Au fil des jours.. Une vie..
"Personne n’est inutile. Nous avons tous notre rôle à jouer dans l’histoire. Nous avons même besoin de l’homme qui sache ressemeler les chaussures car, on a vu se perdre des Révolutions, pour bien moins que ça"
("Si on me le demandait" de Domila éditions Maspéro)
Qui suis-je donc pour écrire mes mémoires ? Cette tache, n’est-elle pas réservée à quelques illustres personnages ?A bien y réfléchir, témoigner est plus qu’une nécessité, c’est un devoir. L’écriture de l’histoire, ce n’est pas seulement l’accumulation de hauts faits de guerre. Pour reconstituer notre passé, il faut autant d’éléments que l’on exige pour construire une maison. Si pour bâtir une demeure, le maçon a besoin de pierres, de bois, de ciment, de gravier, de sable et autres tuiles, l’historien sérieux, aura besoin d’une documentation encore plus diversifiée afin de reconstituer fidèlement, la réalité du temps passé. Même la guerre de libération doit être décrite sous ses différents aspects. Le chef de Wilaya ou autre haut responsable a connu durant le conflit, des épreuves,
sous un angle autre, que celui de l’homme de troupe, du moussebel, du citoyen ordinaire, etc.. Le délégué d’une représentation extérieure, a vécu des faits importants, à faire connaître aux générations futures. Mais cette réalité est complètement différente, de l’itinéraire du détenu d’un camp, du condamné à mort, ayant attendu minute par minute, l’heure de son exécution.
Les frères Lumière qui, au début de ce siècle, ont filmé des scènes banales dans les rues d’Alger, ont légué à notre pays, de précieux documents. Le philatéliste, le collectionneur de paquets de cigarettes ou autre, le photographe même amateur, comme le chroniqueur d’un journal, contribuent eux aussi, à l’écriture de l’histoire. Telle est la conviction qui m’incite à rédiger mes souvenirs. Il serait tentant d’enjoliver son rôle ou celui des siens, parfois, au détriment d’autrui. Il appartiendra aux historiens perspicaces, de distinguer le bon grain de l’ivraie, en comparant, en opposant,
ou en complétant les témoignages, afin de restituer par recoupements, les faits, la vie d’une époque.
J’espère que la transmission de ma modeste expérience, n’ennuiera pas le lecteur et qu’elle ne sera pas vaine. Que ceux qui ont tant de choses à faire connaître, se débarrassent des fausses modesties pour en faire autant !.. Le pire ennemi de l’histoire, c’est le mutisme. La sénilité et la mort,
nous guettent. Demain, c’est aujourd’hui, demain, c’est déjà trop
tard.
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Mohamed ARABDIOU
La mutation
Moi, journaliste? Qui l’aurait cru?.. Dans le temps, alors que je trimais en usine à Paris, deux reporters en chaire et en os, étaient venus dans la chambrée que je partageais avec deux autres travailleurs émigrés. Ils nous avaient fait l’honneur de prendre le thé avec nous.. Ce n’était pas des correspondants de
"France Soir" ou de "L’Humanité", c’était seulement, les représentants d’un obscur syndicat de locataires, mais quand même, c’était des journalistes ! L’un d’eux, avait un appareil photo armé d’un énorme objectif noir et agressif.. tellement impressionnant pour les jeunes ouvriers que nous
étions. Depuis toujours, alors que la plupart de mes amis d’enfance, se passionnaient pour le football, le cinéma ou autre course, mon dada à moi, c’était,
la politique, d’ou, la lecture effrénée de journaux. J’en lisais de toutes les tendances. Mais voir des journalistes et leur parler, c’était un événement de premier ordre. Ils n’ont pas écrit d’articles sur notre misérable condition, mais je n’oublierai jamais,
cette première
rencontre.. Un jour, j’avais même écrit à "Franc-tireur" un quotidien Parisien, aujourd’hui disparu. C’était au lendemain du 14 Juillet 1953. Alors que nous
manifestions, de la Bastille à la Nation, la police, nous chargea. Après l’affrontement, on dénombra des dizaines de blessés et sept morts, tués par balles, sur le pavé, dont un jeune Cégétiste Français.
Notre crime, avait été d’avoir scandé des mots d’ordre nationalistes tel que
"INDEPENDANCE!" ou "LIBEREZ MOHAMED BEN YOUCEF!". . (roi du Maroc, alors exilé à Madagascar). Le lendemain, les journaux étaient déchaînés contre le MTLD et les Algériens en général. Le seul, qui me parut nuancé, c’était l’édito de
"Franc-tireur" intitulé : "Ils ont leur Portoricains, nous avons nos Algériens.." Ma naïveté de chérubin, me fit croire, que ce journal qui, sur ton paternaliste, réclamait une espèce d’assimilation, était de bonne foi. A moi donc Mohamed, de l’éclairer, afin qu’il comprenne la justesse de notre cause et qu’il se mette à l’écrire.. Après avoir posté ma lettre, je passais une nuit blanche, dans l’attente de la première édition. Le lendemain dés l’aube, j’étais debout, à feuilleter le journal, devant mon café crème, chez Dupont de Barbès. Pas d’article évidemment…Il est vrai que mon style, n’incitait guère à l’attention. Je n’avais que le certificat d’études primaire et je me permettais d’écrire à un grand journal!.. A présent, après 40 ans,
dans la profession, je sais que, même mal écrite, ma lettre aurait pu paraître après correction, à condition qu’elle abonde dans le sens du colonialisme. Dans ma missive, je les contredisais, quelle prétention !..Par quel miracle, moi, ancien marchand de poissons, de mon état, puis tourneur, commerçant, grutier etc..,
suis-je devenu rédacteur?
Les premiers à qui je dois cette promotion, ce sont les martyrs qui payèrent de leur vie, cette indépendance, sans laquelle, je n’aurai jamais accédé à cette
profession. Figurez-vous que, dans mes prétentions, je suis récidiviste. Non seulement j’écrivais aux journaux, mais je jouais également, au romancier.. Avec la guerre de libération que je vécu en acteur et non en spectateur, j’avais observé une multitude de détails significatifs,
de la nature humaine. Ce qui me fit poser une question audacieuse. Pourquoi ne pas écrire un livre? C’est ainsi,
qu’en 1961, alors que le pays était encore en lutte, naquit "La pièce d’argent" mon premier roman,
qui ne me rapporta pas d’argent, mais qui me servit de tremplin, me hissant aux salles de rédactions. C’était en 1962, juste après les fêtes de l’indépendance.
L’Algérie manquait cruellement de cadres, dans tous les domaines. Par besoin, on me donna ma chance ; une chance que je saisis ferment et ne relâchais plus, tellement cette profession, cadrait avec mon tempérament.
Aujourd’hui, une nouvelle génération prend la relève. Il m’arrive parfois, d’être furieux, contre les positions politiques de certains d’entre eux, mais au fond de moi même, je suis fier de mes jeunes collègues..
Ne nous égarons pas!..et revenons au sujet. Qui suis-je? D’ou je viens?.
Bibliographie de Mohamed Arabdiou
La Pièce d'argent (Roman) - Pierre de
Meyère, Bruxelles, 1962
Elle et lui (Nouvelles) - ENAP, Alger, 1990
La médaille et son revers (Roman) - ENAP, Alger, 1990