Au fil des jours.. Une vie..
Deuxième partie
Un Dimanche après midi, alors que j’étais à Barbès, dans un café fréquenté par des Algérois un groupe d’ éléments du MNA pénétra dans l’établissement. Un des membres qui prit la parole, déclara aux clients nombreux que le Zaim avait prohibé les boissons alcoolisées, mais qu’aucune instruction n’était donnée pour ce qui concernait l’ interdiction de fumer.. En entendant ce qui me parut comme une provocation,,je commis la maladresse de quitter la salle précipitamment. Mon geste brusque me fit immédiatement repérer .Je ne fis pas 20 mètres que le groupe me rejoignit. : »Qu as-tu mon frère, tu n’ es pas content ?.. » Avant même que je levais la main pour me défendre ,je me retrouvais affalé, le visage ensanglanté. Ce jour là ,je dus la vie sauve à un panier à salades ,fourgon de police que l’on appelait également « taxi el gharam, qui se rapprochait. Etourdi par les coups j’étais encore très inquiet. Dans ma poche, il y avait un paquet de tracts intitulés « lettre aux responsables « .Ce document contenait des instructions sur la méthode de travail,le cloisonnement etc. Par crainte de me faire ramasser par la police,,je tendis ces papiers, à un compatriote qui passait lui demandant de s’en débarrasser. Celui ci me prenant probablement pour un » traître », châtié par des frères, ne voulu rien entendre et me repoussa comme si j’étais un pestiféré. Finalement, après de gros efforts ,je pénétrai dans le café et droit aux toilettes ! Je déchiquetais les documents et les jetais dans le bidet.. Dans la glace je vis mon visage tuméfié, méconnaissable .Après avoir tiré la chasse ,je quittais les lieux sans encombres, pour regagner mon domicile. Ce soir là, mes blessures me firent mal. Ces énergumènes m’avaient écrasé le visage çà coups de talons. ;une chance que l’on ne m’ait pas aveuglé. Kader, l’hôtelier me rapporta un, bifteck tout chaud non pas pour manger mais pour l’utiliser comme compresse..
Il parait que ça soulage. Le soir même, averti , Slimane accourut, ’une mitraillette sous le manteau Il me proposa d’arroser le café en question. Je l’en dissuadais en lui expliquant que le patron de l’établissement n’avait rien à voir avec cet incident. Des individus étaient entrés. Ils ont fait leur spaeth, que pouvait faire le patron ?.. Le MNA persista à donner des ordres contraires à ceux du FLN. Dans le cas du vin ,les deux organisations interdisaient les boissons alcoolisées. A Cette mesure le FLN ajouta celle de ne plus fumer car, le ministre de l’économie de l’époque, monsieur Ramadier (le canard enchaîné l’appelait Barbassous) avait fait augmenter le prix des cigarettes pour se procurer un supplément budgétaire indispensable à la poursuite de la guerre en Algérie, une guerre non reconnu puisque l’on disait « les évènements »..En fumant une cigarette on contribuait à aider l’armée française à massacrer notre peuple. .Avouons que ce mot d’ordre ne fut pas toujours respecté tellement est forte l’envie » d’en griller une. »
Mes agresseurs m’avaient repéré. Désormais j’étais une cible facile Un ancien camarade du centre de formation, Lounès Boussaad qui me rendit visite fut suivi et rattrapé au niveau du métro Blanche après Pigalle ,et interrogé sur mon compte. Lui aussi était structuré .Evidemment, il leur affirma qu’il ne me connaissais pas .Je compris dès lors que l’hôtel était surveillé. Kader nous le confirmera. Il me fallait une planque. Le lendemain grâce à l’organisation je prenais le train pour Villerbane à Lyon. L’hôtelier qui m’accueillit était un ancien combattant de l’armée Française. Il était acquis au FLN mais il avait un sale caractère et rien dans le crâne. Je me souviens de l’avoir vexé parce que j’avais affirmé ,sans aucune animosité ,pour cause !.. qu’ en Syrie ,il y avait autant de pauvres que chez nous. Echème me lança t il, bled el-nour ! ( pays de lumière..) en me rappelant qu’il y était en tant que militaire de l’armée Française. .Que répondre a pareilles ineptie ?.
Le temps passé dans cette taverne avait été d’autant plus exaspérant que la ville me parut ennuyeuse avec son éternel brouillard, mais je n’avais pas le choix. Pour subsister il me fallait un job. En tant que tourneur, je trouvais rapidement un poste à la SNECMA, une usine d’armement ou d’aviation.Par contre, je sais que dans cette boite ,on était très exigeant en matière de précision .
Après quelques semaines de travail ,j’appris qu’en Algérie mon oncle maternel H’mida venait d’être assassiné pour une banale histoire de gosse. Il reçut un coup de couteau qui laissa orphelins trois enfants et une fillette tous en bas age .C’était en fin de 1956.En cour d’assise ,le meurtrier s’en tira avec seulement un an de prison en prétendant que mon oncle était un « terroriste » ayant tenté de lui extorquer de l’argent. Par fidélité aux directives du FLN,nous avions boycotté le tribunal Français. Aucun membre de la famille ne se présenta à la cour pour démentir les allégation de l’assassin. Dans la famille, le nom de cheragui était en voie d’instinct ion. Hormis les trois gosses en bas age , il n’y avait plus que des femmes à la maison .A mon arrivée ,j’aurais pu me plaindre aux frères qui auraient sans doute exécuté cet individu mais dans ce contexte, l’esprit de vengeance n’était pas de mise. L’important plus que tout, c’était la marche de la Révolution .Le bon exemple vint de mon oncle Omar avec lequel nous ne parlions pas. En attendant mon arrivée ,c’est lui qui se chargea de toutes les affaires courantes de la famille, comme s’il ne s’était rien passé, entre nous .La seule différence notable par rapport au passé, fut qu’à ses yeux, je n’étais plus ce gosse qu’il regardait du haut de son droit d’aînesse. Il me parlait en égal, d’homme à homme..
Absorbé par la situation familiale, après la disparition du frère de ma mère, ma seule préoccupation était de régler les problèmes en suspens ,nés de cette tragédie .Première découverte ,à mes yeux extraordinaire : Omar ,mon oncle paternel ,jadis un noceur invétéré, qui ne pouvait se passer de sa ration quotidienne d’anisette, fut la proie d’une ferveur religieuse et se mit à prier cinq fois par jour, conformément aux règles de l’Islam. J’ignorais tout de ses activités, mais rapidement je me mis à le deviner .Pour cause !..L’armée Française commença à le suspecter. Un soir, après le couvre feu ,un homme en djellaba vint frapper discrètement chez nous. Il demandait « Si Omar pour monter avec lui, de toute urgence .Les moudjahiddines avaient besoin de lui » disait il à voix basse C’est mon cousin Rabah et beau frère qui lui répondit que Omar était parti probablement à la pêcherie d’Alger ou ailleurs afin d’approvisionner le marché en poissons. L’interlocuteur croyait nous avoir dupé. Il se trompait pour trois raisons. Primo : Mon oncle qui se doutait de quelque chose , allait passer la nuit ailleurs par précaution .pour le cas d’une éventuelle » descente ».Secondo : Cet homme n’était même pas un harki ,mais un Européen qui certes parlait bien l’Arabe dialectal, mais qui ne s’apercevait pas de son léger accent à peine perceptible par des oreilles attentives. Tertio : Sa bouche puait le vin à une époque ou l’Algérien, à plus forte raison un moudjahid ne pouvait en consommer sans risquer sa tête.. Averti mon oncle osa quand même reparaître le lendemain comme s’il ne savait rien. Il se dit que cela ne prouvait rien. En ces temps là, tout le monde était suspect ,à plus forte raison lui qui jadis, bien avant la guerre ,avait agressé un agent de police en lui faisant un croche pieds .Il écopa alors de six mois de prison ferme pour outrage à agent dans l’exercice de ses fonctions. .Cette fois ci, on ne l’arrêta pas ,mais le jeu du chat et la souris persista durant plus d’une semaine jusqu’au jour ou Michel Robert ,le commissaire de police arriva en trombe ,sans déguisement aucun ; Ouvrez !..Encore une fois ,l’oncle était absent .Cette fois ci, je savais ou il passait la nuit. C’était en ville dans un garage que nous avions en location, chez Ali Ben Abdelkader. Après m’être assuré de n’avoir pas été suivi, je me rendis à l’endroit convenu pour le prévenir .Il n’y était pas .J’appris qu’il était monté à Blida .La police aussi avait du le savoir ou le deviner. Il était allé au marché aux poissons ou justement les policiers, l’attendait. Ils le cueillirent. Ce sont ses collègues, des poissonniers qui me l’apprendront. Cette arrestation provoquera la consternation au sein de la famille car, après ce genre d’enlèvement, on n était jamais sur des suites .Avec un peu de chance,il passerait chez le juge d’instruction et serait inculpé selon une procédure « légale ».Il pouvait légalement être liquidé comme des milliers d’autres sans autres formes de procès. On imputerait le crime aux « fellagas ».Parfois celui que l’on arrêtait le soir, était relâché le lendemain .La terreur planait partout. Ce n’est pas la prison que l’on redoutait ni même la mort .Il y avait pire ;la torture. Les gens étaient tétanisés à l’idée de la torture. Les gens relâchés après des aveux dénonçant leur camarades ,avaient honte d’eux même et devenaient des loques humaines
.Après torture ,qu’ils avouent ou non, nombreux étaient ceux qui ne s’en sont jamais remis .Ce qui m’écœurait le plus, c’était la catégorie de ces attentistes, plus nombreux qu’on ne le croit .Certes , ils étaient pour la libération de leur pays, mais seulement avec la langue. S’ils payaient la cotisation comme tout le monde ,c’est parce qu’il était difficile voir, dangereux de s’y soustraire. Spectateurs ils se contentaient de lire les journaux pour compter les points comme s’il s’agissait d’un match de boxe .Un jour je fus révolté de voir un de ces tire au flanc ricaner en faisant allusion à un malheureux que les militaires Français avaient ramené au quartier après torture, « afin qu’il désigne ses camarades de lutte. »! « Disait ce minable ,au sujet du captif pour lequel j’éprouvais plus de respect que pour son accusateur. Quelque temps après lors de « la bataille d’Alger »,les paras Français habillèrent des combattants arrêtés ,en femme fardée et les firent promener sous escorte à Alger afin de les humilier et décourager la population .Il ne se rendaient pas compte qu’ils aggravaient leur cas en décuplant la haine à leur égard.
A Boufarik, Michel Robert était le maître tout puissant, disposant à sa guise de la vie de chacun de nous. Durant la nuit, alors que tout le monde était enfermé et barricadé chez lui à faire semblant de dormir, la camionnette de ce tortionnaire, une Peugeot 204, (ou 304,je ne sais plus),faisait sa ronde nocturne et infernale .A lui seul, ce véhicule était source d’insomnie. Des années plu tard après l’indépendance, je voulus réaliser un film d’épouvante, simplement en reconstituant l’atmosphère de cette époque, le bruit de cette voiture.. « Alors que les enfants dorment ,le père de famille s’efforce ,malgré la terreur de capter radio « saout el djazair « ou « la voix du Caire » ou n’importe quel station suffisamment neutre pour ne pas faire l’apologie du colonialisme et même Jean Nochet ( ou Nohain ?) un propagandiste de radio Alger…Nos voisins Espagnols rient aux éclat ou chantent étouffant parfois le son, d’un nouvel appareil qui venait de faire son apparition ;la télévision….Un ronflement lointain d’un moteur brise le silence . L e bruit du véhicule se rapproche et s’amplifie. Il ralentit .La voiture va bifurquer De la route principale, elle tourne vers notre rue .On entend le crissements des roues ,le bruit de l’embrayage, puis lentement ,elle avance. Le moteur s’arrête tout près de chez nous .Les portières claquent, des pas sur le gravier .Vont ils venir chez moi. ? Des coups de cross sur une porte tout proche, que l’on défonce ,des cris de femmes, des gosses qui pleurent ,un homme qui proteste. La porte se referme violemment. Encore des pas sur le gravier, les portières qui claquent. La voiture redémarre et avance lentement, puis accélère, ralentit, le temps de tourner. Elle prend de la vitesse et disparaît. Enfin le silence entrecoupé par le murmure des Espagnoles qui s’étaient momentanément tu pour écouter ou des pleurs émanant de la maison visitée. Aucun voisin n’ose mettre le nez dehors pour s’enquérir de la situation .A quoi bon ! Puisque l’on devine.. on est sur de ce qui s’est passé ,on n’y peut rien.. Le lendemain matin, lorsqu ‘on rencontre un voisin ou un amis,on ne lui dit plus « bonjour ! » mais « qui a-t-on enlevé hier ? .. »Radio trottoir a du bon, puisqu’il permet à chacun de faire un bilan..
C e que je décris là, n’est pas le fruit de mon imagination .Ce sont des faits vécus .Par la suite ayant pris d’autre responsabilités que j’évoquerais plus loin il m’est très souvent arrivé de dormir chaussé et habillé prêt à escalader le mur ,en cas de descente, afin d’ échapper, ou du moins me faire abattre.
Dire que ce Michel Robert était chrétien croyant ?du moins, je le suppose puisque je vis ,un jour faire le signe de la croix en passant par la rue de l’église de notre ville. Avec le temps ,je compris qu’il y avait Chrétiens et Chrétiens aussi différents les un des autres que le sont les Musulmans…A l’instar de nos intégristes actuels ,ces gens torturaient ,massacraient avec une conscience tranquille de bons chrétiens accomplissant une mission bienfaitrice pour l’humanité .L’ abbé Delaru, aumônier était un apôtre « des interrogatoires sans sadisme, mais efficace » En fusillant des otages, les waffens SS, ne disaient pas autre chose, puisqu’ils voulaient que cela serve de leçon et dissuade les résistant à baisser les bras.
.En vérité, il n’existe pas de guerre propre. Il y a des causes justes ou injustes. Tout le reste ,c’est du blablabla… Dès le départ, le FLN avait prévenu le peuple sur les grandes souffrances qui l’attendaient.. Ce ne fut pas le cas des dirigeants Français qui avaient toujours caché aux citoyen la guerre avec son cortège d’horreur en Algérie, « province Française » nécessitant une simple « pacification » contre un petit groupe de bandits. .Au delà du cycles attentats répressions, le responsable de la violence, c’est l’occupant d’un pays tiers. Tout le reste n’est que de la poudre aux yeux. .visant à renvoyer dos à dos, oppresseur et opprimé..
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L’homme de la 204,semait la terreur. Pour auxiliaires ,il s’était adjoints Salva et Philippe, deux brigadiers aussi cruels que lui. C’était des Boufarikois, qui jadis, vivaient en bonne intelligence avec les Musulmans.. C’était justement ce qui les rendait très dangereux. Ils connaissaient tout le monde. Ils avaient un terrible collaborateur « Si Mohamed le marocain ».Cet homme vivait dans notre ville depuis des décennies .Marié à une Boufarikoise . . et père d’un enfant, il exploitait un bureau de tabac et avait la réputation d’être « un charlatan » .Il rédigeait des talismans pour guérir de telle maladie.. Aux autres il « jetais le sort.. »etc. .Compte tenu de la superstition qui prédominait chez nous, cette profession fut lucrative jusqu’en Novembre 54 ou une grande partie des valeurs en cour furent abolies.. exemple :le tatouage des visages de femmes fut proscrit ..
Quelqu’un jeta une grenade dans le local de ‘Si Mohamed’ .Il y échappa de justesse, mais son jeune garçon perdit un œil.. m’ avait on raconté .Est ce la rage de voir son fils mutilé qui l’aveugla au point de le mettre ouvertement au service de l’occupant ? Avait on châtié un innocent qui se révolta suite à une iniquité ? Tout ce que l’on sait, est qu’il troqua sa djellaba contre une tenue de combat et devint dès lors, un terrible tortionnaire. Ce n’était pas un de ces mouchards à la sauvette Il avait définitivement choisi son camp. A sa façon ,il avait du courage Il aurait pu être un brave combattant ,..Le destin en aura décidé autrement Après le cessez le feu, on me racontera qu’il paya de sa vie, de façon atroce..
Alors que mon oncle Omar était incarcéré, voilà que Rabah, mon cousin et beau frère se faisait cueillir également. Il sera transféré au camps de Paul Gazel ( Oussera) jusqu’à l’indépendance. A part moi ,il n’y avait plus que des femmes à la maison .J’avais intérêt à me tenir à l’écart. Oui ,mais..
Cela commença par ma grand-mère qui après l’arrestation de mon oncle,me confiera un tabouret confectionné avec des flancs creux servant de cache pour des documents. ..Ce petit meuble était tellement bien fait, qu’à moins d’être averti, on n’y remarquait absolument rien. C’était M. Hcène Eloukil un ébéniste arrête par la suite qui l’avait fabriqué pour mon oncle Je me souviens d’avoir aperçu cet homme au moment ou on le présentait au juge d’instruction .Je remarquais que, sans doute par suite d’un passage à tabac ,il était édenté .C’était un homme pieux ,respecté de tous. Le tabouret contenait entre autre, des listes manuscrites de tous les ouvriers ou commerçants de la ville qui payaient les cotisations .Il fallait donc contacter les maquisards pour leur remettre leur bien. Comment ? A qui m’adresser ? Mon ami Boualem Cherchalli, après avoir activé et « brûlé » en ville,et avait rejoint les maquisards ou il devint commissaire régional. Safta et Boy (Khoudjali), étaient dans le même cas « .Grillés « en ville ils étaient monté. Pour sa part Ahmed Alia était en prison.. C’est El Hadi un jeune fils du quartier et ami d’enfance qui me tira d’embarras. ELHADI avait de la famille dans la campagne environnante ou les membres de l’ALN activaient ouvertement .Durant la journée, des patrouilles Françaises faisaient leur ronde infernale. Dès qu’elle se retirait, un signal ,les moudjahiddines prenaient la relève en s’installant « en territoire libéré. » Les occupants le savaient. C’est ce qui les enrageait. Leur fureur quintuplait en voyant ces paysans complices ,jurer d’un air innocent, n’avoir jamais vu de « fellagas »..
Par une belle matinée ,je mis les document dans le coffre de l’Aronde , (Simca)une camionnette bachée que je venais d’acheter pour livrer le pain de la boulangerie qu’avait laissé mon oncle assassiné, puis j’invitais El Hadi à m’accompagner. Dès qu’il monta dans le véhicule, je lui montrai les papiers et le problème qu’il posait. La voiture avançait hors de la ville. Nous discutions sans prêter attention au paysage...Nous étions au nord de Boufarik et allions vers Sidi Aid ,un douar de la Mitidja. Après un virage nous nous retrouvâmes nez à nez avec des militaires qui encerclaient une ferme. .La route était étroite, impossible de faire marche arrière !.Un para en tenue de léopard, une carabine Américaine en bandoulière , surgit de l’un des camion dont il était probablement le chauffeur. Venait il vers nous pour vérifier nos identités. ? . S’il fouillait le véhicule ,nous étions perdus.. .Au fur et à mesure que le para se rapprochait, notre angoisse augmentait .Le militaire se mit à gesticuler. Au lieu de nous stopper, il nous guida afin de passer sur la voie trop étroite pour deux voitures. .rien que cela !..
Deux jours après cette émotion, nous primes le chemin de la montagne .C’était le Ramadhan .Au crépuscule, nous primes la route à pieds avant l’heure de rupture du jeune Sur le passage à niveau de la route de Soumaa, nous rencontrâmes H un ami commun qui arrivait en voiture. Nous lui demandâmes de nous amener jusqu’ à Bahli, un village sur les piedmonts à quatre ou cinq kilomètres de la ville. Notre jeune ami se confondit en prétextes, en excuses, puis il refusa net. Nous passâmes la nuit dans la foret d’eucalyptus appartenant aujourd’hui au domaine SOUIDANI Boudjemaa .Le lendemain, très tôt, nous nous rendîmes chez Si El MEHDI ,un parent de mon compagnon. Ce vieux paysan ne pouvait pas ignorer les maquisards puisque son propre fils ,Moha Civil (nom de guerre bien sur) était un moussebel .J’ apprendrai par la suite, que lui-même était chef du village pour le compte du FLN ALN .Une nouvelle aventure allait commencer..
Mon premier contact fut Si Hcène Eldjouadj. Je crois qu’il était originaire de Feroukha un douar situé en amont de Soumaa Dans cette région du centre, le taux de mortalité était tel que peu de maquisards tenaient plus d’un an,cet homme eut plus de chance puisqu’il était un survivant du temps de « Boukarou » (Ouamrane, premier responsable de wilaya remplacé plutard ,par Si Sadek(Dehilès) Par la suite , les rendez vous programmés devinrent plus fréquents et réguliers .De temps à autre ,quelqu’un ne revenait pas. Lorsqu’ un homme demandait de ses nouvelles ,la réponse était rituelle : « Allah yerham Echouhada .. » (gloire eux martyrs) répondait on gravement .Un bref silence s’établissait .Un homme a vécu. .C’est de cette façon ,que j’apprendrai la mort du Mahfoud Dahmoun ,un footballeur du Mouloudia ,. La veille de sa mort, nous étions en réunion dans un refuge près de la ferme Zidane chez Zaouzaou,un coiffeur habitant dans cette plaine, entre Boufarik et les quatre chemins (aujourd’hui Tessala El Merdja).Après notre séparation, le groupe reprit son chemin , alors que je regagnais mon domicile car, je n’étais pas recherché.
Suite à une embuscade tendue par les paras,.ils y échappèrent ,mais ,grièvement blessé ,Mahfoud s’éteindra . Selon un de ses compagnons qui me racontera son histoire ,il sera enterré dans une vigne au lieu dit « Haouch Omar ». Le frère de ce garçon athlétique était l’ami de mon défunt oncle Hmida. Au maquis ,la consigne était de ne pas divulguer la nouvelle aux familles touchées par le malheur . Dans ce cas et d’autres, je dus transgresser cette règle, bien que conscient de sa nécessité .Le lendemain, je demandais à Cheikh Amrandi de se rendre à Belcourt aux halles centrales, pour annoncer à Omar Dahmoun, le frère de Mahfoud, la triste nouvelle, ainsi que le lieu ou reposait la dépouille du chahid.
Je devins responsable au niveau de Boufarik, considéré alors comme sous secteur. On me recommanda de m’attribuer un nom. Je choisi « Abdesselam » Ce changement de nom, n’était pas le fait de quelque fantaisies .Il constituait une précieuse couverture d’importance vitale. Rappelons qu’à Boufarik, l’organisation était totalement démantelée. Les uns étaient martyrs ,d’autres arrêtés, d’autres recherchés, étaient montés au maquis Le plus perturbant, ce fut l’isolement des rescapés, qui se sentaient perdus, menacés sans savoir pourquoi, quand ni comment. ?.
Aussi méthodiquement que possible, il fallait repartir à zéro, en utilisant la liste de nom en ma possession. Boufarik était ma ville natale .Les yeux fermés ,je pouvais en établir la carte .Je restructurais la cité en la divisant en quartiers, sous quartiers, en chômeurs, ouvriers, petits commerçants, gros commerçant . J’appliquais rigoureusement le principe du cloisonnement .Mon expérience antérieure à Paris, me fut d’une grande utilité. .Je chargeai de gros commerçants (ce terme est relatif) à collecter des fond importants auprès de leur collègue à qui ,ils inspiraient confiance Le montant de l’impôt était arrêté en toute conscience, après une brève enquête sur la fortune de chacun .Parmi les riches contacté et qui ne lésinèrent jamais à verser ce qu’on leur demandait et même d’avantage, je peux citer ,en guise de témoignage ,Mohamed EL Aichaoui (Ben Cheikh) Rezki Taouagui et d’autres. Mouloud Titteri (Boudarene) Cheikh Amrandi étaient commerçant primeuristes donc « crédibles »pour cette tache .Il en inspirait confiance .Je me dois de citer un agent de police algérien que personne n’osa contacter .Il s’agit de Si Mohamed Tlemçani qui fut très heureux et peut-être soulagé ,de voir que « là haut » on avait confiance en lui. .Il se dit prêt a rendre service ..Ce fut là un précieux élément à protéger particulièrement .Je le signalais aux responsables .Il y en eut d’autres. Il n’y avait ni reçu ni comptabilité. La confiance était totale.
Pour disposer d’une couverture et aussi pour gagner ma vie ,je m’associais avec Mouloud et Cheikh dans le négoce .Nous achetâmes entre autre une récolte de poires chez un colon du camp d’Erlan. La marchandise était acheminée vers Oran .Là, nous l’entreposions dans des frigos pour n’en sortir sur le marché que de petites quantités afin de ne pas casser les prix .Pour la circonstance, j’avais troqué ma SIMCA Aronde, contre un camion Hotchkiss dont le volant était à droite. Dans la capitale de l’ouest ,nous logions dans la salle d’un café appartenant à Boubeker, notre mandataire .Cet homme de forte corpulence, à l’instar de nombreux oranais que je connus, était la générosité même Comme tant d’autres, lui aussi sera par la suite tué par l’armée ou la police Française.
Un jour, au cour de cette navette entre Oran et Boufarik ,par suite de la défectuosité de la pompe à eau, le moteur de notre camion se mit à chauffer .Cela nous fit perdre beaucoup de temps au moment même ou nous avions un grand intérêt à disparaître de ces lieux. En effet, de nombreux automobilistes qui rentraient hâtivement nous avertirent du danger .Non loin de là, des frères avaient tendu aux troupes Françaises, une embuscade meurtrière . Dès lors, inutile de nous faire un dessin .Les soldats Français prenaient immédiatement des mesures de représailles Dans ce cas, malheur à celui qui se retrouverait sur leur chemin .Notre camion choisit ce moment pour faire des siennes .L’heure du couvre feu se rapprochait .La nuit nous surprit à Oued El Fodda ,une petite ville de l’ouest, fief du bachagha Boualem qui y régnait en maître. Etranger de la ville, nous ne pouvions distinguer entre un patriote et un collabo .Faute d’hôtel, c’est au bain maures que nous passâmes la nuit. Nous étions quatre ;Moha Kebaili le chauffeur du camion, Mouloud et Cheikh .Une fois installés, je remarquais que mes associés échangeaient des regards complices .Qu ‘y avait il donc ?..D’un air de conspirateur, grave et sentencieux mes amis m’ordonnèrent d’aller faire mes ablutions « Par les temps qui courent » me dirent il « ,nos vies ne valent pas cher » ce qui était vraie. Sur un ton autoritaire mais bienveillant, ils me demandèrent.. dès ce soir « de me mettre en règle avec le bon Dieu, en faisant mes ablutions et ma prière, de façon à être prêt à rejoindre le seigneur , au cas ou celui-ci m’appellerait vers lui.. ».Ce conseil pieux ,me rappela la nuit d ’Istambul a Yeni Djamé. Ahmed Alia aussi m’avait invité en faisant la même proposition. Avec ceux là je n’osais pas les taquiner.. .Ils étaient investis du droit d’aînesse, sacré dans notre milieux. Poliment je refusais .Ils insistèrent, je dis non !.On en resta là. Etait je un mécréant ? Face à l’infiniment grand et à l’infiniment petit peut on ignorer l’existence d’un chef d’orchestre pour faire mouvoir tout cela ?iIl y a Dieu,..Il y a les religions …Après un bain chaud au hammam , nous passâmes une nuit calme, sans mauvaises surprises.
Quelque semaines après cette panne, à Oran, nous fumes victimes d’un autre incident mémorable. Ce soir là alors que nous étions chez Boubeker, nous entendîmes des véhicules freiner subitement devant la porte. Une rafle ? Tout le monde étai en règle même si Djillali Fliss avait une vraie fausse carte d’identité. mais sait on jamais ?..
Dans la salle arrière, il y avait deux ou trois familles de paysans qui avaient fuit leur terre pour se réfugier là .Les CRS défoncèrent la porte de leurs godasses avec leur brutalité coutumière. Pendant que les uns braquaient sur nous le canon de leurs armes,,d’autre nous faisaient tâter du cross de leur fusil .Les coups pleuvaient généreusement .C’est tout naturellement que nous les accusions, non sans prier le Bon Dieu pour en recevoir le moins possible.. Dès que l’on nous ordonna de nous mettre debout, les mains en l’air et face au mur ,par réflexe, je pris soin de prendre une serviette que je déposais sur ma tête .Malgré cette protection, jamais je n’oublierai les étoiles que je vis ce soir là. . Pour sur, la couverture m’avait sauvé d’un traumatisme crânien. Un brigadier à l’accent provençal qui fouillait partout remarqua des journaux comme « Le Monde «, »France Observateur » publications , généralement considérées comme subversives par les tenants de « l’Algérie Française »L’officier demanda à qui elles appartenait. ? Après une courte hésitation, je répondis « :c’est à moi. »..Et ça , c’est à toi ? me demanda t il en me montrant un autre journal beaucoup plus frivole .Je répondis « oui ».C’était « Paris Fleurt ».
Dans les deux cas , c’était vrai. Je ne pouvais donc pas me dérober au risque de compromettre tout le monde. Et ben ! tu en as de la littérature .. me dit le brigadier en souriant Il avait plié « Paris Fleurt » qu’il mit dans sa poche en me lançant ironiquement « tu permets ? »..Et comment je le permettais !,..Ils nous mirent dehors .On nous coucha par terre , à plat ventre ,avant de nous ordonner de monter sur un camion en direction du poste.. Avant de quitter la salle ,je pris un air des plus crédules et demandais à ce policier « s’il y avait des fellagas parmi nous ? »..Sur un ton confidentiel, il me dit « oui « Etait ce à cause de « ParisFeurt » qu’il avait un ton bienveillant à mon égard ?Je ne le saurai jamais.
Comme Boufarikois,, nous étions six :Moi, Mouloud, Cheikh Abdelkader makhloufi, Moha Kebaili et Djillali Fliss. Ce dernier était un ancien militant, conseiller municipal, représentant le MTLD. De santé précaire ,il ne pouvait trop se déplacer. Doté d’une fausse carte d’identité délivrée par un commissaire acquis à notre cause, il vint avec nous, afin que je l’installe en lieu sur dans un refuge à Mostaghanem .
Au poste,,après les vérification ils nous libérèrent tous sauf Moha Kebaili et Djillali Fliss Ce dernier était, un nationaliste notoire, de la première heure. .Dès que l’on cita son nom dans le groupe aux autorités Boufarikoises qui avaient semble t il commandité cette rafle …on demanda son arrestation. L’objectif initial était , selon certaines sources , de mettre la main sur Moha Kebaili. Suite à l’arrestation de Kadi « Pitou »impliqué dans l’affaire d’un attentat, le nom de notre chauffeur fut cité ..d’ou le déclenchement de cette opération.
A Oran ,le couvre feu était appliqué à partir de 23 heures ,alors que chez nous, c’était à 20 heures. Lorsqu’on nous relâcha ,il était plus de minuit !En pareil cas, un groupe d’Arabes marchand dans la rue, était exposé à un danger certain ;quelle cible !.Sur notre demande, les CRS nous délivrèrent un sauf conduit .Nous n’étions pas rassurés pour autant. Six mois auparavant au hammam de BenTobal à Boufarik des territoriaux avec des policiers Boufarikois s’étaient introduit la nuit pour sortir les clients ,en général de pauvres hères à qui on ordonna de courir pour ensuite les poursuivre et les canarder comme du gibier.. Ma mère me raconta ( je n’étais pas encore rentré de France )que tout près de chez nous un homme frappa sur une porte en suppliant Khalti Louiza ,une vieille dame vivant seule, pour lui ouvrir .Celle ci hésita ,jusqu’au moment ou le pauvre bougre fut fauché par une rafale .On dénombra une dizaine de victimes .Le seul qui y échappa avait grimpé sur un freine. .Le propriétaire du bain y échappa mais il fut roué de coups. Un gardien de la paix Algérien Hamed Benelfoul aurait écrit à qui de droit. Une commission d’enquête aurait même été dépêchée sur les lieux mais elle se serait terminée en queue de poisson..
En cours de route, une patrouille nous arrêta »Qui va là ? C’était des territoriaux (des civils pieds noirs volontaire pour être auxiliaires du « service d’ordre ») à une cinquantaine de mètres de nous ,en position de tir .Je pris le papier ,puis ,la main sur la tête ,bien en évidence ,je me dirigeai vers les miliciens. Après vérification, ils nous laissèrent passer .Nous arrivâmes sains et sauf à notre café refuge ; ouf ! Soudain, nous nous aperçûmes d’un terrible danger. La carte grise du camion était chez Moha Kebaili .Quant à Djillali Fliss, il portait sur lui des souches du mandataire sur lesquels tous nos noms figuraient ,car pour des raisons de sécurité, comme couverture ,nous l’avions inscrit comme associé. Tous nos noms figuraient sur les souches qu’il détenait .Cela équivalait à un aveux ,une signature !..Je pris une décision : « Demain » dis je, à mes camarades « je vais retourner à ce poste de police pour récupérer ces papiers »..Ils n’en croyaient pas leurs yeux…Le lendemain vers neuf heures ,avant mon départ, Mouloud quoique déjà un peu déçu par mon refus de faire la prière à Oued El Fodda ,me suppliera d’accepter de porter sur moi un petit livre qu’il me tendit. C’était « AYET EL KOURSI »Il y avait tant de foi dans son regard que tout en ironisant, je ne pus refuser de mettre ce talisman dans ma poche. En cours de route ,je me demandais si j’allais retrouver le brigadier et si je ne risquais pas d’être retenu à mon tour. Sa brigade avait assuré le service de nuit. En toute logique le lendemain il ne devait pas être au poste. ET pourtant il était là .Le plus naturellement du monde j’allais vers lui comme si j’étais un de ses copains .. »Chef ! » lui dis je « était ce des fellagas, les gens que vous avez arrêté hier ? » Oui ? »me dit il « C’est la police de Boufarik qui nous les à signalé ». « Lors des vérification d’identité, je crois que vous avez pris quelque uns de nos papiers avec les leurs .A Boufarik ils vont penser que nous sommes de même bord que ces gens Ils risquent de nous faire passer un mauvais quart d’heure. Ce serait normal d’ailleurs.. Avec tout ce qui se passe en ce moment. on ne reconnaît plus l’ami de l’ennemi.. » dis je avec un aplomb qui me surprit.
Tranquillement mon interlocuteur se dirigea vers une armoire métallique et en tira deux porte feuilles .Dans l’un ,je lui montrai la carte grise de l’hotchkiss, en mon nom, dans l’autre ,je lui désignais les souches manuscrites ou figurait «également mon nom avec celui de mes camarades associés…Il me les tendit le plus naturellement du monde. Chez Boubekeur mes camarades n’en revenaient pas .Mouloud prétendit que son petit livre qu’il m’avait remis y était pour quelque chose. .Quant à Dlillali FLISS ,Il ne connaîtra jamais le refuge de Mostaghanem. Voici pourquoi et comment j’avais acquis ce local.
Boualem Cherchalli que je finis par rencontrer m’avait dit qu’il était embarrassé par deux infirmières qui séjournaient momentanément dans un refuge de Bérar, village du littoral à l’ouest de la capitale .Il fallait trouver un lieu plus sur pour les abriter pour un temps. J’avais choisi Mostaghanem parce qu’alors que partout ailleurs la guerre faisait rage ,cette cité était un Havre de paix .Par voie d’affiche ,le maire s’en félicitait. .Pour ma part, ,je pense que le FLN entretenait sciemment cette atmosphère . Autrement, qui aurait pu empêcher quelqu’un de mettre une bombe quelque part, ne serai ce que pour fixer une partie de l’ armée, dans ce secteur.. ? D’ailleurs MOSTA et sa région ne tardèrent pas à s’enflammer effaçant l’image infamante de « oasis de paix » pour devenir une zone de guerre ,comme partout ailleurs, à travers le territoire national. En attendant ,les gens continuaient à festoyer comme si de rien n’était ..Bière et anisette coulaient à flot à Salamane (les salamandres) qui continuait à être le rendez vous des fêtards en quête de galantes compagnie .Bien souvent, discrètement je m y suis hasardé. C’était d’autant plus attrayant que j’avais découvert Benina, une prostituée, que j’avais connu jadis au bordel de Blida.
Mon choix se porta sur un fond de commerce sur la rue d’un quartier populaire qui allait vers Salamane .L’avantage de ce local est qu’il disposait de l’eau et de toilettes à l’arrière boutique. Je payais ce fond 250.000 francs. Comme couverture , j’avais envisagé d’en faire un lieu de stockage de bananes qui arrivaint vertes et que l’on ne revendait qu’après maturité .Par précaution, chez le notaire ,j’avais‘Inscrivit ce local au nom de Larabi Djillali,un jeune que je connaissais depuis l’enfance .Il voulait monter au maquis, je l’en dissuadais .Jamais personne ne viendra dans cette boutique ou j’avais installé une table, des chaises et des matelas individuels. Je me souviens même du titre d’un livre que j’y avais laissé » L’homme ne se nourrit pas seulement de pain.
Ce Djillali Larabi me jouera un tour .Mon séjour fréquent au maquis me permit de me rendre compte de la vraie situation. A l’instar de tous les combattants dans les zones de la Wilaya du centre ,le taux de mortalité y était extrêmement élevé, notamment chez les Boufarikois .Ce fut le cas de Selmati Omar dit « Badja » .Il n’était autre que le fils de Khalti Zhor la veuve de Said , l’ancien associé de grand père.
Omar fut pris au maquis les armes à la main. Alors qu’il était blessé ,il fut largué d’un hélicoptère dans la région de Beni Misra ,aux environs Yema Hlima près de Hammam Elouane,la station thermale.. J’allais voir Mohamed ,son frère aîné pour l’en informer .Ce dernier me jeta un regard de mépris...Son frère était au maquis.. » ,que pouvait en savoir ce Salah, un civil récemment venu de France. ? » devait il se dire.. Par souci d’épargner les notre ,peut être même par chauvinisme ,compte tenu de la réalité que je vivais, je me mis à limiter autant que possible les volontaires pour le casse pipe.
LA réorganisation permit la collecte de plusieurs millions de francs par mois. Chacun contribuait à sa façon. Le montant de la recette dépendait du revenu de chacun. S’il s’agissait d’un riche commerçant, nous nous renseignions sur sa fortune et arrêtions le tarif. Le contribuable pouvait protester au cas ou il jugeait la somme trop élevée. Mais rares étaient les gens qui rechignaient.
Le seul qui se fit réticent, c’était probablement le plus riche de la région. Refusant de payer à celui qui était chargé de cette tache, il m’obligea à sortir de l’ombre. Nous nous fixâmes rendez-vous dans une orangeraie située juste en face de la base d’aviation, sur la route de Blida. Le fait de m’être dévoilé ne servira à rien. J’étais un civil à l’air pacifique. Il fallu lui envoyer un groupe armé beaucoup plus convaincant. Cela se passa dans le hangar qui appartenait jadis à un commerçant juif Ben Said à l’ex Boulevard Guisard. Depuis ce jour, plus de problèmes.
Jusqu’à présent, peu de Boufarikois savent que j’avais été responsable de cette ville, alors sous-secteur. Parfois, pour envoyer une lettre, j’avais besoin du cachet du FLN-ALN. Je n’en avais pas. Pour pallier à cette lacune, j’avais ramené du maquis ,un bloc-notes de format 21x27 ou il y avait apposé au bas chaque page blanche le cachet en question. Ce tampon était indispensable. C’est le cas par exemple lorsque je pris contact avec ce marchand de chaussures de brousse qui me vendra par la suite, des sacs de pataugas. Le destin voudra que le fils Sid Ahmed devienne journaliste travaillant avec moi à « ElMoudjahid avant d’être professeur. Le commerce de ces chaussures de brousse , était alors très surveillé.
Celui qui les mettait, risquait de passer pour un « fellagas » avec toutes les conséquences que cela impliquait. Pour déjouer les contrôles éventuels qui pouvaient remonter jusqu’au dernier acheteur, le producteur ou je ne sais qui, trafiquait parfois les numéros de pointure. Par moment, je fus contraint d’utiliser des lettres de menaces. Ce fut le cas lorsqu’un préparateur en pharmacie.(C’ était un Bougiote), qui refusa de nous livrer des produits dont on avait besoin. N’étant pas du pays ,c’était normal qu’il ait peur, qu’il hésita. Qui prouvait que ce n’était pas là ,un traquenard ? La lettre avec le cachet que je lui remi par l’intermédiaire de Mahmoud Amrandi , le frère de Chekh, fut convaincante. A préciser qu’en cette époque, certains médicaments ,comme les antibiotiques par exemple, étaient sévèrement contrôlés. Malgré cela, il fallait absolument s’en procurer…
Des malades, notamment les tuberculeux, étaient tenus à prélever une partie du contenu de leur ordonnance. Ces médicaments étaient centralisés dans une gargote de Ami Arab, alors géré par son neveu ,Mahmoud Amradi. Une fois, après avoir rempli un couffin de ces produits pharmaceutiques en les camouflant de quelques légumes, je pris un vélo pour monter au refuge de Bahli, première étape de mon trajet. C’était un lundi, jour de marché.
Il était à peu prés midi, alors que je pédalais péniblement, voilà qu’une jeep me doubla, puis à environ 200 mètres, elle s’arrêta. Les militaires descendirent pour dresser un barrage, puis se mirent à contrôler les paysans qui montaient ou descendaient. Que faire, ?rebrousser chemin? Impossible ! Ce serait me trahir !.. m’ enfuir ? J’étais perdu…Juste à ma droite, devant moi, je découvris une allée ,qui menait vers une fermette arabe, reconnaissable par le style simple des constructions ,comme on en voyait partout, dans nos campagnes. Je bifurquais puis, une fois devant la porte, je mis pied à terre et frappais à la porte, en appelant le plus naturellement du monde.« Oncle Ahmed ! oncle Ahmed!” Une femme me répondit de l’intérieur, pour me dire, sans doute, »qu’il n’y avait pas de Ahmed dans cette demeure, que c’était une erreur… » Je ne l’écoutais pas. L’important pour moi, c’était d’entretenir un brin de conversation ; le plus longtemps possible. Enfin, sans attendre pour savoir ,ce qu’elle répondait, je dis « merci madame ! » puis revins sur mes pas ,pour redescendre vers Boufarik. J’étais tout oui, à l’idée d’une interpellation par ces militaires en arme. Cela me glaçait le dos. Ils ne m’appelèrent pas.
Une autre fois, j’avais un couffin, plein d’argent, quelques millions, à monter au maquis. J’avais proposé à un copain, Rabah Titteri, devenu chauffeur à la mairie, de m’emmener chez un parent à Bahli pour une fête. Il me déposerait puis ramènerait le camion chez monsieur Sshilter, un Suisse , mécanicien , mon voisin. Arrivé à Bahli, je frappais ma tête.
« Mon Dieu », avais-je crié, « j’ai oublié l’essentiel, le couffin de victuailles pour la fête !..».
Rabah me ramena chez moi ,afin que je prenne le couffin. En vérité, je voulais monter à vide pour être sur que la voie était libre. Une semaine après, une fois revenu du maquis, Rabah me racontera, qu’au retour, il avait pris un couple sur son chemin et qu’en cours de route, lors d’un barrage une patrouille avait fouillé le véhicule de fond en comble..
Souvent ma mère me gardait l’argent collecté.. Elle les cachait à l’endroit ou elle jugeait le plus sur... Cette fois là, elle avait mis quatre paquets bien ficelés de un million chacun, entre ses seins. Là au moins, pensait-on, personne ne pouvait les toucher. Mais ax toilettes, en ouvrant le saroual, pour des besoins naturels, elle oublia leur présence… A préciser qu il s’agit de wc arabes, traditionnels ,composé de deux marche pour poser les pieds écartés et un trou d’évacuation au milieu.. Deux paquets tombèrent dans le trou profond de plus de deux mètres. Le tuyau tournait en angle droit, pour se perdre dans l’égout. Aidée de mes sœurs ,Fatima et Malika ,ma pauvre mère, passa toute une journée paraît-il, pour saisir les paquets. En les perdant, elle risquait de me perdre, car les frères ne comprendraient probablement rien, à ce genre d’accident… Grâce à un fil de fer, dont le bout avait la forme de crochet, elle finit par les récupérer. En rentrant , ma surprise fut grande de voir des billets de banque bien alignés et étalés sous le soleil, dans le jardin. Elle les avait rincé , pour qu’ils ne sentent pas trop mauvais…
A mon retour d’Oran, après ces absences, je découvrais parfois, des surprises pas toujours drôles. Un jour, alors qu’un groupe de maquisards passait tout prêt de Boufarik, l’un d’entre eux, fut victime d’un grave accident. Il s’était appuyé sur le canon de son fusil de chasse pour traverser un ruisseau. L’arme était chargée. Il reçu le coup en plein poitrine. C’était le fils de l’imam de la mosquée de Boufarik, Sidi Moussa. Selon ses camarades, il passa une nuit, réfugié sur un oranger ,par crainte des chiens d’une ferme ,chez Linarès. Ses camarades envoyèrent vainement un messager chez moi ,pour leur procurer des médicaments, voir un médecin. J’étais absent A mon arrivée d’Oran, il était mort, m’a t on dit, par suite d’une hémorragie,. Il n’était pas facile de vivre en montagne.
Lors des ratissages, l’armée française faisait des ravages. Le viol, le pillage, les exécutions sommaires étaient monnaie courante. Pourtant, plus de 40 ans après, en y pensant d’émouvants souvenirs m’envahissent. Tout le monde était mobilisé pour la cause. Ce sont les villageois qui, par équipe, assuraient la garde. Ils occupaient les postes stratégiques du village ,de là d’ou l’on apercevait tout mouvement. Une nuit, l’un d’entre eux ,vint nous demander de nous replier, car le lendemain, un ratissage était probable, puis, de nous amener constater de nos yeux. Des hauteurs, quelle vue magnifique de la Mitidja ! Tels des paires d’yeux de quelques monstres, des phares de camions en convoi, à la queue -leu ,avançaient lentement vers nous ,sur deux routes parallèles à quelques kilomètres d’écart.
Chacun mit ses chaussures, nous primes armes et bagages, puis nous quittâmes les lieux. Les deux derniers de la file qui suivaient prirent des branches d’arbres, qu’ils traînèrent derrière eux afin d’effacer les traces de pas ,sur le sentier..
A chaque fois que je montais, on me prêtait une arme lorsque l’on en disposait. Parfois ,on me confiait une grenade offensive que je dégoupillais, prêt à la lancer, en cas d’embuscade .Il m’était arrivé de tenir un pistolet, non chargé, faute de balles disponibles. J’étais alors tellement crispé que, le fait de mettre mon doigt sur la gâchette, me rassurait. Il m’arriva aussi de me contenter d’une pierre. En cas d’attaque, je devais la lancer sur l’ennemi. Prenant le projectile, pour une grenade, par réflexe naturel , des soldats expérimentés étaient sensés se jeter à plat ventre durant un instant, ce qui pouvait me donner une chance de sauver ma vie en prenant la fuite ou mourir sans être pris.
De temps à autre ,un messager, arrivait de loin, porteur de plis, qu’il remettait au responsable. En passant devant le garde en faction, cet homme devait répondre au mot de passe. C’était généralement des personnes connaissant parfaitement le terrain, qui assuraient la mission de liaison. En se relayant, ces hommes étaient capables de transmettre un courrier d’un coté de la frontière à l’autre. Là ou ils s’arrêtaient même pour une pause, ils trouvaient le gîte et le couvert. En marge du contenu du message, ils apportaient des nouvelles sur ce qu’ils avaient vu ou entendu en cours de route. «Untel n’est plus ». « Dans tel autre endroit, l’ennemi avait subi de lourdes pertes, etc.….. »
Les moudjahiddines étaient à la fois craints et respectés. C’était eux qui arbitraient les litiges, rendaient des sentences. Il n’y avait pas de peine de prison, pour cause.. Lorsqu’un villageois commettait un acte répréhensible, s’exposaient à deux formes de sanctions : la mort par décapitation pour les cas graves ,comme la trahison ou l’adultère.( les balles étaient trop précieuses..) On disait ironiquement, qu’un tel est passé ou passera « le chaaba » (le précipice). On insinuait aussi qu’ untel est envoyé à El Kahira.
Dans les cas moins graves, le prévenu pouvait subir un châtiment corporel, généralement par flagellation. C’est ce que l’on affirmait, mais je ne l’ai jamais vu. En taquinant quelqu’un, on lui disait qu’on allait « l’attacher » ( Iketfouk). Battre un homme me paraissait comme une humiliation intolérable, aussi grave que la mort. Mais dans leur échelle de valeur, ces villageois semblaient accepter cette règle, qui leur paraissaient normale...
Dans le village, tout était réglé. Chacun avait sa tache. Il y avait le préposé au ravitaillement qui se chargeait de la gestion du stockage en lieux surs, tel les caches ou autres ,des vivres, rapportés par l’entremise des commissionnaires. Quand aux femmes, elles ne chômaient pas non plus. Lorsqu’un homme avait la chemise ou la veste déchirée, c’était elles, le plus souvent qui les raccommodaient. C’était elles également qui préparaient la galette en quantité conforme au nombre de bouches à pourvoir.. Parfois il y avait la cuisine à faire, des repas chauds. En d’autres cas, on se contentait de pain, d’oignon ou de tomates crues ,lorsqu’il y en avait ..
Un jour, alors qu’en groupe, nous nous passions un poignard pour couper un bout de fromage, quelqu’un se mit à ricaner en rappelant ce ,à quoi, la veille, ce couteau avait servi .. Puis le détenteur de l’arme d’ironiser, en citant le nombre de harkis décapités. Tout le monde riait. Pour ma part, je n’eux plus envie de manger du fromage….
Ces maquisards étaient habitués au danger. La mort était leur compagne de chaque instant .Elle les indifférait .