appareil répressif était omniprésent. Les gardiens de la paix locaux pouvaient être impitoyables, mais, à coté de la férocité des membres de la PRG, c’était des enfants de cœurs. Leur simple regard nous tétanisait… Déjà, avec les repris de justice, ils étaient d’une cruauté digne des pires tortionnaires. Faire de la politique en ces temps là, c’est à dire, revendiquer l’indépendance, équivalait à se porter candidats au suicide. Et pourtant, des hommes osèrent et en payèrent le prix. Avant la guerre mondiale, des militants Boufarikois comme Menad moururent dans les geôles après tortures, d’autres comme Akli Ourdjara, Ahmed Flita etc. …. Purgèrent de longues années de prisons. Leurs crimes furent d’avoir répondu à l’appel de Messali El HADJ.

Des conseillers municipaux comme Kessi Chérif, tenaient tête au redoutable Amédée Froger, président des maires d’algérie.

Lors de la circoncision des enfants, on ramenait la Zorna. Ce ne fut pas le cas pour mon frère Djillali et moi. Lorsqu’arriva Cheikh Mayouf, le vieux coiffeur avec son rasoir pour faire le travail, les invités, tout en nous donnant de l’argent, comme le voulait la tradition, ils entonnèrent "Fidaou El Djazair", l’hymne national de l’époque, bravant ainsi, la terreur policière. Mon père n’avait rien de militant. Simplement, il partageait le même sentiment que la majorité de ses compatriotes. Son combat a lui, était ailleurs….

Dans ma ville natale, la véritable pépinière du nationalisme, c’était les SMA (Scouts Musulmans Algériens ) un appendice du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques). Les principaux animateurs c’était Bouchrit, Ramdane El Ghers, Allili, Moussa Chiref et bien d’autres. Après novembre 1954 presque tous, tombèrent au champ d’honneur. 

La réticence collective de notre peuple, était l’aboutissement logique d’une politique d’asservissement. C’est tellement vrai, qu’après la victoire des alliés sur le nazisme et les massacres qui s’en suivirent dans la région de Sétif (45.000 morts) en guise de "remerciement" des Algériens pour avoir contribué à la libération de la France, le gouvernement de ce pays tenta de réparer l’irréparable. Nous eûmes droit à des élections "démocratiques" ou le gouverneur Neagelin, un socialiste Alsacien, se distingua en inventant le bourrage des urnes. Il fit école…. Je me souviens de la veille de ces suffrages. La police organisa des rafles monstres partout dans les lieux publics, pour confisquer les cartes d’identités des adultes, afin de les enregistrer comme …. "Volants". Par le biais d’une assemblée algérienne, la France reconnaissante, nous accordâmes un droit de participation à la gestion de notre pays. Mais, suite à la pression du lobby colonial, on prit soins de nous endiguer dans le deuxième collège, qui fit de nos députés, de simples figurants. A ce sujet, Guy Mollet patron de la SFIO, bien connu par les Algériens, avoua : si les élections avaient été débarrassés de la tutelle administrative, Messali aurait recueilli 80% des voix. Il recueillit à peine plus de 18 pour cent (voir "le Monde" du 11/05/1988).

Le deuxième collège voulait dire qu’une voix d’Européen valait huit voix de musulmans. C’est comme si l’on partageait un pain en deux ; la première moitié pour un européen, l’autre moitié entre huit arabes…. Ajoutez cela au trucage et vous imaginerez le degré de frustration des algériens face à cette flagrante mascarade. En guise de commentaire, il nous suffisait de citer la fable de M de Lafontaine "le loup et l’agneau" que notre maître d’école française nous avait appris…" La raison du plus fort est toujours la meilleure! !"..

Tous les partis français étaient représentés en Algérie. A part quelques rares algériens attirés par des raisons alimentaires, cela concernait surtout les Européens. Le seul qui intéressa quelques algériens, ce fut le PCA, par ce qu’il prônait la lutte de classes, la justice sociale etc.….Ses slogans étaient simples mais percutants : Du travail et du pain! …... soutien à la résistance Indochinoise. Séduits par cette nouvelle doctrine, de nombreux algériens militèrent avec enthousiasme cote à cote avec leurs camarades européens de la classe ouvrière. En général, ceux qui y adhéraient, avaient une conscience aiguë de leur état d’exploités, mais ils demeurèrent minoritaires. L’handicap des communistes, exploité par leurs adversaires politiques, ce fut l’athéisme. Alors que notre société était très attachée à la religion, politiquement, l’incroyance cela ne pardonnait pas. Beaucoup se souvenaient également de la participation de ministres communistes dans le gouvernement provisoire qui autorisa la répression de mai 45. On lisait avec beaucoup d’intérêt "Alger républicain", on sympathisait parfois avec le PCA, mais on gardait nos distances. Monsieur Perès pointu, un militant communiste européen avait beau crier à tue tête, avec Beladjouri, un musulman : Demandez lisez liberté!  Comme on gagne la guerre, comme on gagne la paix! …. En proposant leurs hebdo, les gens achetaient le journal, le lisaient, sans plus…

Un autre parti algérien proclamait presque la même revendication. Il s’agit de l’UDMA (l’Union Démocratique du Manifeste Algérien) de Ferhat Abbas que nous considérions comme un parti bourgeois par ce qu’il rassemblait des notables et une certaine élite. Pour cette "intelligentsia", nos compatriotes étaient arriérés. L’intégration demandée à cor et à cri, serait salutaire selon eux, d’où, l’invitation à lutter pour l’égalité de droit, synonyme d’émancipation de notre peuple. Pour ma part, comme la majorité des Algériens sans grade, c’était les revendications du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) de Messali El Hadj qui me séduisaient. Ce fut le seul dirigeant de l’époque qui, en défiant les services répressifs, au prix d’emprisonnement permanents et de bannissements successifs, revendiquait l’indépendance. Cela nous allait droit au cœur… j’étais de ceux qui pensaient qu ‘en 1830, la France débarqua chez nous, non pas pour nous émanciper, mais pour piller nos richesses. Elle procéda à une politique de peuplement afin de perpétuer "démocratiquement" sa domination. Nous pensions qu’arrivé par la force, le colonialisme ne sortirait du pays que par la force. A cela, les milieux septiques répondaient "avec quoi vous battrez-vous?  Avec des gourdins? "Le mouvement de résistance en Indochine, en Tunisie et au Maroc, la crise Est-ouest, nous confortaient dans notre analyse.

A vrai dire, notre pays était terriblement en retard. L’obscurantisme faisait florès. Certes, les missionnaires Chrétiens ne réussirent pas à convertir grand monde, mais notre religion était truffée d’interprétations erronées d’ou la décadence du monde musulman depuis des siècles dont les retombés subsistent jusqu’à nos jours. C’est ce que Cheikh Ben Badis qui, en créant l’association des Oulamas entendait combattre,  pour préserver la personnalité des Algériens, notamment, en s’efforçant de revigorer la langue arabe sinistrée et en débarrassant l’Islam de l’obscurantisme qui le gangrenait. Avant l’arrivée des Oulamas, pour apprendre quelques lettres en arabe, mon père me fit entrer, durant les vacances d’été, à l’école Coranique aux méthodes archaïques inchangées depuis des lustres. Dans cette soi disant "école" en guise de cahiers, nous nous servions de planches rectangulaires, sur lesquelles étaient enduites de la terre glaise liquéfiée puis asséchés. Nous écrivions à l’aide du "Kalam", un bout de roseau dont l’extrémité était taillé en pointe, des versets Coraniques que nous ânonnions souvent, sans rien y comprendre. En guise d’encre, nous nous servions de laine calcinée à laquelle nous ajoutions de l’eau. Pour nous punir en cas de faute, Cheikh Boutrig, notre enseignant, nous donnait la "Falaka" ; des coups de baguette, sur la plante des pieds. Le nombre de coups correspondait à la gravité de la faute. Pour jouir du titre de "taleb" il suffisait d’apprendre par cœur les 60 chapitres du Coran. Un grand nombre de ceux, dont la mémoire permettait d’enregistrer les textes sacrés, en faisaient une profession. On les invitait lors de décès, ou autres cérémonies, pour des incantations, moyennant rétribution.

Il arriva que, tel Charlatan s’autoproclame "Allam" ( savants) pour se permettre d’interpréter à sa façon, pour des ignorants, des versets du textes sacré. C’est ce qui, à long terme, finit par produire des terroristes qui, au nom de l’Islam, se permettent de nos jours, d’égorger femmes et enfants en considérant leurs actions criminelles, comme licite.

Malgré cela, n’oublions pas que grâce à la voix orale, le Coran, base essentielle de notre religion, put être transmis de génération en génération et à survivre aux agressions multiples dont il fut l’objet.

L’obscurantisme qui gangrenait l’Islam, fut combattu efficacement par les Oulamas sous l’égide de Abdelhamid Ben Badis. Celui ci s’inspirait du mouvement réformiste d’orient (El Afghani, Cheikh Abdou, etc.…). Cette association limitait ses revendications à la jouissance du même statut que celui des juifs et des Chrétiens. Autrement dit, appliquer les mêmes règles de laïcité de la séparation de l’église et de l’Etat. Ce qui n’était pas le cas pour notre religion encore sous tutelle de l’administration coloniale.

Les Boufarikois, dont mon père, répondirent massivement à l’appel de Ben Badis pour des collectes de fonds qui nous permirent de construire notre première Mederssa qui formera toute une génération de lettrés arabisés. Durant la guerre de libération, certain maître de cette école arabe moderne, furent déportés dans les camps, d’autres comme Cheikh Ali, y perdirent la vie.

Afin de gagner les algériens à leurs causes, les partis politiques ainsi que l’association des oulamas menaient parfois une lutte féroce pour influencer la population et gagner son adhésion. On se souvient du cri d’indignation de Cheikh Ben Badis, lorsque Ferhat Abbas déclara être allé au cimetière demander aux morts, si l’Algérie existait. En cette occasion, une chanson fit fureur. Il s’agit de : Chaabou El Djazair Mouslimoune… L’attitude de Ferhat Abbas n’était pas incompatible avec la vision de la gauche française de l’époque. En 1936, à l’occasion du front populaire, Léon Blum, déclarait à propos du projet qui porte son nom : "mon idéal est que les étudiants musulmans, tout en restant musulmans, deviendraient si français par leur éducation qu’aucun français si imbu de préjugés religieux qu’il puisse être, ne puisse leur denier la fraternité française".

A ceux qui l’accusaient de reniement, voir de trahison, Ferhat Abbas se défendit en rappelant bien plus tard, dans son livre intitulé "L’indépendance confisquée". que. .«.. Les Oulamas qualifiés de fanatiques, adhèrent sans réserve à ce projet. Pour le défendre et montrer sa bonne foi, le Cheikh Ben Badis n’hésita pas à déclarer, après moi et au nom de tous les congressistes : "je suis satisfait des réformes promises par gouvernement Blum Violette en attendant que le suffrage universel soit réalisé pour tous, permettant l’intégration pure et simple, de la collectivité musulmane dans la grande famille française». 

En cette circonstance, Messali El Hadj campa sur ses positions intransigeantes, d’où la persécution particulière dont il fut l’objet, notamment, lorsque la police eut vent d’une organisation secrète et parallèle l’OS. A cette époque j’étais un adolescent attentif aux évènements, sans m’y engager pour autant.

Issue d’une famille démunie, comme tous les gosses de son milieu, mon père dû se battre très tôt pour gagner sa vie. Parmi les petits boulots, il découvrit, celui de la vente de Sardines, qui s’avéra rémunératrice. Chaque matin, il attendait l’arrivée et le déchargement des casiers réservés d’avance. C’était d’autant plus intéressant que l’on ne payait qu’après la vente.

Avec ces revendeurs, grand-père Djillali était lié par un contrat moral. Psychologue de nature, il savait en qui, il pouvait faire confiance. Le seul inconvénient dans cette activité était l’inconstance. Lors du mauvais temps, les lamparos ne sortaient pas en mer. Il en était de même en période de pleine lune car, pour pêcher la sardine, on avait besoin du noir total. Les pêcheurs se servaient de lampes de forte puissance afin d’attirer les bandes de poissons vers le point lumineux ou il suffisait de préparer le filet pour le piéger. 

En période creuse, Djillali remarqua le jeune Amar qui se débrouillait pour vendre des fruits et légumes afin de compenser le manque à gagner. Cette pugnacité dans la lutte pour la vie, lui rappela probablement l’époque ou, gamin, il en faisait autant. Cela fit naître en lui, un sentiment de sympathie pour ce garçon. En cette époque, mon grand-père «le patron» était relativement riche ; propriétaire d’une coquette petite maison de style mauresque dont les vestiges demeurent à ce jour. Avait-il pensé qu’un jour, il donnerait à ce garçon, la main de Chérifa, l’aînée de ses trois filles?  Qui, avait pensé à cette union?  Qui avait fait le premier pas?  On ne le saura jamais. Toujours est-il, que lorsque le messager vint faire des insinuations matrimoniales, grand-père fit montrer de bonnes dispositions. En ce temps là, il était courant d’envoyer un émissaire pour sonder le futur beau père, afin qu’un refus éventuel, ne leur fasse pas perdre la face. On peut être pauvre mais orgueilleux à l’extrême. Le terrain ayant été déblayé, le vieux Mohand Arabdiou s’entretint avec Djillali. Après l’échange de quelques phrases, Djillali qui n’aimait pas tourner autour du pot, abrégeât en allant droit au but. Les deux hommes se serrèrent la main. L’accord étant scellé, ma grand-mère Kabyle put pousser de longs youyous annonciateurs de la bonne nouvelle. Pour la première fois, elle avait une bru et de quel père! ... Contrairement à beaucoup de gens, le vieux Djillali n’était pas de ceux qui marchandaient la main de leur fille. Pour lui, le garçon lui plaisait. C’était l’essentiel. C’est tout juste s’il ne lui offrait pas une prime en plus de sa bénédiction. C’est ainsi qu’à 16 ans Chérifa ma mère, une belle brunette, fut confiée aux Arabdiou et occupa avec mon père, la nouvelle chambre que leur loua Khalti Hnifa, la propriétaire.

"tout comprendre, ce serait tout pardonner.."Madame De Stael..



Je connu Khaliti Hnifa dans le tard. Le ravage inexorable des années qui passent, n’altéra en rien, le charme de ce visage. Analphabète comme les femmes de son époque, elle avait les yeux vifs, pétillants d’intelligence. Il lui suffisait de toiser quelqu’un, tout en ayant l’air de regarder ailleurs, pour se faire une idée assez précise de l’individu. 

Une demi heure de discussion et elle vous dressait un portrait de lui ,ahurissant ,comme si elle le connaissait depuis l’éternité. Selon ma mère, cette dame se maria avec Ahmed Khali un marchand ,à la situation prospère, mais nettement plus âgé.

Elle était très belle Khalti Hnifa, mais, malgré l’appel à tous les guérisseurs connus et tous les marabouts de la contrée, elle s’avéra stérile. En pareil cas, bien d’autres hommes l’auraient, au pire répudiée, au mieux, ils auraient pris une seconde épouse. Trop épris de sa dulcinée, Ahmed Khali refusa de la délaisser.

Sentant son heure proche, il lui légua entre autre, la grande maison composée de nombreuses chambres d’apport. Prématurément veuve, mais toujours séduisante, Khalti Hnifa, attira une foule de prétendants et se maria cinq fois. L’un après l’autre, tous juraient avoir été éblouis par sa beauté réelle, mais celle-ci garda la tête trop froide et les pieds sur terre, pour succomber aux flatteries gratuites, aux conséquences fatales. Après quelques temps de vie commune, le nouveau mari qui avait depuis longtemps prémédité son coup, affirmait "..découvrir une affaire en or, à saisir avant qu’il ne soit trop tard." Il suggérait alors, la vente de la propriété afin d’investir le pactole, en pays de cocagne. Face à la réticence de celle qui, tout en souriant, ne mordait pas à l’hameçon, l’homme s’énervait, menaçait de s’en aller. Lorsque, perdant ses illusions, il décidait vraiment de l’abandonner, sans se départir de son sourire angélique, elle lui disait tranquillement "maa Salamaa !» (bye ! bye !..).

Pour améliorer son ordinaire, Khalti Hnifa (la psychologue) se découvrit une vocation de cartomanciennes qu’elle pratiqua avec succès. Au lendemain de l’indépendance, des militants zélés du Parti qu’elle connaissait, pour leur avoir torché les fesses alors qu’ils étaient bébés, vinrent la menacer de représailles pour pratique religieusement illicite. Cette femme toujours coquette finit mal sa vie, chez elle certes, mais dans la solitude ,qui en dit long sur l’ingratitude humaine .A l’époque de sa jeunesse, les locataires comme la propriétaire, se considéraient comme membres d’une même famille solidaire, se devant une assistance sacralisée. Les temps ont bien changé, les gens aussi. Ses bijoux furent pillés par des parents éloignés qu’elle ne connaissait pas, ainsi que par certains des nouveaux locataires.

Devenue aveugle a près de 90 ans, elle finit sa vie seule, de manière atroce, que la décence ,m’interdit de détailler.



Désormais mon père était chef de famille avec tout ce que cela impliquaient comme responsabilités. Cela ne l’empêcha pas de continuer à picoler comme la plus part des poissonniers. Selon ma mère, il avait le vin mauvais.
Un jour, il eut maille avec les trois frères B, des bagarreurs redoutables. Armés d’une hache, il les affronta en vociférant. Ils ne durent leurs salut qu’en fuyant pour se barricader chez eux. Cet événement connu de tous, fit date. Un autre incident particulier fut déterminant pour son avenir. Ce jour là, alors qu’il était en état d’ébriété, il se fit ramasser par les gardiens de la paix Européens qui l’envoyèrent au "trous" pour cuver son vin. Mon père qui ne l’entendit pas de cette oreille, se mit à vociférer à tue tête. Les agents municipaux fils du pays et amis de grand-père appelèrent celui-ci, afin qu’il calme son gendre. Face à grand-père venu le raisonner, le prisonnier redoubla de tapage au point d’irriter Djillali qui lui assena une gifle tellement sèche qu’elle l’assomma l’obligeant, durant 15 jours, à ne se nourrir que de soupe. Le lendemain, humilié, mon père jura de ne plus jamais toucher à cette boisson avilissante. Il tint parole jusqu’à sa mort. Cette sobriété contribua sans doute à sa prospérité.

Quelque temps après, malade, le vieux Saïd se retira de l’association avec grand-père. Mon père le remplaça. Ce fut lui qui se chargea désormais des achats à la pêcherie d’Alger. Enfant, je me souviens de lui lorsqu’il évoquait les noms des mandataires tels les Damardjis, les Dipisto, etc.…

Puis un jour, Achouche quitta la ville et grand-père abandonna la partie, laissant mon père seul maître à bord, sur le marché de Boufarik. Amar était jeune et avait les dents longues, alors que grand-père était repu voir, blasé En abandonnant la partie,il laissait l’affaire entre de bonnes mains Après tout , Amar était le mari de sa fille.

Les convoitises ne manquaient pas, mais mon père était de taille ,pour y faire face. C’est là que je compris ce qu ‘était le principe du monopole .Mon père contrôlait toutes les tables de poisson du marché couvert de notre ville ,ou la clientèle Européenne venait s’approvisionner. Il y en avait de toute sorte ,du poisson blanc ,au bleue, aux crustacés. Chacun était libre de faire commerce comme mon père à condition de tenir le coups. Or, dès qu’un concurrent se hasardait dans cette "chasse gardée",comme par hasard ,mon père baissait les prix de moitié .Il perdait de l’argent durant le temps qu’il fallait, jusqu’à ce que l’intrus baisse les bras et disparaisse. Une fois seul sur le marché ,mon père se rattrapait .Les clients subissaient un véritable "dressage"

Lorsqu’il faisaient preuve de fidélité, il les soignait. Ceux qui s’aventuraient chez le concurrent éphémère, étaient par la suite "punis" en .étant moins bien servis.

Contrairement aux produits manufacturés aux prix constants ,dans ce domaine ,il était facile de "jouer" sur les tarifs, sans attirer une attention particulière de la maréchaussée ,parce qu’il était naturel de voir le prix du poisson fluctuer pour des raisons multiples comme le mauvais temps réel ou inventé

L’autre "ficelle" que mon père utilisait naturellement sans état d’âme, c’était le trafic d’influence .Tout ce qui comptait comme autorité dans la ville était "arrosé" en mangeant gratuitement du poisson ,souvent de premier choix…Pourtant mon père qui était pratiquant, savait que dans notre religion , "corrupteurs et corrompus sont maudits"…Que de fois n’avais je, été envoyé ,muni "d’un paquet" à remettre à monsieur Rampon ,le vétérinaire ,chargé de vérifier la fraîcheur de la marchandise ou bien à madame Sarobert, l’épouse de l’adjoint au maire .Il en était de même pour le commissaire de police ,de l’inspecteur des impôts etc.. Cela ne ruinait aucunement mon père, qui se rattrapait sur le dos des clients ordinaires à qui il imposait des prix selon son bon vouloir ..Pour ce qui est des détaillants de sardines , ce fut le changement dans la continuité. Ils s’approvisionnèrent chez mon père comme du temps de mon grand père Djillali.

Le contrôle du marché aux poissons de Boufarik fut pour mon père ,une aubaine inespérée .Loin était le temps ou il attendait parfois durant des heures, l’arrivée de la marchandise, pour se voir attribuer un ou deux casiers de sardines .Désormais ,c’était lui qui en répartissait aux autres .Ayant remplacé Said et le juif Achouche ex associés de grand père ,il finit par maîtriser ce commerce de bout en bout.

Dès trois heures du matin mon père se levait. Nous l’entendions pomper de l’eau pour ses ablutions en même temps qu’il toussait, pendant que grand mère ,qui tenait à assurer cette corvée à la place de ma mère ,attisait le feu de charbon de bois du brasero afin d’activer la préparation du café Mon paternel faisait la prière puis ingurgitait rapidement son café en fumant une Bastos. Nous entendions ensuite le bruit des manivelles qu’il tournait En démarrant, la voiture C4, pétaradait au risque de réveiller tous les voisins .Mon père ne partait jamais avant d’entendre la bénédiction de grand mère .Il se rendait à la pêcherie d’Alger qui n’ouvrait ses portes qu’a cinq heures du matin. Une foule compacte s’agglutinait devant le portail de ce marché de gros en produit halieutiques .Surtout en hivers, les marchands ambulants de thé et de beignets faisaient bonne recette en servant à tour de bras. Quand la sonnerie se déclenchait en même temps que l’ouverture du portail métallique, c’était la ruée. Acheteurs et porteurs s’engouffraient dans le hall en se précipitant vers la marchandise convoitée ou trônait le mandataire sur son carreau plus ou moins achalandé, selon l’état de la mer. Là c’est une pile de casiers de crevettes, en face, un thon énorme à coté de squales. Dans un vacarme épouvantable mareyeurs et détaillants avait le coup d’œil vif. Les poissons avaient des noms Arabes aujourd’hui de plus en plus oubliés ,Elmnal (rouget) Elkamrone (crevette) Etchrel (saurel) Elm’chouba (anchois) etc... En quelques secondes, le lot de casiers ou tel gros poisson étaient repéré et estimés. Le prix se proposait par signe rapide que ne comprenaient que les initiés .Idem pour la réponse du vendeur. En un clin d’œil ,tel produit adjugé était pesé et emporté par le débardeur attitré, jusqu’au camion ou autre moyen de transport garé sur la place, face à la pêcherie.

Dehors ,il faisait déjà jour. On venait de toutes les villes du département pour s’approvisionner .Il fallait faire vite, pour rentrer à temps .On prenait une copie de la souche pour ne payer que plus tard durant l’après midi ,loin du brouhaha matinal .Ce commerce était fondé sur la confiance mutuelle. Aucun client n’avait intérêt à se faire une mauvaise réputation. Dans ce milieu, chacun s’efforçait de respecter les règles établie .Parfois un incident banal pouvait finir tragiquement. Vers 1950, par suite d’une bagarre, un Italien vit ses tripes sortir de son ventre, avant de décéder. L’adolescent auteur du coup de couteau, prit la fuite .Il se réfugia en France ou il changea de nom travailla dans une grande entreprise ,se maria eut des enfants et ne reprit son vrai nom que récemment Il eut de la chance.

Après le désistement de Haroun et la démission de grand père, Amar ne pouvait plus être "au four et au moulin" .Devenu patron, maître après Dieu ,il se fit seconder par ses frères Abdelkader et Omar. Ceux ci se chargèrent de l’approvisionnement aux pêcherie d’Alger, au port de Bouharoun etc. sous l’œil bienveillant et la bénédiction de la maman.

Le pèlerinage à la Mècque , qui se faisait en bateau , n’était pas à la porté du plus grand nombre. Mon père fit le voyage. L’année suivant, il y envoya son père, ce qui fit relever un peu plus son prestige ,aux yeux de la population admirative. De nos jours ,si vous appelez "ya Hadj !..tout le monde tournerait la tête..

Progressivement, mon grand père paternel, jadis si autoritaire, perdit de son influence et finit par être marginalisé .Matériellement, il ne manquait de rien .Moralement, c’était une autre histoire.. Grâce au soutien de ses trois garçons devenus "hommes" grand mère Smina se sentit pousser des ailes, au point de devenir impertinente avec son mari. Oubliant la traditionnelle obligation d’obéissance à son conjoint Impuissant et résigné ,Mohand Araoudhéou fit chambre à part et dut se contenter de récrimination auxquelles on ne prêtait plus attention. Au pire ,on le traitait "d’original.."ce qui était vraie, mais dans le bon sens.. Déçu et devenu misogyne il affirmait à qui voulait l’entendre ,que "Si la femme était bonne, le créateur en aurait pris une pour épouse.."

J’ignore de quoi est mort grand-père Mohamed. Ce que je sais est qu’il rendit l’ame tranquillement ,au milieu des siens, comme s’il s’apprêtait à faire un long voyage. Comme image ,je garde de lui un visage aux pommettes saillantes, des sourcils qu’ils fronçait souvent, des moustache blanches régulièrement tressées vers le haut à la manière de Salvador Dalli, lui donnait d’ordinaire, une allure farouche ,alors qu’en cet instant ,il avait l’air si serein .A la veille de son instinct ion, tout le monde était autour de lui. Comme le voulait la tradition ,il demanda pardon à chacun et chacun lui demanda pardon à son tour. Il était étendu sur son matelas ,le regard fixant le plafond. Mon père avait les larmes aux yeux. Grand mère se mouchait .A coté de lui sur un ton doux mais grave ,ma mère assise à la turc ,lui demanda : .."Ya sidi, répète après moi .. Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed son prophète !" Grand père reprit sagement la chahada "Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed son prophète.."Deux minutes après ,ma mère recommença :.." Y a sidi, répète après moi,.. "Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed son prophète."..Sereinement grand-père répéta en haletant "Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed son prophète.".. Mon père avait les yeux rouges .Ma mère reprit," ..Ya sidi…"Grand père explosa : "Et ben merde ,!le bon Dieu n’est pas sourd ?..J’ai répété deux fois , ça suffit !..A ce moment, tout le monde explosa d’un fou rire généralisé jusqu’aux larmes, qui ne s’arrêta qu’après un long moment .Dieu te bénisse grand père !..

Apre au gain et bourreau de travail, mon père ne dormait presque plus .Il consacrait peu de temps à sa vie de famille .Le ménage ,c’est grand mère qui le tenait ,de main de fer. Ma mère jouait le rôle de servante .La nuit ,elle faisait des enfants ,le jour, c’était la bonne à tout faire.. Mon père était prodigue en matière d’approvisionnement en victuailles ,mais grand mère enfermait tout à clef, pour en distribuer parcimonieusement,"juste ce qu’il faut "à ma mère obéissante.

A travers ces deux femmes, deux mondes cohabitaient .L’une avait grandi dans une opulence relative .Elle faisait partie de très rares filles instruites .L’autre avait un passé forgé par la dureté de la vie montagnarde en Kabylie .Au début du mariage ,ma mère supporta les pires avanies, par crainte d’une répudiation prématurée qui lui paraissait humiliante. Dans le tard, ce fut pour ses enfants, qu’elle tint le coup .Elle n’osa jamais se plaindre à son père Djllali, par crainte de se faire gronder .Son paternel avait beau être "ouvert" par rapport à son milieu, cela ne l’empêchait pas d’être aussi "matcho" que tous les hommes de son temps ,y compris les Européens .Elle se confiait parfois à sa mère Houria encore plus impuissante et soumise .Cette dernière conseillait alors à sa fille de "patienter en attendant la clémence de Dieu lors de jours meilleurs...

A la fin des années vingt ,mon père acquit un terrain lotis, proche du grand ensemble pour Européen construit par Bénitou. Il demanda à Zigzig ,un Espagnol et à Hamoud Boudouaoui, de lui bâtir une maison semblable à celle que ces deux associes venaient de construire pour le compte d ‘Elhadjoutia, une dame sans doute originaire de Hadjout, ville que les Français appelleront Marengo mais qui ,après l’indépendance reprit son nom initial.. C’était une demeure simple avec trois chambres spacieuses formant un angle droit ,construites en pierres de taille .L’ensemble de l’assiette était entouré d’un haut mur en «tabia" un mortier composé de gravier et de chaux que l’on coulait dans un coffrage en bois .Au milieu de la cour ,on creusa un puits relié à une pompe à main sous laquelle on plaça un bassin rectangulaire d’un mètre carré environ et de cinquante centimètre de profondeur. Le sol des chambres et du couloir d’entrée ,étaient magnifiquement carrelé. La cour était cimentée ;du bel ouvrage, comme on n’en fait plus.. L’espace restant , formait le jardin ou furent plantés un superbe figuier Bedjaoui, un oranger de variété Thomson et un abricotier aux fruits délicieusement parfumés. Ces arbres atteignirent la maturité au moment même ou je grandissais .J’en garde un merveilleux souvenir.

Coté est ,le lotissement fut occupé par oncle Ayache et son épouse Khalti Tata qui vécut presque centenaire. Elle eut trois garçons ,Omar ,Bachir et Mohamed .Ce dernier était de mon age .A dix ans ,il mourut de tuberculose. Omar fut foudroyé par une crise cardiaque quelques mois après la disparition de mon père .On m’appela pour participer, comme un"homme" aux toilettage du mort. Cela me fit peur, mais par orgueil, je ne pouvais me dérober à ce qui me paraissait comme un devoir .L’image du cadavre nu, d’un voisin avec lequel je parlais deux jours avant l’accident ,se grava à jamais dans ma mémoire. Bachir vécut jusqu ‘en 1957.Alors qu’il était dans un champs avec son associé Said El Hnèche, une patrouille de l’armée Française de passage les abattit ,un incident tragique devenu banal .Il avait moins de trente ans…Après Ayache Boukhadoumi, il y avait Moha Khali un courtier de petite taille avec des yeux perçants et malicieux, portant un turban jaune canari et une blouse marseillaise .Son épouse était divorcée de son premier mari pour la nouvelle union, jusqu’au jour ou ,une fois grands, Mohamed et Amar, ses deux garçon vinrent l’enlever. Amar est mort récemment du diabète alors que Mohamed, un des rares Algériens qui travaillait à la cavalerie ,opta pour la nationalité Française et partit en France dès 1962.Plus loin ,Cheikh Hand Cherkit nous était vaguement proche, du coté kabyle. Son épouse ,khalti Baya, avait la voix forte et s’en servait souvent. Son fils Mouloud nous quitta vers 1990.Mohamed est mort de phtisie à l’age de 14 ans ,alors qu’Ali ,un garçon athlétique vécut en France ou nous nous rencontrions quelques fois .Il faut croire qu’il n’avait pas le vertige, puisqu’il travailla comme peintre sur la tour Eiffel Puis un jour ,il disparut à jamais sans que l’on sache pourquoi ni comment. La guerre d’Algérie faisait des ravages. En face de chez nous, oncle Tayeb Menacer battit sa maison ou il eu cinq enfants dont trois Rachid, Mustapha et Mohamed. Ce dernier était menuisier, Mustapha de mon age était un excellent ébéniste formé dans la vieille école des métiers. C’est un ami de toujours. A Paris ou il vécut en même temps que moi ,tout le monde l’aimait ,y compris les Français à qui, il rendait de précieux services en leur réparant des meubles .Quant à Rachid, c’est un technicien en aéronautique.

Coté gauche, entre nous et les Européens ,il y avait un terrain vague appartenant à un Français .La ville grandissait à vue d’œil et la demande en habitation se faisait de plus en plus pressante .Mon père acheta le terrain lotis qui nous séparait des Gauthier pour en faire un garage.

Le commerce du poisson permit à mon père de disposer de ressources financières appréciables .Il se lança dans d’autres activités rentables .Associé à des tiers ,il devint primeuriste ,achetant sur pieds ,des récoltes d’agrumes ,du raisins de table et autres fruits et légumes. Un incident survenu avec l’un de ses partenaires mérite d’être relaté.

Monsieur Kaddour Bouamra était un bon vivant .En association avec mon père ,il venait d’acheter sur pieds ,la récolte d’un superbe verger d’agrumes .En ré estimant pour la ènème fois en regardant les orangers ,alourdis par les fruits, oncle Kaddour affirma avec satisfaction, qu’il devait y avoir au moins x tonnes Partageant l’optimisme de son associé’ mon père répondit spontanément "Inchallah (si Dieu veut ). Oncle Kaddour répliqua : non ! c’est sans prière. ! avec inchallah, on aurait au moins le double !.Ce blasphème scandalisa mon père qui bondit et faillit rompre l’association Sa colère n’était pas feinte ,mais le reflet de sa métamorphose .A la Mecque ,lors de son pèlerinage quelqu’un lui dit qu’il avait commis une erreur de m’avoir donné pour nom Mohamed. Si quelqu’un m ’insultait ,ce serait lui dit il un blasphème vis à vis de notre prophète , dont nous serions en parti responsable. Dès son retour des lieux saints ,faute de pouvoir modifier l’état civil, il me donna un autre prénom :Salah .Depuis ,en famille comme en ville à Boufarik tout le monde m’appelle Salah alors que dans ma vie professionnelle ’à Alger ,notamment on me prénomme Mohamed. .Tout petit, mon père m’emmenait fièrement faire la prière à la mosquée au milieu des adultes en calotte et gandoura immaculées. Cette initiation précoce, ne fit pas de moi un puritain modèle.. 

Ainsi, de picoleur invétéré, mon père se repentit avec un zèle tel qu’il risquait de se transformer en bigot. Cette anecdote déjà connue de la famille me fut rapportée,40 ans plu tard avec plus de précision par oncle Kaddour ,un homme affable avec lequel j’eu plusieurs fois le plaisir et l’honneur de prendre quelques bières. .On s’entendait à merveille. Notre seul désaccord était à caractère politique. J’avais les convictions socialisantes du FLN ,alors qu’il était un libéral invétéré. Oncle Kaddour disparut à l’age de 85 ans ,après avoir perdu la vue durant ses dernières années, par suite d’un diabète .Ironie du sort, sa bru était ophtalmologue.

Durant la guerre mondiale ,ce fut le temps du marché noir. Le carburant raréfié fut rationné .Les véhicules roulaient avec de l’alcool ou bien au bois "le gazogène".Mon père avait une camionnette de type C4 qui roulait à l’alcool ,un produit dénaturé au colorant rouge qui avait l’inconvenant d’être sale.. La voiture tombait souvent en panne .A chaque fois ,il fallait démonter le carburateur ,nettoyer le gicleur pour qu’enfin elle reparte.. .A l’instar des pécheurs d’autres fois ,faute de service météo, mon père humait l’air en scrutant le ciel pour deviner l’état de la mer. Les premiers se souciaient de leur sécurité ,alors que mon père essayait d’éviter des déplacements inutiles et onéreux, en cas de mauvais temps.

En plus de ses activités de poissonnier et de primeuriste, Amar s’intéressa aux bovins ,en achetant un lot d’une quinzaine de vaches laitières à monsieur Charlot ,un Maltais. C’était des bêtes racées des charentaises ,des hollandaises, des comtoises des Suisses esses etc... Chacune portait un nom et parfois un pédigré . Contrairement aux races locales adaptées au climat ,ces bêtes étaient fragiles mais bien soignées ,elles donnaient beaucoup plus de lait que les vaches locales .Le même vacher a qui travaillait chez monsieur Charlot fut reconduit dans sa fonction par mon père .Mohamed ,un homme d’une gentillesse inoubliable n’était autre que le fils de cheikh Chabane qui labourait les orangeraies des petits colons du voisinage. Cette nouvelle responsabilité obligea mon père à redoubler d’effort et de vigilance car il s’agissait de bêtes sensibles, nécessitant des soins rigoureux et permanents. Aucune négligences n’était permise, sous peine de désastre. Il fallait assurer un approvisionnement en paille pour la literie, du fourrage l’hivers,,du trèfle ou de la luzerne ,comme aliment vert .En saison ,mon père achetait par hectares de betteraves fourragères que l’on hachait à l’aide d’une machine que l’on faisait tourner manuellement. 

A cette époque, nous ne connaissions pas encore les techniques d’ensilage introduites par la suite par un éleveur hollandais installé à Beni Mered ,à sept km de Boufarik .On servait également des rations de son ou de tourteaux . Très tôt à l’aube, à heure fixe, on faisait lever nos vaches qui ne vivaient pas en stabulation libre ,comme aujourd’hui .Elles étaient enchaînées par le cou,les unes à coté des autres face au mangeoire . Chaque matin on débarrassait la paille souillée ,on lavait régulièrement le sol en béton. Le purin coulait dans une rigole conçue à cet effet .La traite se faisait à la main à heure fixe sous peine d’altérer le rendement .Une fois la literie refaite ,on brossait les animaux sur tout le corps .Lorsqu’une vache essayait de monter sur sa voisine cela signifiait quelle était en chaleur .Il n’y avait pas encore (du moins chez nous ) d’insémination artificielle ,plus économique. On entretenait un énorme taureau pour la reproduction .Je gardais mes distances vis à vis de ce "monstre" au regard sournois et à la langue pendouillante et baveuse. 

Un jour ,mon père me surprit à me rincer l’œil en regardant ce mastodonte qui arc-bouté écrasait de son poids, une pauvre génisse frêle, que tenait le vacher. Mon père me donna une gifle mémorable, en m’ordonnant de rentrer immédiatement à la maison.. .Je devais avoir une dizaine d’années. Cette image me fascina au point de me donner des envies ,que je n’assouvirais que bien plus tard..

Le maire lança un avis d’appel d’offre, pour la location aux enchères publiques ,de neuf hectares de terre habous ,situés à un km de la ville au lieu dit "Goret"pour un bail de neuf ans. Cet appel fut annoncé par Benyamina. Je me souviens de cet homme qui s’arrêtait dans chaque carrefour ,tambour en bandoulière, qu’il roulait de ses baguettes avec une dextérité d’anciens membre de la fanfares militaire .Après avoir attiré l’attention du public ,il s’arrêtait de tambouriner ,mettait ses lunettes ,dépliait ses notes et commençait par un rituel.."La population est informée que.. etc. ".Chez nous, les musulmans de Boufarik , pour annoncer une fête ou un enterrement ,nous utilisons à ce jour, le crieur public qui se contente de sa voix. Mon père fut adjudicateur et se retrouva du jour au lendemain agriculteur au milieu des colons. Comme voisin immédiats je me souviens de monsieur Jean, un vieux gérant imberbe ,qui travaillait chez les frères André et Michel Linarès .Cet homme avait du certainement vivre avec des Arabes puisqu’il parlait parfaitement notre langue. Dès que je fis sa connaissance ,il me "mena en bateau" en m’affirmant très sérieusement que, pour attraper des lièvres ,il suffisait de leur jeter du gros sel sous la queue .Il avait l’air tellement sérieux, qu’il me fit marcher, sans la moindre hésitation. Durant des semaines, je me mis en embuscade, derrière les fourrés, du sel à la main, pour capturer un lièvre , qui, évidemment, ne venaient pas.. Il fallut que grand mère m’affranchisse. .Il y avait également monsieur Baldo ,un Maltais avec son fils Riri que je prenais pour des Arabes .Ils étaient propriétaires de quelques hectares d’agrumes .Mais celui qui me surprenait, c’était le vieux Mazzoni dont la ferme était mitoyenne des terres que mon père avait loué. Durant tous les jours ouvrables de la semaine, ce vieil homme grand, légèrement voûté ,au chapeau de feutre et gilet noir sur une chemise claire, de l’aube au crépuscule ,pioche en main ,il cassait les mottes ou arrachait des mauvaises herbes ,aux cotés des journaliers algériens .Il avait une vingtaine de vaches laitières qu’entretenait oncle Moh Ouameur (Bouza), un ouvrier permanent logeant dans une annexe de la ferme et dont le fils sera longtemps un camarade de classe .Bien souvent ,sa maman Khalti Fatma, m’invitait à manger une kesra (galette) retirée toute chaude du four traditionnel .C’était lors des années 38_39...Une partie des terres de mon père était semée en vesce avoine, l’autre en trèfle et peu de luzerne .C’est en ce lieu dit "Goret" que je pris goût à l’amour de la terre .Je n’avais que huit ans, mon père m’avait confié quelques mètres carrées et m’autorisa à en faire ce que je voulais. C’était à coté d’une source ou un crabe solitaire vivait paisiblement entre deux pierres et à qui je rendais régulièrement visite. J’appris à planter toute sorte de légumes que je voyais pousser (oignons, ail , choux , fèves etc..) Je veillais sur mon potager en le protégeant des limaces et autres prédateurs. Tout au long des fossés servant de drainage (car il y avait trop d’eau) poussaient des soles .Autorisés par mon père des vanniers kabyles venaient tailler les branches pour en faire des paniers. Il y avait plein de cailles et de perdrix que nous reconnaissions par leurs cris distincts .Au printemps, début d’été, l’avoine était plus haute que moi .De temps à autre ,j’aimais m ‘y perdre même si ce n’était pas recommandé .Parfois je découvrais des nid avec des œufs à même le sol.

Une fois le travail terminé à l’écurie ,le vacher venait en tombereau tiré par Grisou un valeureux cheval Barde afin de faucher et charger du trèfle. Je montais alors sur l’herbe et m’installais tout à fait en haut du monticule .En temps de pluie ,les roues du tombereau s’embourbaient souvent, mais à chaque fois notre brave Grisou ,nous tirait de là.

Vers la fin des années 20, après son mariage, ma mère eut un garçon qui mourut dès le premier mois .Sur le conseil de son entourage ,mon père acheta un beau mouton qu’il sacrifia avec du couscous ,en le dédiant à Sidi Abderrahmane, Saint patron de la ville d’Alger, en le priant de l’aider à assurer sa descendance. Ce vœux ne tarda pas à être exhaussé .Les maçons venaient à peine d’achever les gros travaux de la nouvelle maison de mon père ,désormais propriétaire. 

En ce jour du 9 Décembre 1931,alors que ma mère état en instance d’accouchement, peut-être par pressentiment, ,on fit porter un braseros ,des ustensiles ,quelques peaux de moutons et des couvertures dans la nouvelle demeure Avant même qu’elle ne s’installe, ma mère fut prise de douleur. On fit de suite appel à Khalti Moulkhir Bent EL arrasse, la sage femme de notre ville ,pour assister ma mère qui accoucha d’ un garçon que l ‘on prénomma Mohamed ,en hommage à grand père. C’est votre serviteur.. .Elle en aura cinq autres ;d’abord, Yasmina, comme grand mère la kabyle, puis Djillali du nom de grand père maternel,,ensuite Fatima, puis Abdelkader du nom du frère de mon père et enfin Zahra sur l ‘état civil mais que l’on appellera Malika. Un jour, ma mère me dit que j’étais le don de sidi Abderrahmane "Tiens !" répondis je ,..je croyais que j ‘étais le fils de Amar..

Insatiable en matière de profits, mon père s’associa avec oncle Ferhat Serkesti pour acheter un restaurant en centre ville Arabe appartenant à Ben Miloud. Sur le mur de la grande salle garnie de tables en fonte couvertes de marbre blanc, était accroché un beau tableau approprié ,représentant ce qu’il y a de meilleur dans l’art culinaire, des légumes, un faisan, une langouste etc. . Pendant que les deux associés admiraient l’œuvre, mon père horrifié sursauta ,en montrant du doigt, la bouteille qui ornait les victuailles .Il exigea que l’on mette immédiatement un terme à ce"scandale" en repeignant le contenu rouge de la bouteille ,en blanc couleur de lait.

Pour 3500 francs, il acquis également ,un autre fond de commerce appartenant à Si Moussa Ce dernier avait plein de moules en bois de différentes taille, pour nettoyer et repasser les chéchias et autre Fez. Il faisait également de la pâtisserie. De là, mon père nous ramena deux grands sacs de sucre cristallisé .C’était juste à la veille de la guerre. Cela tombait à point Le temps des restrictions s’annonçait…Le second fond de commerce sera converti en crémerie ,ou le produit de nos vaches était écoulé en détail, par Amar, un oncle de mon père..En plus du lait naturel, nous vendions du lait caillé dans de gros verres .A l’aide d’une grande barrate ,nous faisions aussi du petit lait, a ce jour très prisé par le public .Le beurre retiré était également très demandé .Lorsqu’il en restait ,nous le conservions. Cela consiste à saler le produit. Après quelques jours, on le réchauffait pour le faire fondre.. On retirait la matière liquide alors que le sel solide, restait dans le fond du récipient .Le beurre salé se conservait durant toute l’année. C’était le Smen..

Je me souviens de ma première année scolaire en 1938,à l école indigène ,chez monsieur Castiglione. Après l’exercice d’écriture sur l’ardoise, nous nous initions à l’usage de la plume.(Il n’y avait pas encore de stylos à billes),en plongeant celle-ci, dans l’encrier en faïence blanche, incrustée dans la table .I l fallait savoir tenir le porte plume et faire très attention à ne pas trop charger la plume d’encre, afin de ne pas faire de taches sur le cahier ,sous peine de punition corporelle ,à coups de règle sur le bout des doigts. Cette violence était admise et même appréciée par nos parents qui y voyaient un souci du maître de bien nous instruire. "Qui aime bien châtie bien.."..C’était le temps du plumier.

Notre maître, nous obligeait parfois à croiser les bras et à coller la tête contre le pupitre afin de ne pas le regarder pendant que, sur l’estrade, il pelotait tranquillement sa collègue Européenne .Innocents , mais passablement affranchis, nous nous jetions des regards espiègles avant de baisser la tête, tout en épiant furtivement et un peu complices ,monsieur Castiglione qui faisait "des choses mal.."Puis un jour ,je vis notre instituteur en uniforme En ce temps là ,les soldats enroulaient sur les mollets, au dessus des godasses ,une bande de tissus kaki en guise de guêtres. C’était la guerre.. On chantait : "Maréchal nous voilà !.."

N’allez surtout pas conclure que tous nos enseignants agissaient de la sorte .Madame Fosset par exemple, était d’une tendresse maternelle. Avec mes camarades ,nous avons assisté à une séparation déchirante avec son mari portant képi et moustaches à l’ancienne. Il partait à la guerre Elle pleurait pendant qu’il l’embrassait sans retenue en guise d’adieu. Elle pleurait madame Fosset ;nous aussi.

Un jour, lors d’une dictée je crois, notre maîtresse ,me surprit à gribouiller un billet doux à sa fille Arlette qui l’accompagnait parfois en classe .J’avais neuf ans. Je me sentis défaillir de honte et par crainte de représailles .Elle lut le papier qu’elle m’avait arraché des mains ,puis en guise de punition ,elle me sourit en me faisant une tape bienveillante sur la tête…Ou que vous soyez, madame Fosset ,au paradis ou dans le trou noir de la galaxie ,une partie de vous restera gravée dans ma mémoire et dans mon cœur. Bien plu tard ,en écrivant mon premier roman ,j’avais relaté cette histoire en l’attribuant à madame Bunavan ,un de mes personnages.

Dans notre école, il y avait également le brave monsieur Oudni à l’accent Kabyle prononcé…A cette époque ,des instituteurs musulmans étaient rares .Chez monsieur Oudni la discipline se relâchait ..Nous abusions de son indulgence pour commettre des actions les plus répréhensibles .Monsieur Mahi ,pour sa part, un homme grand et svelte était d’une rigueur sans faille. Quand il se fâchait ,il nous lançait des regards assassins en serrant les mâchoires Dans sa classe, nous nous faisions tout petit et devenions sages comme une image. Monsieur Mahi était de Miliana..

Il y avait également monsieur Pierre Tiffou pour lequel j’aurais donné ma vie en guise de reconnaissance, non seulement pour ce qu’il nous donnait, mais aussi par la façon de le donner. Avec lui, nous nous sentions des égaux aux Français .Des Européens même fils de riches colons n’étaient pas mieux traités que les indigènes souvent pouilleux que nous étions. A propos de poux il arriva que pour des raisons d’hygiène préventive ,suite à l’épidémie de typhus ,on exigea de nous ,la boule à zéro.. Les poux vecteurs de cette terrible maladie, pullulaient et l’on ne connaissait pas encore "la Marie rose"cette crème insecticide.

Pour des raisons préventives, les autorités organisaient des rafles afin de rassembler les malheureux SDF ,fort nombreux ,pour leur faire subir des traitements préventifs contre le typhus La rumeur prétendit que la France arrêtait ces pauvres hères pour s’en débarrasser. Cette allégation eut l’effet d’une traînée de poudre, semant la panique dans les milieux déshérités. Le vieux cheikh Serdouk, un derviche troubadour ,composa une espèce de chanson, relatant la disparition de son coq qui lui servit de prétexte pour une aventure sensationnelle "ouhd esserdouk touadarli, ou ya madha haouest aalih !.."Cette chanson eut un grand succès dans notre ville .Crédules les gens croyaient à des histoires invraisemblables comme ce Ben Mragha un vieux simple d’esprit, à qui l’on attribua une force surnaturelle .On prétendit qu’il se mit sur la voie ferrée pour dire "Halte !", au train arrivant à toute vitesse, et la locomotive stoppa net.. ?

Après l’indépendance, l’invasion des poux cessa…..La tuberculose qui faisait des ravages en décimant parfois des familles entières,fut également presque éradiquée .C’est sans doute du aux antibiotiques et à l’amélioration des conditions de vie et la vigilance des services de santé animes entre autres par les professeurs Chaulet et Oussedik .Mais par suite de la dégradation de la situation sociale ces dernières années, ces fléaux de la misère ressurgissent ça et là et menacent de se propager si nous n’y prenons pas garde. 

Que de fois monsieur Pierre Tiffou, que j’aimais comme un père, ne s’était il battu contre les colons qui géraient notre ville pour alimenter correctement notre cantine scolaire en produits alimentaires alors rationnés, ou pour d’autres motifs mais toujours pour nous défendre. C’est entre autre grâce à ses efforts que deux camarades de classe furent admis pour la première fois au collège pour des études secondaires ..Il s’agit de Mohamed Zidane ,mort a la fleur de l’age durant la guerre de libération , de Mouhous enseignant aujourd’hui à la retraite ainsi que Dahmani…En cette année de 1945,j’aurai pu également accéder au collège fraîchement ouvert aux indigènes Mon père étant à l’article de la mort (décédé le 20 mai 45)je ne pensais même pas à l’examen d’entrée en 6ème.Ce fut pour moi, le début d’une nouvelle vie, pas du tout facile

En 1940, notre école fut réquisitionnée par l’armée qui en fit un hôpital militaire. Pour la première fois,on nous transféra à l’école Pagès ,celle des Européens, dont le directeur était monsieur Grinda .Cela dura seulement un an . A notre retour dans notre établissement, on modifia l’enseigne……..Ce ne fut plus l’école indigène .Sur le fronton étai peint, bien en évidence ECOLE DE FRANÇAIS MUSULMANS.. Nous en étions fiers.

A cette époque ,monsieur Tiffou qui était directeur et enseignant du cours moyens deuxième année avait un fils, Pierre et une fille ,Stéphane. Celle ci fut prise de la fièvre typhoïde .En communion avec notre maître ,nous avions tremblé pour elle. .A notre grande joie ,elle s’en tira...De nos jours ,des professeurs se font agresser par leurs élèves ! Comment peut on lever la main sur un médecin qui sauve des vies ou sur un enseignant qui prodigue le savoir ?Difficile à comprendre. .Autre temps, autre mœurs..

Déjà en France ,les troupes alliées marchaient sur l’Allemagne .Pour moi,1945 sera marquée d’une pierre blanche. Ce fut l’année de la victoire des alliés et de la fin de la guerre. .Ce fut l’année de l’obtention de mon certificat d’études primaires Ce fut aussi (en mai )la mort de mon père et enfin celle de la répression féroce de Sétif ,Guelma etc. ..Monsieur Tiffou n’y était pour rien .C’était un homme de bien…Il y a une quinzaine d’année , en rééditant mon premier roman publié jadis en Belgique ,lorsque l’on me présenta la morasse à signer ,mon premier réflexe fut de dédier « La Pièce d’Argent » : A monsieur Pierre Tiffou ,notre maître et directeur de l’école indigène qui s’est toujours battu pour nous, contre la nomenklatura colonialiste de ma ville natale « 

Depuis ma tendre enfance, je fus l’enfant gâté de grand mère à qui mon père m’avait confié dès mon sevrage. Même en plaisantant, elle me dressait imperceptiblement contre celle qui me mit au monde, qu’elle traitait de « négresse » et que j’appelais avec mépris «lala » au lieu de « maman » comme si elle était une étrangère.

Un jour, alors que je devais avoir cinq ans, mon père de bonne humeur, me proposa un gros billet de cinq cent francs, si j’acceptais de passer la nuit chez eux, lui et.. « l’autre » … horrifié par cette offre qui me parut injurieuse, j’avais couru vers les bras de ma protectrice, au regard triomphant. J’espionnais la « négresse » et rapportais à grand mère, tout ce que je voyais ou entendais. Une fois, je découvris sous le lit de mes parents, un « trésor ». Il s’agissait de l’équivalent d’une livre de sucre Candi et un peu de café moulu que je rapportais triomphalement à grand mère. Je jubilais à l’idée de confondre « la voleuse » en exhibant mon trophée. Ce n’est que 40 années plus tard, que ma mère m’expliquera ce qui s’était passé.

Grand mère fermait tout à clef et ne souffrait pas l’idée de voir « débarquer » chez nous les parents de ma mère, pour abuser de ses « largesses ». A chaque visite, ma mère devait quémander ce qu’il fallait pour recevoir convenablement les siens. Pour éviter ces humiliations, ma mère prélevait à chaque petit déjeuner, un peu de sucre par ci ,un peu de café par là, qu’elle planquait, afin d’en disposer, lors de l’arrivée de ses parents ou autre amie.

Dans cette maison, nous formions deux clans antagonistes. Grand mère et moi ,contre la « négresse » et Yasmina ma sœur cadette avec laquelle ,j’étais aussi rosse.

Mon père rêvait de m’instruire au maximum, jusqu’au certificat d’étude et même d’avantage, si possible. Au cas ou je décrochais mon CEP, il me promit une selle ,afin de monter Grisou notre cheval et d’autres récompenses que je comptais bien gagner. Je me voyais déjà à chevaucher dans la nature. Le destin en décidera autrement.

L’élevage bovin connut de beaux jours, durant quelques années. De temps à autre, mon père achetait ou revendait une ou deux vaches, selon les opportunités. Même situation pour les veaux, tous mignons à croquer, qui disposaient d’un carré à part, en guise d’enclos. Nous sélectionnions les meilleurs à garder, généralement des génisses. Les autres veaux de lait étaient vendus à des maquignons ou bien directement à des bouchers. Progressivement, notre étable hébergera jusqu’à la trentaine de ces vaches laitières.

Les restrictions engendrées par la guerre contre les Allemands furent désastreuses pour nous, du fait, que la priorité, exigée des agriculteurs était de favoriser la production alimentaire pour combler le déficit chronique dont soufrait particulièrement le peuple de France. Plus de trèfle, plus de luzerne, plus de son. Nous fumes réduit à arracher de la vinaigrette des orangeraies pour alimentés notre cheptel. Certaines bêtes furent tellement affaiblies par la malnutrition que, le matin, il fallait les aider a se remettre sur leur pattes pour la traite. Faute de Pétrole, pour l’éclairage, nous utilisions des lamelles de caoutchouc arrachées de vieux pneus afin de permettre au vacher de soigner les animaux dans une fumée opaque et nocive. Je me souviens de la mort de deux de nos vaches. Cellesci furent emportés par l’équarrisseur équipé pour ce genre d’enlèvement macabre. Puis un jour, en arrivant à notre écurie, je la trouvais tristement vide. Seul Grisou brisait le silence en broyant de ses robustes mâchoires, quelques brins de paille en martelant de temps à autre le sol bétonné. Mon père avait tout vendu à Said El Gabli un nouveau venu à Boufarik qui persévérera dans la profession jusque vers 1980. A sa mort sa veuve continua à vendre du lait frais chez elle, où l’on faisait la chaîne pour s’approvisionner en produit naturel, de plus en plus rare.

En ce jour mémorables d’avril, le ciel ensoleillé jusqu’alors, tourna au gris, comme s’il voulait annoncer un mauvais augure. Après la brève sieste habituelle et le café agrémenté de l’inévitable cigarette, mon père se rendit au garage fraîchement achevé sur le terrain mitoyen de la maison. Les ouvriers déblayaient le sol. Comme à l’accoutumé, mon père ne se contenta pas d’expliquer aux ouvriers. Il ôta sa veste et prit place au bout d’un énorme madrier à déplacer. Avant de soulever la pièce, une petite toux l’interrompit. Habitué, il n’y prêta pas une attention particulière. Régulièrement, il prenait du Pulmoserum et du Quinium, des sirops dont je me souviens bien, réputé efficaces contre le mal des poitrinaires.

Cet après midi là, en s’essuyant le front en toussant, il sentit dans sa gorge un crachat trop compact, inhabituel. En l’expectorant, il découvrit l’horreur, un caillot de sang ! Instantanément, tout le monde comprit ce que cela signifiait. Les ouvriers aidèrent mon père à regagner la maison, dans un affolement général. 

On appela le docteur Bit, médecin de la famille. La crise de toux s’arrêtait un moment. Lorsqu’ elle reprenait, on mettait au malade, une petite bassine sous le menton. Elle se remplissait d’un sang rouge et coagulé virant au noir. Comme d’habitude, ma mère- la vraie - s’affairait avec des couvertures. Elle coupait en morceaux, des draps de lit, en guise de chiffons, sans pour autant se faire des illusions, quant à l’issue de cette maladie. Quelque année auparavant, n’avait elle pas soigné, vainement, mon oncle Abdelkader, lui aussi, emporté par la phtisie ? tout proche de nous, une famille entière, les Abdounes, avait été décimée par la tuberculose. 

Il est vrai que les symptômes étaient différents, mais le résultat était le même. Mon oncle Abdelkader toussait peu. Il transpirait et délirait lors des fièvres jusqu’au jour du « grand départ » le docteur André Bit demanda, alors à mon père de mettre la chambre du défunt en quarantaine. Il mirent un produit fumigène dans la pièce, avant de la fermer hermétiquement durant quarante jours. Avec mon père c’était plus impressionnent à cause du sang. De temps à autre, ma mère lui tamponnait le front en sueur ,lui essuyait la bouche ou la barbe. Le plus surprenant, c’était la non contamination de ma mère qui inhalait pourtant de considérables quantités de bacilles jadis mortels, car, l’on avait pas encore découvert les antibiotiques salutaires. Elle fut sans doute immunisée puisqu’elle survivra cinquante ans après son veuvage.

Lors des moments d’accalmie, mon père qui, désormais ,se savait condamné, se mit à réfléchir autrement qu’il ne le faisait auparavant. Depuis toujours, son seul soucis était de gagner encore et toujours plus d’argent. Il réalisa enfin, qu’il avait six enfants. En tant qu’ aîné, j’avais 14 ans. Zahra ma plus jeune sœur, avait 18 mois et souffrait d’une terrible coqueluche. Depuis toujours, mon père s’était appuyé sur Smina sa mère, afin de jouir de sa bénédiction. Selon un Hadith, ne dit-on pas que « le paradis se trouvait sous les pieds d’une mère » ? Elle était sa confidente et sa conseillère. Méfiant vis à vis des banques et de l’administration Française, il thésaurisait ses avoirs en les confiant discrètement à sa mère en qui, il avait une confiance absolue. Vivant dans la chambre de grand mère, je voyais et entendais tous ce qui se disait, sans que l’on prêta attention à ma présence. Je me souviens des nombreuses piles de billets de banque, de ce coffret rempli de napoléons et autre bijoux en or. 

Craignant une éventuel faillite, mon père avait pris « la précaution » d’enregistrer sa maison au nom de grand mère, afin d’éviter disait il, le risque de voir un jour, ses enfants dans la rue. En cette heure grave, il mesura les conséquences possibles du dévouement filial poussé à l’extrême. 

Il appela grand mère et lui demanda de ramener le notaire pour modifier les clauses du titre de propriété, en le mettant en son nom.

J’étais au seuil de la porte à observer ce tête à tête dramatique. Indigné au point d’oublier l’état de santé du produit de ses entrailles, grand mère bondit soudain de sa place, le visage cramoisi, en lui faisant brutalement le bras d’honneur « vas te faire foutre ! » luis lança t’elle rageusement avant de le plaquer.

Mon père suait. Pour la première fois de ma vie, je le vis sangloter. Mon père, » ce maître après Dieu »- je le vis, demander pardon à son épouse que, par pudeur, il ne regardait jamais dans les yeux, en notre présence. Ma mère qu’il avait souvent battu sous mes yeux, pour satisfaire les exigences de grand mère,se mit à pleurer à son tour, non pas a cause de quelque frustration, mais parce qu’elle ne supportait pas la douleur de son mari. « Je vous ai déshérité » gémissait il, alors que ma mère le rassurait en lui affirmant que c’était « sans importance, que Dieu y pourvoirait.. » jamais je n’oublierai ces instants pathétiques. Mon père, très croyant, était d’autant plus inquiet, qu’en Islam, déshériter ses enfants était un grave pêché, vouant son auteur au feu éternel de l’enfer.

Un jour, mon père momentanément, calme me vit tenir un couple d’oiseaux, des verderrons, que je venais de capturer dans leur nid. Après m’avoir demandé d’où ils provenaient, il me questionna : « Voudrais tu que l’on te prive de tes parents » ? Cette allusion concernait les œufs que j’avais laissé dans le nid. Sur cette réflexion, j’avait relâché ce couple d’oiseaux qui prit de l’envol en battant des ailes et en gazouillant, comme pour nous dire « merci » et « adieu ! ».

L’autre moment inoubliable, ce fut lorsque, innocent et fier de la bonne nouvelle, je vins annoncer triomphalement a mon père alité, que j’avais décroché mon CEP, sous entendant par là, qu’il devait lui aussi tenir ses promesses. Tout en haletant sur son matelas, il me fit asseoir près de lui et me dit gravement : « je vais bientôt mourir, tu es l’aîné, donc l’homme de la famille. Certes, ta grand mère est ta mère, mais n’oublie jamais celle qui est ta vraie mère ,c’est celle qui t’a mis au monde. Si tu veux ma bénédiction éternelle, veille sur ta mère et tes frères et sœur. » Une demie heure avant ce moment, j’étais encore gamin. En cet instant, je devins adulte. Ma vision des rapports familiaux changea. 

Après la mort de mon père, avant même la fin du deuil (40 jours) grand mère ,se mit à harceler ma mère pour lui faire comprendre que désormais, elle était indésirable dans cette maison. Un jour, alors que nous étions seuls, je confiais a ma mère, la vraie : « elle veut te chasser…. Si elle croit que je vais rester avec elle, elle se trompe… ». Moi, !l’ennemie, ! l’espion, ! changer de camp ? ne croyant pas ses oreilles, elle soupçonna un instant une perfidie supplémentaire de ma part…Un soir, alors qu’elle avait appelé le vieux Djillali pour la énième fois, en se plaignant de sa bru jugée insupportable, grand père trancha en ordonnant à sa fille de le suivre. Elle prit Fatima dans ses bras alors que je prenais Zahra malade. Surprise, grand mère qui espérait me garder auprès d’elle, me demanda : « Toi aussi tu pars ? » je lui répondis que « Si elle chassait ma mère je n’avais rien à faire dans cette maison. » Elle n’en revenait pas.

Du jour au lendemain, nous nous retrouvâmes complètement démunis. Mon grand père était habitué à la solitude. Son épouse Houria était décédée quelque années auparavant, après une hémiplégie due à la tension artérielle. Il vivait avec sa fille, tante Kheira, qui n’avait pas encore trouvé un prétendant convenable. Oncle Hmida sortait à peine d’une crise sentimentale qui le rendait irritable. On l’avait marié à une très jolie fille d’une commune voisine que je ne citerai pas pour des raisons que le lecteur comprendra. C’était la fille d’un garde champêtre manchot, ayant perdu un bras durant la guerre contre les Allemands. Ce beau père avait plein de médailles ainsi que la légion d’honneur, qui en imposaient même au colons ultras. Le problème est que le lendemain de la cérémonie nuptiale, la mariée ne put exhiber sa chemise tachée de sang comme l’exigeait la tradition .Le beau père n’en crut pas ses yeux. On emmena la jeune fille chez la sage femme qui confirma l’évidence. Elle n’était pas vierge !...

Cet homme de forte corpulence, qui semblait si fier d’allure, fut complètement abasourdi par ce « malheur ». Il supplia presque à genou, mon oncle et mon grand père de faire preuve de magnanimité. Mon oncle qui était entiché de la fille aurait bien voulu la garder, mais il y avait le regard des autres, de tous les autres. Il suffisait d’une dispute avec quelqu’un pour qu’on lui jette au visage « si tu étais un homme….etc.… » Il répudia cette jeune femme dont il gardera longtemps la photo dans son porte feuilles. Ainsi était notre impitoyable société. Quelque temps après la rupture, nous apprîmes qu’un vieillard avait daigné accepter sous son toit, cette poupée qui dut s’estimer heureuse de n’avoir pas été égorgée au nom de « l’honneur » comme le voulait la tradition. Oncle Hmida, demeura longtemps d’humeur massacrante, quand nous débarquâmes chez eux.

Oncle Ali était parti pour Paris ou l’on demeura sans nouvelles de lui, jusqu’au jour ou l’on appris sa disparition, lors des bombardements.

Grand père Djillali déjà âgé, se vit subitement accueillir une veuve avec une marmaille de petits enfants. Il ne jouissait d’aucune pension de retraite. Oncle Hmida était commerçant primeuriste. Il achetait et revendait des fruits et légumes. Ses revenus étaient fluctuants. Tantôt il faisait de bonnes affaires tantôt rien… Malgré les difficultés matérielles, les gens « respectables » comme nous, ne pouvaient abandonner un membre de la famille en difficulté, surtout lorsqu’il s’agit d’une femme. Comble de l’ironie, mon père Amar comme grand père Djillali, avaient la réputation de familles aisées. Aux yeux de tout le monde, sans être sortis de la cuisse de Jupiter, nous avions un rang à tenir, celui des gens riches. La chute ne sera que plus dure. 

Il fallut d’abord faire un bilan de notre situation. Le terrain du garage était heureusement au nom de mon père. Il y avait le restaurant en association avec Mr Ferhat Serkesti ainsi que la Crémerie. Nous avions également Grisou le brave Cheval , que j’avais souvent monté sans selle, au point de me faire très mal entre les jambes, à causes de son épine dorsale trop saillante et enfin quelques accessoires comme le tombereau etc.… La grand mère prit la part du restaurant, alors que nous primes l’ancienne crémerie que grand père convertira en débit de tabac, un marché florissant surtout en période du marché noir. La guerre avait cessé et les américains partis. Les aviateurs français les remplacèrent pour faire des affaires. Ils ramenaient on ne sait d’où, des sacs de café que nous échangions contre des centaines de cartouches de cigarettes qu’ils exportaient clandestinement vers la France libérée certes, mais ou la pénurie persista un bon moment . Il y avait des Camel, des Jobs, des Bastos, des Camélia Sport, des Gao etc.… tout cela ne dura qu’un temps. Par la suite, grand père se contenta du commerce ordinaire du Tabac.

Sans le sous, je dus chercher du travail chez Mayol, un exportateur Espagnol largement décrit dans mon roman « la pièce d’Argent ». Un jour, ce patron vit une des femmes, madame Bouziane, qui conditionnait les dattes, en manger une. Il se précipita sur elle, pour lu cracher au visage devant tout le monde T. un estropié par suite d’un accident de travail dans la même entreprise, était contre maître. Il battait les enfants qui emballaient les dattes, à coup de siphon dans lequel il introduisait un fil électrique qui lui servait de poignée. Au début en m’agglutinant aux autres demandeurs de travail Belkacem »Tchombétas. » Aujourd’hui décédé, m’apostropha en me toisant , « moi un fils de riches, venir prendre la place de pauvres bougres ? ! ». Ce garçon ne savait pas qu’il nous arrivait de n’avoir rien à manger pour le dîner. Un jour Boualem Chnioui l’épicier du quartier qui ne nous refusa jamais de crédit, remarquant l’achat régulier de son, il demanda à ma jeune sœur sans arrière pensée, si nous élevions de la volaille. Celle ci répondit « Oui ». Il ne s’avait pas que ma mère mélangeait ce dérivé de blé à de la semoule ,beaucoup moins chère, qu’elle pétrissait pour nous faire du pain. Le genre de remarques complexantes de Belkacem cessèrent progressivement alors que je m’habituais à ma nouvel condition sociale. Mon jeune frère Djillali déserta l’école malgré les corrections que je luis infligeais « je veux travailler pour gagner des sous pour maman » me dira t il, devant ma mère qui en pleura d’émotion. Il se fit embaucher dans une entreprise qui faisait presser des oranges, pour en extraire le jus. Moi aussi j’avais travaillé dans cette établissement (la SCA) la plus grande coopérative d’agrumes d’Afrique du nord. J’emballais des agrumes destinés à l’exportations. Bien plus tard, ce fut mon dernier job en Algérie. Par suite d’un incident, je décidais de tenter l’aventure en France.

M’initiant au commerce j’allais à la compagne acheter chez des paysans des parcelles de pommes de terres, que je ramenais en ville clandestinement afin de les écouler à des prix prohibitifs. A cette époque, quiconque se faisait prendre était passible d’une amende de 1000 frs par Kg. Je mettais mes patates couvertes d’herbe dans une charrette que tirait un baudet. Au marché hebdomadaire du lundi, doté d’un abattoir, il m’arriva de jouer au boucher de viande ovine. Tous les moyens étaient bons pour gagner ma vie. Je me mis à acheter par chargement de dattes et autres fruits et légumes que je revendais en gros ou au détail. Ce fut le cas lorsque un jour j’avais acquis un camion de tomates que me céda M Mayol, l’ exportateur Espagnol chez lequel j’avais travaillé comme saisonnier quelques temps auparavant. Son imposante autorité d’homme riche, m’empêcha de marchander. Je me frottais les mains en prévisions d’un bon bénéfice. Il faillit me ruiner M Mayol. Ses tomates étaient atteintes d’ une maladie due à un coup de soleil. Elles jaunissaient en mûrissant au lieu de rougir. Je ne perdis pas d’argent, mais cela ma coûta une semaine de travail d’arrache pied, pour seulement récupérer ma mise. Lorsqu’en rendant l’emballage, je me plaignis à M Mayol en balbutiant ma mésaventure,.., Celui ci ,me répondit avec un sourire sadique « les affaires sont les affaires ..» il me planta là … me laissant bouche bée… 

Lors d’une période de dèche ,j’avais même joué le rôle de compère d’un trio pour gruger de pauvres paysans dans le jeu de noix ou des trois cartes. Pire encore, pour gagner un peu d’argent j’avais cultivé chez moi, dans le jardin du garage, en plein centre ville, un certain nombre de plants de chanvre indien. Il fallait les soigner, éliminer les plants mâles etc.… la récole de Kif me rapporta une somme substantielle dont j’avais bien besoin .

Ma brouille avec mon oncle m’empêcha de lui acheter de la sardine à revendre. Oncle Omar était loin d’être un mauvais bougre. Bon vivant et dépensier, il était la générosité même, mais, a l’instar de mon père, il était solidaire de sa mère et sous sa coupe car, dans notre famille, l’esprit de clan était bien ancré et sans faille. Jeune, je le vis recevoir des raclés a coup de ceinturon par mon père sans que personne ne trouva a redire. Nous faisions notre, le proverbe « qui aime bien châtie bien ». Si mon père le corrigeait c’était, pour quelque grave bêtise mais gare à un étranger qui oserait s’immiscer ou attaquer un des membres de la famille. Mon père aurait donné sa vie pour protéger ses frères, l’inverse était aussi vrai. Imbu de cette état d’esprit depuis que j’étais enfant, oncle Omar aussi ne se gênait pas a m’assener des gifles mémorables en cas de bêtises, sans que personnes dans la famille ne lui conteste ce droit. Le châtiment corporel était une tradition transmise de père en fils. Au départ de ma mère, tout changea. Omar prit le parti de sa mère . J’en faisais autant pour la mienne. Avant la rupture, je ne pouvait souffler mot devant lui. Ce ne fut plus le cas. 

Un jour , il osa me faire un reproche. Je lui répondis courageusement que cela ne le regardait pas. Il fonça sur moi et me gifla. je ripostais ?en me défendant et en pleurant non sans lui rappeler qu’il n’avait plus aucun droit sur moi. Des gens nous séparèrent. Depuis, nous ne parlâmes plus. Ils étaient d’un côté, nous de l’autre. En achetant chez lui, devenu le patron du marché au poissons, un ou deux casiers de sardines, je pouvais gagner un peu d’argent. Il n’en fut rien, question de fierté,…. jusqu’au jour ou je me mis à aller m’approvisionnes là ou le faisaient bien avant moi mon grand père et mon père avant oncle Omar.

A 17 ans, j’appris à aller jusqu’au ports de Chiffalo (Khmisti), Bouharoune et la pêcherie d’Alger pour ramener du poisson. Il ne s’agit pas de simple voyage touristique a portée de n’importe qui. Bien souvent, il m’arriva d’aller a pieds, en pleine nuit de Boufarik jusqu'à la mer pour éviter de louer inutilement une camionnette, en cas de mauvaise pêche. J’avais parfois un comportement qui relevait de l’inconscient.. 

Un jour, je me procurais le châssis d’une C 4 Citroën chez un marchand de ferraille. Grâce à un mécanicien astucieux , je lui montais un moteur flottant de Rosalie (Citroën) que je fixais et…. En avant ! je pris le volant. En quelques essaies ou je faillis rentrer dans un platane, j’appris à conduire. Je m’autoproclamais apte à tenir le volant et… en route pour Alger (35 km) pour ramener du poisson, sans permis de conduire ... Faute de carte grise, je copiais à la craie, sur ma plaque, le matricule de la première voiture qui passait. Cela dura quelques semaines. Si les gendarmes ou autres motards, qui dressaient assez souvent des barrages, m’avaient pris sur le fait, c’était sans doute la prison. Dans ce cas, toute ma vie aurait pu basculer dans la délinquance. J’eus de la chance.

Un après midi d’été en pleine canicule, avec la même camionnette trafiquée, je chargeais une vingtaine de jeunes Boufarikois pour la plage de Douaouda (22 km) moyennant cent francs par passager. Mon tacot était bourré de monde, même sur le marche pieds. Mon frein ne fonctionnait que pour une roue. En appuyant brusquement sur la pédale ma voiture virait vers la droite. C’est dans ces conditions que, roulant à une certaine vitesse, j’arrivai sur un pont étroit de l’affluant de Oued Mimoune, au moment même ou une traction arrivant en sens inverse s y engageait. Selon le code de la route, elle avait la priorité. En freinant ma camionnette celle ci tombait dans l’Oued. En continuant, je rentrais dans la traction…., affreux dilemme !…. Je décidais de ralentir un peu. Ma camionnette tanga, le temps que la traction sorte du pont, un coup de volant et me voici sauvé ? pas tellement, puisque en m’engageant sur le pont, je cabossait quand même l’aile arrière de la traction qui rentrait à Boufarik. Le conducteur, un Européen en civil, calma les membres de sa famille affolés, puis vint vers nous les lèvres tremblant de colère. Ahmed Chikandi qui était sur le marche pied se mit à ricaner en injuriant l’européen, et en me conseillant de…..lui rentrer dedans !.. Pour ma part, j’avais reconnu le monsieur qui n’était autre que le commandant de la base d’aviation, toute proche de la maison de grand père Djillali. Fermement l’homme demanda qui était le chauffeur. Je répondis le plus poliment possible, « c’est moi mon commandant.. ! ». Il jeta un coup d’œil sur moi, puis sur l’immatriculation qu’il sembla mémoriser et s’en alla. Ce jour là, pendant que mes passagers insouciants s’amusaient dans les vagues ou sur le sable de la plage, je crevais d’anxiété, je me voyais menottes au poings en mandat dépôt….. Cet accident qui aurait pu avoir des conséquences incalculables m’incita à me débarrasser de cette ferraille que je revendis quelque jours plus tard. Adolescent, je me comportait comme un homme portant sur moi parfois d’importante somme d’argents., Cela pouvait me coûter la vie. 

Dans ce milieu social ou sévissait la loi de la jungle, la morale dominante en vigueur c’était l’argent, le fric. Peu importait les moyens pour l’acquérir. Je me souviens de cette brave madame Massip d’une cinquantaine d’années .Elle avait une bonne bouille ; celle d’une mère de famille affectueuse à qui je vendis du Merlan véritablement pourris. Surprise, elle me montra des asticots qui grouillaient dans le fond du casier. Sans perdre mon aplomb, le lui affirmais, le plus naturellement du monde, qu’il s’agissait de vers de mer encore vivants. EN entrant chez elle, cette brave ménagère avait certainement jeté ce produit inconsommable en m’injuriant. Il fallait oser faire cela pour survivre. j’avoue qu’a ce jour, j’ai mauvaise conscience..

Chez grand père, pour tout le monde, la vie n’était pas facile. Le vieux Djillali avait ses manies, comme faire la sieste dans un silence absolue. Tante Kheira au caractère bon enfant, se considérait comme la maîtresse de maison vis à vis de ma mère, sa sœur aîné. Pour rien au monde elle ne nous aurait fait de mal. Mais instinctivement, elle défendait ce qu’elle considérait comme « son territoire » vis à vis de ceux qui, parfois, lui paraissaient comme des intrus. Ma mère essayait d’alléger le fardeau, en se faisant aussi petite que possible. Lorsque Zahra piquait des crises de toux terribles à entendre dues à la coqueluche, elle la prenait dans ses bras et se précipitait vers le fond du jardin pour ne pas déranger mon grand père. Soucieuse de gagner un peu d’argent, elle se mit à préparer des galettes que notre jeune frère Abdelkader âgé à peine de 8 ans allait vendre au marché. Lorsque mon oncle Hmida s’en aperçut, il devint fou furieux. Pour lui, c’était l’image de la famille qui était bafouée. Face aux difficultés de la vie, ma mère considéra qu’il n y avait pas de honte à cela, qui n y avait pas de sous métiers. L’essentiel était de rester honnête. Sur ce plan elle s’estimait garante de la vertu familiale. Se sentant comme un fardeaux trop lourd pour les siens, elle souhaita trouver quelque part, un lieu où s’abriter avec ses enfants. Tante Zhor la veuve de Saïd, l’ancien associé de grand père lui proposa une chambre dans sa belle maison mauresque. Elle ne dit pas non. Consultés grand père et oncle Hmida ne s y opposèrent pas. Le déménagement était facile puisque c’était tout près. Nous n’avions que très peu de meubles que grand mère Yasmina daigna nous laisser emporter.

Une fois partis de chez grand père tante Kheira s’aperçut du vide que nous laissions. Notre vacarme lui manquait. Moins d’une semaine après notre départ, elle se mit à nous envoyer discrètement des couffins de légumes et autres produits alimentaires. Oncle Hmida aussi, ne tarda pas à nous rendre visite. Nous étions démunis mais libre. Pour ma mère j’étais l’homme de la maison sur lequel elle s’appuyait. Un soir, alors que nous ne savions pas comment affronter un lendemain incertain, ma mère désespérée proféra une phrase blasphématoire vis à vis de ce dieu qui nous abandonnait. Après une longue réflexion, je lui répondis spontanément, sans qu’aucune personne ne me l’ait soufflé que Allah voulait peut être nous éprouver et savoir si notre foie était désintéressée. Cette réflexion émerveilla ma mère qui la trouva pertinente et me la rappela souvent durant toute sa vie ; quoique dans le tard, elle déplora mon changement radical sur le chapitre religieux.

En ce temps là, je me considérais être investi de la responsabilité de chef de famille, avec tout ce que cela impliquait comme obligations, notamment en ce qui concernait « l’honneur » de la famille perçu à l’aune des valeurs en cours. Quelques années avant sa disparition, ma mère octogénaire me rappela souvent, le jour ou j’avais déclenché un scandale (vers 1950) lorsque monsieur Roague ,un Français, directeur du cinéma Tivoli organisa une séance exclusivement pour les mauresques, (c’est ainsi que l’on appelait les femmes arabes) afin de voir un film égyptien intitulé « l’aube de l’islam », comme des centaines de femmes voilées ma mère fut du nombre de spectatrices. Cela m’indigna au plus haut point ; ma mère au cinéma !….. que diraient les gens ! ? Une autre fois, elle osa montrer sa tête de la porte extérieure pour héler mon frère Djillali au risque d’être vue par un homme ? !…., au moment même ou j’arrivais. Je fus dans tous mes états. Une autre fois, dans la cour, je surpris ma sœur Yasmina alors adolescente, entrain de mettre de l’eau oxygénée dans ses cheveux pour se faire blonde ! j’avais manqué de la tuer, lui reprochant « d’avoir été tenté par le vice… » Depuis ce temps, bien de l’eau coula sous les ponts. Je connus l’aventure de l’émigration en France, en Allemagne, une vie militante, des dizaines d’années de journalisme, cela vous change un homme.

A l’époque de mon enfance, il était indécent de dire à quelqu’un, en public « ma femme » en faisant allusion à son épouse et encore moins de citer son nom. Cela ne se faisait pas. On disait « Eddar » (la maison). Vers 1945, le célèbre Rachid Ksentini avec sa compagne ,la juive Marie Soussan nous faisaient bien rire à la radio lorsque ,par des sketchs, ils ridiculisaient ce comportement équivoque.

Particulièrement dans les compagnes, le pantalon à l’Européenne était très mal perçu. On trouvait choquant qu’un homme troque le Saroual contre une culotte qui vous serrait les fesses comme une femme ! Même de nos jours, la communauté Mozabite, qui, par biens des traditions ancestrales, honore l’Algérie, continue à porter cet habit de nos aïeux. Vers 1940, sortit en ne sait d’où, une mode pour les femmes, consistant a ouvrir une fente au bas du seroual, (eteka) juste au dessus du genou (Seroual Echelga). Cela fit sensation ! beaucoup de monde, notamment, dans les milieux religieux crièrent au scandale en jetant l’anathème sur les auteurs de cette « dégradation des mœurs »... « Jusqu’où ira t on dans la dégénérescence ? » clamaient nos bien pensants , qui y voyaient parfois, la main des ennemis de l’islam ! en comparant ces « dévergondées » aux Européennes aux moeres légères. En pareil cas, le vice est toujours attribué a «l’autre ». l Les français auraient tort d’ironiser sur notre mentalité. Ils en faisaient autant. Pour eux, les Anglaises étaient des femmes faciles, alors que les Anglais pensaient l’inverse… Autre exemple significatif: Les Français appelaient le préservatif, une capote anglaise, alors que les Allemands ,disaient ,ein Pariser…(Parisienne). Il est vrai qu’à l’ère de l’échangisme à ciel ouvert, ce genre d’histoires sont complètement dépassées. Autre temps, autre mœurs…..

Des cartes postales montrant l’Arabe sur son âne ou sur son chameau pendant que la femme voilée et pieds nus ,le suivait docilement ,se vendaient bien..

La réalité chez nous, est que suite à une paupérisation généralisée, la prostitution faisait des ravages. Dans les quartiers de certaines ville particulièrement dans le sud, des entremetteurs vous guidaient vers des maisons tout à fait ordinaires où des mères de famille recevaient des clients et leurs servaient même de la bière à la demande. C’était la prostitution de la misère, mais un autre facteur aggravant en était la cause. 

La femme était tellement dévalorisée. On disait : « la femme sauf votre respect ».Certains parents étaient heureux de s’en débarrasser en donnant la main de leur fille au premier venu, tant qu’elle était vierge. Pour le mariage , point d’acte de l’état civil. Les parents des deux parties, deux témoins et un taleb pour lire la Fatiha, marché conclu !. Il arrivait qu’un homme se maria dix fois dans sa vie. Le divorce ? il lui suffisait de prononcer trois fois « tu es répudiée ! » (Raki Harma !) et c’était la séparation, sans appel ni autre forme de procès. Il était courant de voir un homme marié à 2, 3 femmes et d’avantages puisque selon une certaine interprétation de la religion on se sentait autorisés à en prendre jusqu'à quatre…. Des vieillards vicieux se mariaient avec des gamines qui pouvaient être leurs petites filles. Un grand nombre de ces victimes parfois mères de plusieurs enfants se retrouvaient dans la rue, a végéter, grâce à la prostitution. Ces formes de concubinage sont, en principe interdit depuis l’indépendance Elles subsistent pourtant, dans certaines régions du Sud, créant des problèmes administratifs inextricables, par exemple pour la scolarité de l’enfant sans papiers parce que non inscrit sur le registre d’Etat civil, des histoires de successions, etc.. A cette époque, heureusement, il n’y avait pas encore le Sida, mais la Blennorragie, et parfois même le chancre syphilitique non encore éradiqué, faisaient des ravages. C’était terrible. De temps à autre, à la Casbah d’Alger, avec ses innombrables lieux de débauche, il arrivait de trouver un panneau avertisseur sur lequel était écrit bien en évidence et sans intention d’humour « maison honnête »… sans commentaires..

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