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C’est à la fin du 19 ème siècle que mon grand-père paternel décida de quitter définitivement sa Kabylie natale pour émigrer vers la Mitidja. Il s’installa dans un bourg au style typiquement colonial portant le nom de Boufarik, lieu du marché hebdomadaire ou, depuis des lustres, les hommes des tributs de la région, se rencontraient avec les marchands, pour des échanges et s’informer.

Les Européens vivaient dans leurs quartiers composés de bâtiments modernes pour l’époque, alors que les Arabes étaient relégués dans des lotissements distincts ou ils s’entassaient comme ils pouvaient. Certains vivaient dans les gourbis en torchis composés de terre glaise, de paille et de bouse de vache. La toiture était en chaume, rarement en tuiles. D’autres mieux lotis, occupaient des chambres en dur, moyennant loyers aux logeurs. Ce fut le cas de grand-père. Généralement, c’était des pièces entourant un patio au centre duquel, un puits alimentait les locataires en eau. L’éclairage se faisait à l’huile, à la bougie ou au quinquet. L’électricité n’arrivera que plus tard. Pour la cuisine et le chauffage, on utilisait le charbon de bois dans les braseros ; ce qui engendrait souvent des accidents mortels dus à l’oxyde de carbone.

Alors qu’en Kabylie, les femmes travaillaient dans les champs et parlaient naturellement avec les hommes, sans que personne ne trouve à redire, dans la Mitidja ou grand-mère dut s’adapter, elles étaient cloîtrées, ne montrant leurs visages qu’à leur époux ou à des proches. Pour sortir, elles devaient se couvrir du haïk, un voile, de type « Bouaouina » bien plus serré que celui des Algéroises.

Dans ces maisons collectives qu’immortalisa Mohamed Dib, il aurait été inconvenant pour un homme de rester dans sa chambre durant la journée, car, il obligerait les femmes autres que la sienne, à se cacher. A moins d’être sérieusement malade, même s’il n’avait rien à faire dehors, il devait prendre l’air, jusqu’à la nuit tombée.

Dés leur jeune age, on mettait en garde les garçons, à ne pas trop fréquenter la gente féminine, sous peine de rester imberbe, privés de moustaches, symbole de virilité…..

Avant de traverser la cour, l’homme devait toussoter et dire à haute voix : « Trègue ! » ( Passage) afin que les femmes l’entendent. Celles ci se précipitaient alors dans leur tanières, le temps que le voisin s’éclipse….

Grand-père s’appelait Araoudhéou. Nous sommes des Araoudhéouènes dont les ancêtres seraient originaires de Raoudha. Il paraît que ces Araoudhéouènes étaient des Chorfas (Marabouts) mais personne ne peut le prouver……. Le fonctionnaire français de l’état civil ne s’embrassa pas de ces considérations. Il simplifia les choses en inscrivant soigneusement à la plume sur le registre communal : ARABDIOU. Depuis, ce fut le nom que nous légua Cheikh Mohamed ARABDIOU pour l’éternité.

Estimons-nous heureux .A certains, on imposa à perpétuité, des noms grotesques, parfois infamants.

Grand-mère Smina Talaouine, dont le visage était orné de plusieurs tatouages, est de Boukelal, un village proche de l’Aach ou falcou ( le nid d’aigle) lieu de résidence de celui qui l’épousa. Tous deux dépendaient de la commauté d’Iflissen l’ebhar de la commune mixte de Mizrana à quelques encablures de Tigzirt sur mer, sur une colline surplombant Sidi Khaled El Marsa.

En Kabylie, le couple eut deux enfants qui moururent en bas age. Grand-mère me racontera bien plus tard que, pour son deuxième enfant, elle avait travaillé dans les champs, durant toute la journée. Le moment venu, elle rentra chez elle, mis de l’ordre dans sa chambre, donna à manger aux bêtes, puis accoucha sans aucune assistance. Le lendemain, elle était debout. Comment a t-elle coupé le cordon ombilical ? nul ne le sait…..

A propos de bêtes, il faut savoir que dans la demeure Kabyle de l’époque, construite en pierres de taille, les bœufs et parfois l’âne ou le mulet logeaient dans la même salle coupée par une cloison, dotée de bouches d’aération. Cette promiscuité permettait de mieux chauffer la maison en période hivernale. Au dessus du plafond très bas de l’étable, on plaçait des espèces de grand fûts en terre mélangée de paille et de bouse de vaches( Ikoufiène) pour les provisions ( figues, lentilles, haricots secs, fèves, orges etc….).

A cette époque, des lions rodaient souvent aux alentours et l’on entendait leurs rugissements. Parfois la nuit, ils s’aventuraient jusqu’aux bergeries. L’arme principale des montagnards, c’était les torches. Il paraît que le feu dissuadait les félins.

Il y avait aussi des histoires que l’on se racontait autour du feu, dans les chaumières, durant les longues nuits hivernales, telles que l’exploit de cet homme téméraire qui, lors d’un voyage vers un marché lointain, se retrouva face à face avec un lion à la superbe crinière… Sans broncher, le courageux personnage fixa l’animal des yeux et …. Ce fut la bête qui détourna le regard, avant de s’en aller tranquillement à la grande surprise et le soulagement du voyageur.

L’autre légende plus cocasse, concerne cette femme d’age mur, qui sortit la nuit, faire ses besoins en pleine nature, en ne se rendant pas compte qu’elle avait posé son postérieur sur une hyène endormie. Surprise, la bête détala brusquement, emportant sur son dos la malheureuse que l’on ne revit plus jamais……….

A Boufarik, le couple Arabdiou eut trois enfants dont mon père Amar, premier né le 2 décembre 1903. Vinrent en suite Abdelkader puis Omar.

En cette époque, un homme digne de ce nom, ne pouvait dormir jusqu’à huit heures du matin sans éprouver de la gène, y compris vis à vis des proches parce que la grasse matinée était synonyme de oisiveté, alors que l’homme modèle convoité par les femmes en quête de mariage, c’était celui qui se levait tôt, pour gagner le pain quotidien.

Dés l’aube, ne pas se réveiller, relevait de l’exploit. Il y avait d’abord le concert de chant des innombrables coqs du voisinage. Pour mieux manifester leur présence, certains de ces volatiles battaient furieusement des ailes comme pour mieux libérer leur gésier. Il était difficile, voir, ridicule de s’en plaindre, car, presque tout le monde avait son poulailler et même parfois un clapier. L’image de mère poule se dandinant devant une procession de poussins était des plus banales. Nombreux étaient ceux qui lâchaient leur volaille dans la nature, de l’aube au crépuscule, afin de picorer sur la chaussée et les terrains vagues.

En suite, c’est le tour du laitier qui se manifestait en lançant ses couplets habituels afin que chaque client se lève pour attendre son passage au seuil de la grande porte d’entrée. Il était borgne notre laitier, mais il avait la langue bien pendue. A l’aide de son tricycles-remorque doté de pneus pleins, chargés de bidons de lait, ainsi que des mesures allant du litre jusqu’au minuscule décilitre, il était d’une ponctualité déconcertante. Il y en avait pour tous, selon les besoins ou la bourse de chacun. Il paraissait normal de commander un quart de litre ; ce qui aujourd’hui paraîtrait saugrenu.. Du temps de la jeunesse de mes parents, un Maltais passait chaque matin en tête d’une colonne de chèvres pour proposer du lait frais à traire sur place. Cela, je ne l’ai pas vécu.

Après le laitier, c’est le marchand de beignets qui hurlait avec insistance en vantant son produit encore chaud. Si après cela, vous n’étés pas réveillé, c’est au tour du marchand de légumes ambulant ou celui des sardines qui finissait par vous tirer du lit. Celui qui s’efforçait quand meme à demeurer insensible à ces sollicitations, le « cancan » des mégères du voisinage l’obligerait à quitter le plumard.

Djillali Chéragui, mon grand-père maternel n’était pas zouaoui. C’est ainsi que l’on appelait les Kabyles. Il naquit à Boufarik à une époque ou il n’y avait que trois maisons ou habitaient quelques familles que l’on pouvait compter sur les doigts d’une main. Dés son jeune age, il s’en alla à Alger ou il vécut jusqu’à son mariage. Son épouse, grand-mère Kouba Houria, est originaire de la Casbah d’Alger. A l’arrivée des Français, ses parents fuyèrent vers Cressia en banlieue de la capitale ou il s’installèrent. C’est là que Kheira découvrit Houria, la belle brune .Elle était plus âgée et mère d’une enfant issue d’un premier mariage. Cela n’altérait en rien les différentes qualité de Houria. Kheira décida de la marier à son fils Djillali, afin de le forcer à se fixer définitivement dans sa ville natale.

Ma mère Chérifa, qui était également l’aînée naquit dans la même ville le 1/11/1911 ainsi que ses deux frères Ali, disparu en France lors des bombardements durant la guerre mondiale et Hamida assassiné à Boufarik en 1956 après une banale dispute. Pour sauver sa peau, le meurtrier accusa mon oncle de «terroriste» qui voulait lui extorquer de l’argent. Par fidélité au mots d’ordre du FLN, nous avions boycotté la justice Française. Résultat : il n’écopa que d’une année de prison. Selon des témoins oculaires, il mourut torturé par l’angoisse à l’idée du purgatoire..

Ma mère eut également deux sœurs Kheira et Zoubida, la première rendit l’âme au moment même ou j’écrivais ces lignes, quand à la seconde, elle vit toujours , quoique d’une santé précaire.

Le vieux Arabdiou était d’origine rurale, ne connaissant que les travaux manuels des champs comme, tenir solidement une charrue, toutes en guidant les bœufs, manier la faux ou bien l’usage du matériel aratoire.

Avant de s’installer dans la plaine, lui et les autres hommes valides du village, descendaient chaque saison à pied, chaussés de peaux de bœufs (irkaçène) jusqu’aux fermes des colons, à 150 km de distance, afin de proposer leur bras. C’était des tacherons. Ils travaillaient en équipes durant la compagne des fenaison, puis celle des moissons et enfin le battage du blé. Munis d’un précieux pécule, ils retournaient au bercail.

Contrairement à la riche Mitidja occupée pour l’essentiel, par les colons, cette région de Kabylie était l’une des plus pauvres du pays. Là ou la foret de Mizrana s’arrêtait, ce sont les maquis qui s’étendaient à perte de vue. Il fallait être tenace, pour arracher à la rocaille quelque bout de terre arable et planter des arbres rustiques, généralement, des figuiers, des oliviers, des caroubiers etc.

Ça et là, quand le sol généralement accidenté le permettait, ils produisaient quelques légumes.. Grâce au maraîchage, ils faisaient des réserves en culture vivrières tels ,les lentilles, les haricots secs, qui s’ajouteront à l’inévitable huile d’olive.

Si dans le sud algérien, on estimait les biens de quelqu’un, par le nombre de moutons, de chameaux ou de palmiers qu’il possédait, en cette région du pays, c’est le nombre de figuiers et d’oliviers en sa possession, qui servait de références. Parfois, le souci de préservation du patrimoine familial était tellement fort, que l’on déshéritait la fille, même si ces pratiques étaient considérées par les religieux comme illicites. Pour survivre, les habitants de ces régions menaient une vie austère. La bonne cuisine raffinée, c’était pour les gens de la ville. Les figues sèches, la galette d’orge ou de sorgho, de l’huile d’olive, tel était souvent leur seul menu. Le pain blanc arabe ou français était un luxe inaccessible pour le plus grand nombre.

Grand-père fut le premier musulman de Boufarik à faire fi des préjugés pour envoyer ma mère à l’école des français, ces « mécréants ». Pour bon nombre de compatriotes, la seule religion vraie, c’est évidemment la notre. Chérifa fut suivie par la fille de si Kouider (les Karèche) malgré les réserves des ignorants qui jugeaient cette décision répréhensible. Pour beaucoup de compatriotes, la fille étant destinée à demeurer au foyer, la langue française lui était inutile. Aux filles, d’apprendre de l’arabe, quelques versets du Coran pour faire la prière, cela suffisait. Par contre, aux males, l’école française paraissait de plus en plus, comme un gage de survie.

Vers 1925, grand-père s’associa avec Said Selmati et son ami le juif Haroun Achouche. Le trio ravitaillait la ville en poissons blancs pour les Européens de plus en plus nombreux. Ils ramenaient aussi de la pêcherie d’Alger et des ports de pêche environnants, de grandes quantités de Sardines dont le bas prix était à portée de bourse des indigènes qui constituaient le plus grand nombre.

Si les deux associés avaient pour tache l’achat et l’acheminement des produits jusqu’à Boufarik, grand-père recevait la marchandise qu’il répartissait entre les nombreux revendeurs qui faisaient des tournés en charrettes jusqu’aux douars les plus reculés de la région. Une fois la vente terminée, tous venaient payer grand-père. Chacun s’efforçait d’être régulier sous peine d’exclusion.

Malgré la misère ambiante, je comprends les anciens, lorsqu’ils affirmaient que : « c’était le bon temps » même s’ils vivaient dans leur pays occupé depuis plus d’un siècle. C’est peut être la domination et les conséquences qu’elle entraînait qui favorisait la solidarité mutuelle. On se disputait, on se battait parfois, mais dans l’épreuve, on se serrait les coudes, pour faire face à l’adversité. En cette époque, chacun avait besoin, ou pouvait avoir besoin de l’autre. Avec peu, les gens « vivaient ». Faute de mieux, ils s’en contentaient. Il est vraie que du temps de mon enfance, nous n’ étions que six millions d’habitants, peut être moins, alors qu’aujourd’hui, nous dépassons les 30 millions !…. Les aspirations, les exigences de la nouvelle génération, sont plus importantes que par le passé ; tant mieux… Ce que je peux affirmer sur la base de souvenirs d’enfance est que Boufarik était un joyau de petit village, même si les Européens logeaient « au 1er étage » et nous « à la cave ».

C’était un bourg aux rues et Boulevards tracés au cordeau. Les avenues du centre ville étaient ornées de platanes aujourd’hui plus que centenaire. Les français avaient choisis cette essence à cause du sol gorgé d’une eau tellement abondante qu’elle attirait les moustiques vecteurs de paludisme.

Sur les espaces intérieurs, ce sont les frênes à l’ombrage si apprécié durant les chaleurs d’été qui ornaient la ville. Même aujourd’hui, les anciens qui passent sous ces vieux arbres, peuvent reconnaître la trace des tranchés-abris creusées en dents de scie, durant la guerre mondiale, en prévision d’éventuels bombardements par les Allemands ou les Italiens. Des dizaines de tanks de 1914 parqués dans un terrain vague, nous permettaient de jouer à la guerre, alors qu’un grand nombre de nos parents étaient mobilisés pour aller là bas au loin en Europe, faire la vraie. Nombreux étaient ceux qui ne revinrent pas et dont les noms furent gravés, aux monuments aux morts aujourd’hui disparus.

Ma ville natale était entourée de milliers d’hectares d’agrumes et de vignobles. Vues de haut, ces plantations ressemblaient à une mosaïque. Des carrés, des rectangles, bordés de fossés servant de drainage au bord desquels se dressait telle une muraille, serré les uns contre les autres, des cyprès aux couleurs vert sombres, utilisés comme brise-vent contre le sirocco. Le chemin qui menait au marché hebdomadaire du lundi ainsi que la placette face à la mairie, était planté de bigaradiers appelés communément « orange amères ». Quelque uns survivent à ce jour. Suite au vieillissement et faute de traitement phytosanitaire, les fruits d’aujourd’hui sont complètement rabougris.

Belle était notre Eglise catholique bâti en plein centre ville avec ses cloches toujours gaies le dimanche. Lorsque nous entendions un tintement lent et aigu, on se disait : tiens, il y a probablement un mort chez les roumis(Chrétien). Quand cela se confirmait, la grande porte de l’Eglise ce drapait d’un rideau noir brodé d’un blanc doré sur les extrémités. Lors de l’enterrement, les français avec lesquels nous compatissions en pareille circonstance, étaient mieux organisés que nous. Après le corbillard tiré lentement par les chevaux de traits, il y avait le curé à la longue barbe grisonnante et en soutane, accompagné de gosses portant des espèces de Djellabas garnis de dentelle. L’homme de religion baragouinait des incantations qui nous paraissaient étrange et même drôles. Je n’en compris l’origine, que bien plus tard .C’était du latin.

La famille et les amis du défunt endimanchés pour la circonstance, suivaient le cortège par rangées bien ordonnés jusqu’au cimetière Chrétien sur la route de Chebli. En pareil cas chez nous, c’est la ruée sur tout le trajet. Les hommes se relayaient pour porter à bras d’hommes le cercueil conçu à cet effet, jusqu’à Sidi Ben Driss sur la route de Soumaa. Très souvent, les bousculades provoquaient une vraie pagaille. Il m’arrivait d’envier le Cimetière Chrétien orné de couronnes multicolores et magnifiquement entretenu dénotant à nos yeux un respect particulier pour les morts. Il est vrai que pour nous, du moins pour les croyants, lorsqu’un homme quitte ce bas monde, son ame rejoint son maître. Le cadavre n’est qu’un support désormais inutile. Poussière il était, poussière il redevient. Une fois sous terre, il suffit de mettre un repère sur la tombe, en guise de témoignage de sa présence, pour ceux, parents et amis qui en gardent le souvenir. L’embellissement des tombes nous paraissait superflus voir, une hérésie. Les Chrétiens aussi pensent que : « poussière nous devenons » mais ils ont une autre vision des morts. Ils autorisent même l’incinération, chez nous proscrite.

Après l’indépendance, faute de fidèles, les autorités ecclésiastiques offrirent leur église à l’APC de notre ville afin que ce lieu continue à servir la population. Les autorités locales en firent une bibliothèque fort appréciée, notamment par les étudiants. Mal inspiré, nos municipaux ne se limitèrent pas à démonter la croix qui se dressait au sommet de l’édifice. Ils démolirent également plus de la moitié du clocher. Ainsi tronqué, ce monument, témoin d’une époque, ressemble aujourd’hui à un immense sarcophage tellement laid, qu’il insulte le regard…

Avec son minaret pointu, se confondant avec les nuages, notre mosquée n’avait rien à envier à l’église. En ce temps là, le Mouazin escaladait à pieds toutes les marches cinq fois par jour pour rappeler au fidèle du haut de la tour leur devoir religieux. De nos jours, ce sont des hauts parleurs qui se substituent à l’homme. Il suffit de tourner le bouton pour diminuer ou augmenter le son selon l’humeur.

Au printemps, partout dans notre ville, le parfum enivrant, émanant des fleurs d’orangers en attendant celui du Jasmin ou de « Mesk Elil » galant de nuit.

Enfants, nous chassions les oiseaux à la tire boulettes. Que de fois, en nous aventurant dans cette verdure, avons-nous dénichés des essaims d’abeilles agglutinées sur leur cire, à la cime d’un oranger, d’ou dégoulinait un miel limpide, couleur d’or….. A coups de pierres, nous dispersions les abeilles. Quel régal mes frères!…… C’était gratuit, mais risqué…..

Pour piéger les oiseaux dans leur nid, nous nous servions de crins arrachés des queues de chevaux. En été, nous utilisions de la glue végétale au bord de Oued Mimoune, là ou des oiseaux multicolores s’abreuvaient. Il en venait par essaims. Nous en attrapions quelques uns. Aujourd’hui, parce que le chardonneret est fort demandé sur le marché, on le chasse massivement au filet, à telle point, qu’à brève échéance, à l’instar de nombreuses espèces animales, ils risquent de disparaître ; du moins dans notre pays.

Durant les nuits d’été, le croassement de millier de grenouilles et de crapauds emplissait nos têtes sans nous empêcher de dormir, tellement nous en étions habitués. Au clair de lune printanier, c’est le coucou qui s’annonçait à un rythme régulier. Nos parents prétendaient qu’ils nous prévenaient que les fèves étaient mures. N’oublions pas non plus, les innombrables cigognes annonciatrices du beau temps. On les apercevait partout dans la verdure à pincer de leur bec, des grenouilles, des souris et même des reptiles. A leur départ en automne, leurs nids comme celui des hirondelles demeuraient tristement vides, mais l’on savait que dés la saison suivante, elles reviendraient. Comme presque tous mes camarades d’enfance, nos piscines à nous, c’était les bassins d’irrigations des orangeraies. C’est là, que j’appris à nager. Monsieur Linares avait beau user de chevrotines pour nous intimider, il ne nous découragea pas. En fin de compte, il se résigna à nous laisser nager en paix, à condition de ne pas toucher aux vannes. C’était l’époque des norias mues par des chevaux aux yeux bandés. Elles tournaient les pauvres bêtes sans discontinuer autour du puits. Hélas pour nous et tant mieux pour elles, vers 1946 l’arrivée des sondes et des motos pompes puissantes allaient contribuer à la désertification de notre belle Mitidja. C’est depuis ces temps que la nappe phréatique se mit à baisser à vu d’œil. En 1950, avant même la tombée des pluies d’automne, il suffisait de gratter le sol ; A 50cm on trouvait de l’eau. A la sortie nord de la ville, en allant vers Alger, la terre était tellement trempée, que, sans drainage, elle devenait stérile, propice aux joncs ou des canards sauvages et autres oiseaux migrateurs venaient s’ébattre. Il y’avait même de marécages mouvants ou il nous était interdit de nous aventurer. Sur la route de Koléa, Borgeau fit, avec succès, de la riziculture, en pompant le complément d’eau de l’affluent de Oued Mimoune. Aujourd’hui, aux quatre chemins (Tessala El Merdja) il faut pousser la sonde à plus de cent mètres de profondeur, pour enfin trouver de l’eau, un désastre !….. Dire que dans ce même Oued ou cet élément vital coulait en abondance, nous pêchions des barbeaux plus gros qu’une main d’adulte et des anguilles de plus d’un kilo !. Ce sont des prisonniers de guerre Italiens en semi liberté qui, en pêchant, nous firent découvrir une technique de pêche simple mais infaillible. Il s’agit de plonger le bras sous les racines des platanes qui bordaient l’eau tout en fouillant de l’autre main. Quand on sentait la présence d’un poisson ou d’une anguille, on coinçait la proie pour la projeter sur le talus. Un jour en saisissant mon anguille, je découvris qu’il s’agissait d’un serpent qui me terrorisa. Ce devait être une couleuvre inoffensive comme il y en avait beaucoup chez nous, mais à mes yeux… C’était un serpent…. Ce fut ma dernière pêche dans l’Oued. C’était d’autant moins motivant, que je ne consommais pas ce genre de produit pour la simple raison que mon père était poissonnier, du poisson de la grande bleu.

De nos jours, toutes les sources qui alimentaient Oued Mimoune sont taries à tel point que nos jeunes ne peuvent même pas en deviner l’existence. L’Oued asséché souvent comblé de détritus, est devenu un égout à ciel ouvert, charriant des eaux noires et usées, émanant des villes et villages limitrophes ; une catastrophe écologique!….

Grâce au « progrès » il ne reviendra plus le temps ou les travaux agricoles se faisaient à la force des bras et l’attraction animale. Il en est de même pour les déplacements de la population. Qui se souvient de la diligence de Rais qui assurait le transport des voyageurs de Boufarik à Blida (14 km) et même jusqu’à Alger, 35 km ! C’était le temps du fouet qui claquait au vent pour exciter les chevaux et les pousser à aller plus vite. Puis arrivèrent les cars rouges Blidiens, les Chaussons, pour couvrir le trajet Alger-Blida en passant par Boufarik en un temps record, une Révolution !…Qui se souvient des B12, les B 14, les C 4, les Rosalies, sans oublier les Berliets qui détrônèrent les chevaux de trait. Plus de remorques tirés par des bœufs, plus de fiacres, plus de Charabancs, plus de tombereaux ; un monde à vécu !…

Je me souviens de oncle Chaabane, un grand bonhomme jovial aux mains de géants et à la voix de stentor. Il louait ses services aux petits colons des alentours comme Monsieur Beau dont l’orangeraie était de 50 mètres de chez nous, les pépiniéristes Grégori et Dieudonné, les Vidals ou les Linarès. A l’aide de ses bœufs dont le cou était coincé sous le joug en bois massif, oncle Chaabane retournait la terre grasse sous les orangers en écartant parfois les branches. Gamins, nous suivions sa charrue, afin de ramasser les graines de vinaigrettes (Kaoukaou batel). Grillée, celle ci étaient délicieuse. Les gosses d’aujourd’hui ne les connaîtront jamais. Derrière nous, sautillaient sur le sillon, une nuée de bergeronnettes en quête de vermisseaux.

Ou sont les forgerons d’antan, les fontaines publiques, les abreuvoirs ou se désaltéraient les bêtes de trait de passage ? De temps à autre, j’apercevais, tel cheval piaffant et mâchant ses mors d’ou dégoulinait sa bave rouge de sang, à cause des sangsues….. Pour extirper ces bestioles, on utilisait du tabac. C’était radical.

Un jour, en coupant du bois mal adroitement avec une hache, je me fendis le genou. De la plaie profonde jaillit le sang en abondance. On me soigna avec ma propre urine encore chaude et du tabac. Non seulement il n’y a eu pas d’infection, mais je fus guéri en un temps record. La cicatrice est encore là, bien en évidence, pour en témoigner.

En cas de mal de dents, peu de gens allaient voir le médecin. On lui préférait, l’arracheur qui venait tous les lundi au marché hebdomadaire. Mais les habitants de notre ville préféraient s’adresser à Si Ali Mouaki, un coiffeur, doté de toute une panoplie d’instruments nécessaires ,à l’extraction. Après l ‘opération sans anesthésie évidemment, il nous offrait un demi verre de vinaigre pour nous rincer la bouche avant de nous en aller. Le même personnage était sollicité pour la circoncision des enfants. C’était parfois risqué, mais à l’époque, peu de gens avaient suffisamment conscience du danger, pour faire appel à un médecin.

Particulièrement en été, lorsque des hommes âgés étaient pris de vertiges, ils accouraient à la même enseigne pour se faire saigner. A l’aide d’un rasoir, si Ali tailladait la tête au dessous de la nuque du patient avant de lui plaquer des espèces de ventouses métalliques qui aspiraient le sang que l’on jetait à même le trottoir….. Ce qui attiraient beaucoup de mouches.

Nombreux étaient les artisans comme les frères Fliss, Ali et Belkacem, qui fabriquaient des Charabancs juste à coté de Monsieur Paul le cycliste aussi barbu que le curé de notre ville. Dans ce métier, il fallait être un excellent menuisier mais aussi un habile ferronnier pour façonner le fer. Les roues étaient composées de rayons en bois cerclés par du fer plat forgé. Le frein se montait avec une vis sans fin qui poussait à son extrémité, un sabot en bois contre la roue pour l’immobiliser ; tout un art…..

Il y avait aussi des bourreliers comme oncle Rabah si habile de ses mains. Il confectionnait ou réparait tout ce qui se faisait en cuir pour les attelages.

Dans le temps, selon ma mère, des lavandières Européennes qui, après avoir lavé le linge, l’étendaient, à même le boulevard pour le sécher.

Au sud de la ville, dans le quartier arabe d’El Ksari (terrain Bardin) l’eau d’irrigation arrivait par canaux depuis les montagnes environnantes, jusqu’à nos portes, permettant aux propriétaires de jardins, d’en faire usage, moyennant redevances à la société concessionnaire. De temps à autre, certains usagers Algériens, par cupidité ou par manque de moyens, détournaient illicitement le cour d’eau. C’était du vol. Nos parents le savaient et en parlaient en plaisantant, mais motus !….. Pas de mouchards parmi nous !…. C’était tout un monde, vous dis-je !…..

Parmi les voisins de grand-père, je pense aux deux sœurs Montiels d’age mur mais célibataires vivant avec leur frère également vieux garçon. C’était de braves gens que tout le monde estimait. C’était hier… Je les vois avec leurs charabancs caracolant, tiré par un cheval, aussi nonchalant que ses maîtres. Ils alimentaient régulièrement le marché en fruits et légumes frais provenant pour l’essentiel de leur potager qu’ils cultivaient eux même. Ce fut les premiers détaillants Européens dans le marché construit à l’emplacement de l’ancien, effondré par suite des fortes chutes de neiges de l’hiver de 1936.

Ces gens modestes n’étaient pas différents de nous. Si différence il y avait, c’était à leur avantage. Entre nous, nous admettions, que, pris dans leur ensemble, ces Européens avaient bien des qualités que nous ne possédions pas ou que nous avions perdu. Bien souvent, nous les citions en exemple. En vérité, ils n’étaient ni pire ni meilleurs que nous. La différence, si différence il y avait, se forgeait en fonction de la situation sociale des uns et des autres. Entre ceux que l’on appellera plus tard « les pieds noirs » et nous, existait une espèce de barrière invisible, faite d’ignorance mutuelle et de préjugés des uns vis à vis des autres.

Entre Algériens et Européens, des amitiés inévitables ce tissaient, mais bien souvent, celles-ci reposaient sur des malentendus. Dés qu’ils mettaient les pieds chez nous, ou peut être avant, les nouveaux arrivants étaient conditionnés. Ils avaient le sentiment de vivre en territoire conquis, décrété territoire français, comme si, en tant qu’Algériens, nous n’existions pas.

En centre ville, l’énorme statue du sergent Blandan, trônait, l’index braqué vers le sol. Sur le socle étaient sculptées des scènes de guerre entre troupes françaises conquérantes et des résistants sur la défensive. Les images et le commentaire gravés, rappelaient sans ambiguïté, la nature des rapports entre français et algériens.

Dés lors, quoi qu’ils fassent, c’était des occupants installés par la force. Pour survire, il fallait composer avec eux, faire des sourires hypocrites, voir, des courbettes si nécessaires. Bon nombre d’entre eux, voyaient en nous, des gens sournois en qui, ils ne pouvaient faire confiance. Ils n’avaient pas toujours tort…., Confusément, nous attendions, notre heure, parfois, en comptant sur la providence. Nous étions vaincus, pas soumis.

Le colonialiste comme le colonisé, c’était d’abord un état d’esprit, dans chaque camp, l’un était conquérant qui trouvait normal de jouir des privilèges dus à ses conquêtes. L’autre était le vaincu qui attendait le moment propice à sa délivrance. Les tenants de la colonisation voyaient en nous, d’abord une main d’œuvre abondante et bon marché ou bien une chair à canons disponible lors de conflits. Quand la France eut besoin d’hommes pour les guerres de 70, ou (on nous appelait les Turcos ),de 1914 ou celle de 40, elle ne nous demanda pas notre avis. Pour mobiliser les hommes valides, des Caïds stipendiés se faisaient les garants du « volontariats » des Algériens envoyés en première ligne pour se battre contre des Allemands traités « d’ennemies » alors, qu’ils ne les connaissaient pas. Pire encore, la France utilisa les troupes coloniales les unes contre les autres. Des Algériens furent envoyés faire la guerre contre leurs frères du Rif au Maroc alors que des tabors Marocains ou des Sénégalais furent lâchés dans les douars Algériens en état d’insurrection.

Au fur et à mesure que les années passaient, les Algériens eurent à connaître une France Bicéphale véhiculant deux valeurs antinomiques, l’une répressive que nous subissions quotidiennement, l’autre, libertaire que nous découvrions et admirions à l’école, dans les livres, les journaux, le cinéma etc.… Elle nous donnait des ailes.

Qui de ma génération n’avait pas vibré pour les personnages de la révolution française de 1789, de la commune en 1871 ? Tout en nous opprimant, la France nous enrichissait. Les valeurs du peuple de France contribuèrent largement à nous inculquer des idées révolutionnaires qui nous permirent de fourbir les armes indispensables à notre libération du colonialisme que tout homme censé, ne confondra pas avec les vraies valeurs du peuple de France.

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