Au fil des jours.. Une vie..
Deuxième partie
La 2ème partie est consacrée à mon vécu de novembre 54 à 1962, où au delà
de mon engagement politique, je suis assez critique non seulement contre ce que
nous combattions mais aussi contre les miens, à cause de certaines "bavures" qui
me révoltèrent... et qui ont failli me coûter ma peau..

Grâce à des rencontres de camarades au centre FPA de Foix, j’avais commencé à me rendre compte que parler politique ,ne suffisait plus. Il fallait agir dans un cadre organisé, se structurer.
A Paris, dès mon retour de stage, des frères m’introduirent dans la filière. J’adhérais à une cellule du MTLD au 18 rue de la goutte d’or, dans le 18ème arrondissement. Face à la grande masse d’illettrés ,j’avais l’air d’un intellectuel. Nous étions au début de l’an 1954.Comme tous les nationalistes, mes idoles ,c’était les trois leaders Nord Africains .Au Maroc Hallal Elfassi de l’Istiqlal, en Tunisie Habib Bourguiba. C’est dans ce pays que le mot « fellaga » (brigands )commença à être utilisé par les Français, pour désigner des résistants Il y avait enfin Messali El Hadj le grand zaim que nous vénérions .Pour notre jeunesse ,il incarnait la résistance nationale Militants de base, nous étions loin des tiraillement qui affectaient les responsables au niveau supérieur. Ce qui prédominait chez nous à cette époque, c’était le sentiment de frustration. Ca bardait en Indochine ,au Maroc, en Tunisie ;chez nous ,rien !..Notre rêve ,notre espoir c’était d’agir la main dans la main avec nos frères, pour la libération de l’Afrique du nord ,afin de bâtir un monde Arabe, du Golf à l’Atlantique. Les militants instruits, lisaient aux analphabètes des tracts ou bien « l’Algérie libre » organe central du MTLD .Les Marocains, les Tunisiens avaient combattu avec succès ,alors que la presse Française, se félicitait du calme serein de « L’Algérie Française ».Nous suivions avec passion ce qui se passait à travers le monde. En Iran le docteur Mossadek osa braver la puissante ARAMCO, en nationalisant le pétrole de son pays. Il subit les effets de la coalition des occidentaux solidaires de « la perfide Albion » pour imposer un blocus du port d’Abadan. Je me souviens d’un pétrolier battant pavillon Italien qui força le blocus mais qui fut arraisonné à la sortie du port. La suite fait partie de l’histoire. Grâce à la CIA, le schah exilé, retrouva son trône. Mossagek fut jeté en prison alors que son ministre de l’économie fut exécuté. Depuis, ce fut le règne de la SAVAC (police secrète qui s’illustra par ses atrocités)
Par presse interposée ,nous suivions avec la plus grande attention le mouvement des « officiers libres » en Egypte l’incendie du Caire, la destitution du Roi Farouk en juillet 1952,par le général Nadjib puis son remplacement par Djamel AbdelNasser, sur lequel les peuples Arabes comptaient beaucoup pour libérer la nation arabe.
C’était le temps de l’invasion de la Palestine, par des juifs, venus du monde entiers , souvent traumatisés, par l’ignominie nazie .En Syrie, en Irak et ailleurs ,le bouillonnement populaire nous interpellait. Les luttes intestines et autres magouilles politiciennes ,ne nous atteignaient pas. Nous croyions en l’unité Arabe du Golf à l’Atlantique .. Minimisant la puissance ennemie, nous nous croyions plus forts, en mesure d’affronter victorieusement ceux qui depuis des lustres nous avaient imposé leur domination, qu’ils s’efforçaient de perpétuer.
En Tunisie »la main rouge » des services secrets Français,disait on, assassinaient Ferhat Hached ,SG DE L’UGTT .
J’ai toujours en mémoire, les railleries du camarade Ziane, dit Houari.Il était natif d’Ahfir ( ex Martin pré du kiss),village situé à la frontière Algéro Marocaine. Orphelin et démuni, on lui avait falsifié ses papiers pour l’engager à 16 ans, dans l’armée Française .Revenu d’Indochine et démobilisé ,il s’installa à Paris ou il adhéra au MTLD .Durant la manifestation traditionnelle du 14 juillet 1953,à laquelle j’avais participé ,il reçut une balle dans le mollet .A l’hôpital ,il remarqua que de jeune militants communistes, à l’égard desquels, on se méfiait pourtant, venaient avec des fleurs et des friandises, rendre visite aux camarades algériens victimes de la répression policière ; alors que nos responsables brillaient par leur absence.
En convalescence et sans le sous, il se rendit au 115, boulevard Saint-michel demander une aide LAHOUEL Hocine à qui il s’adressa lui répondit évasivement : « oui, oui, on verra » tout en commandant un couscous poulet. Jamais je n’oublierai la déception exprimé par Houari, qui sembla traumatisé. Ces réflexions se retrouveront dans la bouche de l’un de mes personnages de « la Pièce d’Argent ». J’avais seulement transposé l’anecdote en sous-entendant que cette histoire de couscous poulet, se déroulait à Alger.
Lorsque le conflit entre centralistes et Messalistes s’étala au grand jour, mon choix était fait .Les ennemis de Messali, étaient mes ennemis, à plus forte raison, si le chef de file avait pour nom LAHOUEL Hocine. Pour moi, ces gens étaient des « bourgeois» du Parti . Automatiquement, je vouais une haine implacable à un homme que je ne connaissais même pas, que je n’avais jamais vu. Cela se passait à une époque où la guerre faisait rage en Indochine.
J’achetais le maximum de quotidiens pour suivre le cours des évènements et comparer, les versions afin de mieux cerner la vérité. « France-soir » avait beau glorifié l’infirmière Genèvière de Gallard et le Général de Castrie, Bien Dien Phu allait tomber sous les assauts répétés de l’armée de « l’oncle Ho. » Elle tomba. C’est ce même « France-soir » qui l’admit , sur huit colonnes. Pendant ce temps, les algériens continuaient à s’entre-déchirer qui, pour un local, qui pour un véhicule. A la fête de l’humanité, il y eut des bagarres entre un certain Omar et des gens qualifiés de perturbateurs. J’observais sans rien comprendre. Des militants invectivaient d’autres militants, se traitant de « Vendus ». Pendant ce temps, la lutte de libération semblait reléguée aux oubliettes. Même le tremblement de terre d’Orléanville (EL Asnam) était source de frustration. Les secours, disait-on, allaient d’abord aux européens, alors que les indigènes, surtout ceux des douars isolés, étaient abandonnées à leur sort. Même si ces allégations n’étaient pas fondées, cela ne faisait que confirmer, dans nos esprits, la nécessité de se soulever, faire comme nos frères marocains. Tunisiens et les peuples indochinois. La rage au cœur, nous menions notre petit train de vie, dans un calme qui nous paraissait avilissant.
Le samedi soir, nous allions au bal. Ce qui me permit au moins, d’apprendre à faire le nœud de cravate, sans lequel , on n’y était pas admis. Les plus accessibles à notre bourse et notre condition, c’était la salle Wagram ,pas loin des champ Elysés ou « Le Moulin de la Galette » sur les hauteurs de la rue Pic, prés de Montmartre. C’était le temps du mambo, du calypso et du cha-cha-cha. Pour le Nord Africain, qu’il était difficile alors de draguer une fille ! C’était généralement, des gens de maisons qui venaient danser. Pour avoir plus de chance, je vis un compatriote prétendre se nommer Cohen, alors qu’un autre plus brun se disait Brésilien. Avoir honte de ses origines, n’est ce pas le comble de l’humiliation ? Quelques années auparavant, à l’époque nazie, c’était les juifs qui se cachaient afin d’échapper à la barbarie antisémite.. Après la guerre, le racisme ne disparut pas, il changea de cibles. Le peuple Français n’était pas plus raciste que n’importe quel autre. Ce sont les conditions socio-économiques des uns par apports aux autres, qui constituent le terreau principal qui nourrit le racisme. Chaque jour que dieu fait, dans la rubrique » faits divers » parfois à la une du « Parisiens Libéré » ou de « France soir », il était question de crimes ou de délits Nord Africains, à tel point que ce mot devint péjoratif ?. Aujourd’hui les gens polis, préfèrent le terme « Maghrébin » pour nous désigner. Les délits étaient souvent réels, ce qui nous faisait mal, c’était les commentaires perfides qui les suivaient. Bien souvent, ils ressemblaient à des appels à peine voilés, au racisme, parfois au meurtre. Nous étions colonisé. Tels des orphelins, nous n’avions pas un Etat pour nous protéger. A cette idée, notre haine décuplait. Il fallait nous libérer, voir un jour notre drapeau algérien flotter, quitte à crever par la suite. Tel était notre état d’esprit.
La guerre de libération que tout le monde souhaitait finit par s’imposer. « Le miracle » provoqua une euphorie générale. « Le Parisien libéré » et « France-soir » avaient beau prétendre que les « fellagas » venaient de Tunisie, d’Egypte ou de l’Union Soviétique, personne ne s’y trompait. Fini le temps du bal. Lorsque le Rock and Rolle arriva, notre esprit et notre cœur étaient ailleurs. L’heure de la vérité avait sonné. Nous l’affrontâmes avec fébrilité. Les cotisations affluèrent brusquement, alors que les gens adhéraient massivement, prêts à rentrer au pays, porter l’uniforme sacré de l’ALN. Beaucoup imaginaient notre armée semblable à celle de l’ennemi, structurée, équipée, avec des hôpitaux pour les blessés, voir même des avions et des blindés. Aux moudjahidines, on attribuait des exploits surnaturels.
A nos yeux, cette explosion, ne pouvait être que l’aboutissement de l’action du Zaim Messali EL Hadj, même si celui-ci était en résidence surveillée. Comment pouvait-il y avoir de doute, alors que Moulay Merbah était arrêté par la police du gouverneur Soustelle et torturé disait notre responsable. Selon notre raisonnement d’alors, il n’y avait que des agents du colonialisme qui avaient intérêt à semer la confusion. Tout en collectant des armes et des fonds, il fallait mettre les « traîtres » hors d’état de nuire. Notre chef de groupes nous chauffait à blanc, contre ces louches individus qui s’étaient donnés pour nom à leur organisation « EL Djebha » (le front).
J’habitais à l’hôtel Montsenis, dans le 18 ème, au 98, Boulevard de la Chapelle. Un jour, un compatriote, Mohamed Safta, Boufarikois comme moi, et habitant le quartier latin, prétendit qu’un joueur de foot, nommé Saadi affirmait que ce n’était pas le MTLD de Messali qui avait déclenché la guerre. Quelle infamie ! Safta était réputée un dur. S’il n’était pas de mon bled, je crois qu’il serait mort ce jour là. Nous achetâmes une TSF , poste radio puissant, avec le maximum de lampes, afin que le soir venu, nous captions « SAOUT EL ARAB) avec son fameux Da Da Den !. La voix rauque de l’égyptien, Mohamed Said nous mettait en transe.
En ce samedi soir, alors que j’étais à bout de nerf, nous déambulions en groupe ,sous le métro aérien ,sur le boulevard menant de Barbès à Belleville. Mon frère se mit à fredonner machinalement, une chanson. .Lui reprochant d’être gai alors que… nos frères se faisaient tuer au pays, je le pris par la gorge au point de l’étrangler.. Des années après, Djillali me rappela souvent, ce comportement qui frisait la démence..
Après quelques semaines de forte tension, Mohamed Safta, accompagné de Khodja, dit Boy et Cherad, alias Paco, habitant la place d’Italie ,dans le 13 ème ainsi que Ahmed Alia, ancien étudiant de la Zitouna et moi meme priment une décision .Selon notre conclusion d’alors la vérité, c’était sur le terrain même qu’il fallait la chercher. Au lieu de rentrer directement en Algérie, nous pensâmes qu’il serait plus efficace de joindre les pays frères du Proche-Orient, afin de nous exercer au maniement des armes. A préciser qu’ en 1947, Mohamed Safta avait déjà tenté de se rendre en Orient, vainement. Il voulait combattre en Palestine. Il partit par route jusqu’en Libye. A la frontière égyptienne, des Anglais ou leur hommes de main, l’emprisonnèrent, avant de le refouler vers son pays d’origine.
Pour le voyage vers le Moyen-Orient, nous étions tous munis du passeport français de couleur bleu, délivré par la préfecture de la Seine.
Nous formions un groupe au caractère disparate. Ce « Paco » était beau gosse, un « tombeur » que nous admirions. Il était brun aux yeux bleus, avec des cheveux noirs et bouclés .Il dansait à merveille et savait parler aux filles… ? En été 1953, une femme ravissante avec laquelle il vivait, lui donna un enfant. Il l’appela Widad en hommage au WAB ! Khoudjali dit ! Boy, ex-footballeur, d’une gentillesse inoubliable, était l’ami inséparable de Mohamed Safta, ce redoutable bagarreur. Par contre, Ahmed Alia, était un étudiant en théologie qui avait fréquenté la Zitouna en Tunisie. Dénominateur commun à ce groupe : nous étions tous Boufarikois, volontaires pour nous battre, mourir pour le pays.
Je pris mon solde de tout compte, non sans remercier Monsieur Clérin ,mon patron, pour tout ce qu’il avait fait pour moi et lui exprimer mes regrets de le quitter.
Pour ne pas attirer l’attention des autorités françaises, nous primes le train seulement pour l’Italie. La ville où nous passâmes une journée et qui m’avait bien plu c’était Venise avec ses gondoles, la place ST. Marc. Dans chaque coin de rue, nichées au creux des murs sous les arcades, des icônes représentant des Saints. Des dames en noirs venaient les visiter, en allumant des cierges. Cela me rappela Oued Mimoun , en plus moderne, mais.. sans femmes nues.
Poursuivant notre voyage nous arrivâmes à Trieste, en fin de journée. Après avoir brièvement prospecté la ville, nous nous réfugiâmes aux pieds d’un monument. Ce fut une nuit mémorable durant laquelle, je ne pus fermer de l’œil à cause d’un bruissement insolite que je n’arrivais pas à décrypter…. Des fantômes ? Au levé du jour, je me rendis compte qu’il s’agissait de nuée de pigeons qui recoulaient. Mon costume en pur drap anglais ,de couleur marron ,acheté pour pas cher, chez un receleur de la place Chartre à Barbès, était couvert de fiente blanchâtre. Ce matin-là , nous plaisantâmes longuement sur notre état. Après nous être nettoyé tant bien que mal en cette journée automnale, nous nous rendîmes a la gare pour prendre des billets pour Istanbul. Aucun de nous ne parlait Italien. Cette incompréhension nous valut une altercation avec le guichetier aussi agressif que nous. Pour aller en Turquie, l’agent voulait savoir par quelle direction ; via la Grèce ou par la Yougoslavie. En plus de la difficulté de communication, nous ne connaissions rien en de géographie.
Enfin de compte, Safta pointa le doigt au hasard sur la carte que nous tendait l’employé.
La Yougoslavie est un beau pays avec sa corniche en dent de scie qui nous rappela la cote Djidjilienne. Le seul souvenir que j’en garde concerne sa population. Elle ressemblait à la notre. Certains portaient des chaussures en lamelles de cuir tressé avec des bouts en pointes retroussés.
A la frontière Bulgare, il y eut le contrôle d’usage. Un policier prit nos passeports. Il tarda à nous les rendre alors que le train demeurait immobile. Après un moment d’inquiétude, nous entendîmes enfin les pas d’un groupe d’homme qui arrivait vers nous en baragouinant une langue à laquelle nous nous comprenions rien. C’était un fonctionnaire accompagné d’une patrouille. Par geste on nous invita à descendre de ce train pour reprendre l’autre, en sens inverse !!
Pour les pays communistes il fallait le visa… C’est ainsi que l’on nous refoula de Bulgarie, vers un poste frontière appelé Nich, je crois, ou nous passâmes la nuit dans une gare. Des campagnards qui, visiblement sympathisaient avec les algériens que nous étions, nous ramenèrent qui du pain de compagne, qui du raisin ou du fromage. On ne se parlait pas, mais nous comprenions qu’ils nous voulaient du bien. Ils nous expliquèrent qu’ils étaient Musulmans.
Le lendemain, changement de direction. Nous passâmes parla Grèce, jusqu’à Salonique. Ces grecs, des chrétiens nous paressaient surprenants, par leur habillement et par leur comportement tellement, ils ressemblaient à des arabes.
Après la traversée du détroit de Corinthe, très fatigués, à bout de nerfs, nous nous disputâmes. Mohamed Safta qui avait pris quelques canettes de bière prétendit que « sans lui , nous n’aurions pas été capables d’arriver jusque là. » .. »Puisque c’est ainsi, » répondis-je par défit, « séparons-nous ici même ! ».. C’est ainsi que notre groupe se scinda en deux. Chacun prit une direction. Paco, Boy et Safta partirent ensemble, alors que Ahmed Alia fut mon compagnon. ( Lex rue Roux près de la gare, porte le nom des frères Safta)
Nous primes un train désespérément lent. Des villageois avec leurs paniers pleins de poules ou autres ballots montaient ou descendaient dans chaque gare. Après plus de quarante heures à caracoler, cahin-caha, notre train poussif, nous mena quand même, à bon port.
Istanbul est une ville prestigieuse dont nous parlaient nos parents. Elle était grouillante de monde. Des ferry boat vidaient sans cesse ,leurs cargaisons humaines, ramenée de l’autre coté du Bosphore. D’innombrables voitures ainsi que des calèches tirées par des chevaux sillonnaient les artères. En nous baladant dans les quartiers populaires, nous remarquâmes beaucoup de misères. Dans un café, nous rencontrâmes un étranger parlant français. A notre grande surprise, c’était un Israélien. ? Pour nous le prouver, il nous montra ses papiers et de la monnaie, des livres israéliennes. Ce fut la première fois que je découvrais un sioniste. Il était comme vous et moi…Ce qui ,jusqu’alors à mes yeux ,n’était pas évident..
Notre maigre bourse, nous avait permis d’atteindre la deuxième ville de Turquie ,mais nous nous demandions comment continuer sans le sous. Au départ de Paris j’avais glissé dans ma petite valise, mon pied à coulisse, »pour le cas ou »…Nous découvrîmes un quartier d’artisans .L’un d’entre eux, qui rectifiait des vilebrequins sur son tour attira mon attention. Je lui tendis mon instrument .Par gestes, nous convenames d’un prix Les quelques billets de banque que je reçus, nous permirent d’acheter du gros pain rond et du raisin.
Pour cette fois, nous umes le ventre plein Cette situation allait elle durer ? Allions nous échouer là ? Le soir venu, mon compagnon se décida à aller faire la prière. En plein centre ville, dans le quartier Serkadji, ou se dressait une grande mosquée »Yenni Djamée» (la nouvelle mosquée).Des robinets d’eau étaient fixés tout autour de l’édifice. Des fidèles venaient faire leurs ablutions en kabkabs, les chaussures à la main. Un détail m’intrigua. Ces gens,des musulmans portaient des sarouals et gilets brodés, comme chez nous, mais un grand nombre d’entre eux étaient coiffés de chapeaux moues et de casquettes !? j’en étais stupéfait. .Il faut savoir qu’ a cette époque, chez nous, par ignorance ,nous considérions le port de cette coiffure, comme un péché. Seuls les Européens, des chrétiens, en portaient. Pour désigner des pieds noirs, ne disait on pas « boubarréta ? (les porteurs de casquettes)..En faisant la prière ces fidèles Turcs n’enlevaient pas cette coiffure .Ils se contentaient de tourner la visière vers la nuque afin qu’elle ne les gène pas lorsqu’ils se prosternaient. .ALLAHO AKBAR !.. De nos jours, on fait pareil chez nous, sans attirer la moindre attention..
Ahmed me demanda de l’accompagner pour la prière. Je déclinais l’invitation en le priant ironiquement de saluer le bon Dieu de ma part. Je proposais ensuite de surveiller nos maigres bagages , durant son absence .I l mit beaucoup de temps, le frère, pour sortir de ce sanctuaire, au point de commencer à m’impatienter. Du Maghreb (heure de prière du crépuscule),il ne revint que bien plus tard après la prière de l’aicha. En cette nuit, mon regard se porta vers le ciel étoilé Je dis intérieurement : »Mon Dieu ,toi qui sais tout ,tu n’ignores pas que j’ai toujours été sincère. « .Cette prière était directement inspirée des quatrains de Omar Khayam ..
Ahmed sortit enfin de la maison de Dieu, accompagné d’un groupe de jeunes gens. Ils parlaient tous Arabes .Après les présentations ,ils nous aidèrent à porter nos bagages vers une espèce de boite de nuit ou il y avait un bar et même des femmes !?L’un de nos compagnons pourtant relativement jeune , se disait imam de la mosquée .Il était en costume cravate !?Cela aussi m’intrigua, tellement ,il me paraissait irréel, inconcevable .Pour comprendre ma stupéfaction ,il faut se mettre dans le contexte de cette époque. Chez nous ,les gens du culte portaient la gandoura ou le burnous ainsi que le turban .Le comble ce soir là, ce fut de voir cet homme de religion, entrer avec nous dans un établissement ou l’on servait à des clients, même des boissons alcoolisées !..Nous primes des rafraîchissements , puis on nous amena vers un modeste hôtel. A voix basse, le religieux se mit à critiquer le régime de son pays , surtout Attaturk, cet homme dont le portrait avait toujours orné la commode de mes parents. Mon père faisait souvent l’éloge de Mustapha Kamel, ce militaire moustachu et médaillé. .et voilà que chez lui, il était dénigré?
Les autres membres du groupe étaient des étudiants Arabes Il y avait des Irakiens ,des Syriens, des Jordaniens Dès qu’ils apprirent qui nous étions et vers ou nous partions ,il nous aidèrent spontanément .Ils nous payèrent des places en taxi jusqu’à Alexandrette et nous donnèrent de l’argent pour arriver à Damas via Alep. Bien plus tard, j’apprendrai que cette ville était revendiquée par la Syrie qui accusait la Turquie de l’avoir annexée arbitrairement..
Nous arrivâmes à Iskenderun ,(Alexandriette) en une journée. Les autorité y avaient décrété le couvre feu. Ce fut la première fois ou j’entendais ce mot qui, par la suite, me deviendra familier. .Dans les rues désertes , en plein jour, seules des patrouilles militaires circulaient. Des soldat en tenues stricte avec casque, guêtres blanches et brassards de PM, sillonnaient la ville au pas ,à une cadence impeccable. Ils étaient munis de bâtons blancs semblables à ceux de la police chargée de la circulation…Nos frère d’Istanbul nous avaient mis en garde. De nombreux Turcs détestaient les Arabes.- Cela nous parut plausible, puisque nous avions rencontré un Israélien dans ce pays musulman. .Il fallait donc être prudent..
Un inspecteur de police , nous invita dans son bureau. C’est en tant que français que nous nous présentâmes. Nos passeports l’attestaient. Malgré nos noms Ahmed et Mohamed, notre interlocuteur sembla convaincu et se montra d’une courtoisie remarquable. .Il parlait un Français compréhensible. C’est lui qui nous expliqua que le couvre feu appliquée en plein jour obligeait les habitants, à demeurer chez eux afin de recenser efficacement la population.. Ce policier en civil se mit à critiquer les Arabes qu’il accusait de tous les maux, sans que l’un de nous ne broncha .Il regretta ensuite, que notre séjour dans cette ville soit de si courte durée car, nous dit il ,il aurait aimé que l’un de nous, donna des cours de Français à ses gosses. Dommage ! avions-nous répondu en chœur, alors que nous avions hâte de déguerpir de cette ville fantôme que nous quittâmes sans regret, en taxi collectif.
Nous traversâmes une zone frontalière montagneuse qui rappelle les massifs de Tiaret ,avec une route escarpée , qui nous mena enfin à Alep ,une ville Arabe. En Syrie nous échouâmes dans la salle d’un grand café de la ville. Des clients jouaient au tric trac (chech bech).Tel autre fumait son renguileh. Personne ne semblait prêter attention aux étrangers que nous étions. Soudain, le serveur déposa sur notre table ,son plateau plein de billets de banque. Sur le coup ,ce noble geste, provoqua un rejet. Nous n’étions pas des mendiants ! Avions nous demandé quoi que ce soit ? Je crois que c’est,un passager du taxi à qui nous fîmes part de l’objet de notre voyage qui nous signala. Ma vie durant ,jamais je n’oublierai cet acte simple et spontané de solidarité émanant de frères Arabes. Le lendemain nous primes le car un Mercedes pour Damas .Notre arabité n’était pas née ce jour .Elle se confondait avec notre idéal de liberté Que l’on soit Marocain ,Algérien, Egyptien ou Yéménite, nous nous considérions comme UN. C’était un idéal fortement ancré chez l’écrasante majorité de nos compatriotes unanimes à penser que L’Algérie colonisée, n’était que l’une des provinces de la grande Nation Arabo- musulmane. Très attentifs à se qui se passait en orient, l’Egypte nous paraissait comme un pays phare. Pour les un, c’est l’université d’ALAZHAR qui polarisait l’attention .Pour d’autres, c’est l’industrie cinématographique avec ses films à l’eau de rose, qui donnait à ce pays une image idyllique..(Misr oum eddounia) disait on.. Nous vécûmes intensément en communion toutes les épreuves de ce pays frère. De l’utopie ? Peut être, mais cela nous remplissait d’espoir .La désillusion n’arrivera que plus tard. Le réformisme religieux qui ,à une époque, était synonyme de progrès se transforma selon moi, en doctrine de régression , dépassée par l’actualité Les discours enflammés qui nous faisaient dresser le poing démontrèrent leurs limites. C’était là, des étapes nécessaires pour apprendre à être moins impulsifs et plus réalistes ,pour aller de l’avant.
Dans la capitale Syrienne, nous nous mimes à la recherche d’un hôtel pas cher .C’est au « fondouk el Assima » ( hôtel de la capitale) que nous élimes domicile. Dans des chambres spacieuses, il y avait, à même le sol,des matelas en guise de lits individuels qu’on louait aux clients Cet établissement était infesté de puces, mais nous n’étions pas là pour faire la fine bouche Deux jours après notre installation, à peine remis de notre fatigue, après un si long voyage et voilà que nous entendons des jurons obscènes bien de chez nous. Qui pouvait blasphémer de la sorte ,si ce n’est des Algériens ? Paco, Boy et Safta étaient là. Plus de trace de disputes, Nos camarades avaient pris la direction d’Ankara .Il y rencontrèrent l’Emir Saïd, petit fils de l’Emir Abdelkader ,qui les aida à poursuivre le voyage. Paco s’était disputé avec l’hôtelier parce que celui-ci, n’ayant rien compris à son langage ,lui demanda de parler Arabe.. Cherad prit cela pour une injure et lui répondit qu’il parlait un Arabe parfait et que ce n’était pas de sa faute si son vis-à-vis était bouché, ne pigeant rien, de la langue du Coran .A cette époque ,la plupart des Algériens parlaient un Arabe dialectal truffé de mots Français. On imagine, dans ce cas, le franc arabe d’Algériens vivant en France. .avec des »alors « des.. » d’abord « .etc., dans toutes les phrases, d’où l’incompréhension de notre jargon que nous considérions comme de « l’arabe » .Cherade nous fit tordre de rire, en mimant les Damasquins . Lorsque ces derniers disaient « non »,ils fermaient les yeux, pinçaient les lèvres en inclinant la tête vers l’arrière.- .Nous plaisantâmes sans méchanceté aucune, pour cause !Ce peuple avait depuis longtemps manifesté son attachement exemplaire à l’unité et la fraternité Arabe. Unanimes les Syriens n’avaient ils pas chaleureusement applaudi la fusion de leur pays avec l’Egypte pour la création de la RAU ? Pour Ahmed et moi, les gens d’ALEP n’avaient fait que renforcer notre sentiment en matière de fraternité Arabe.
Quelque jours après notre arrivée à Damas, j’eu très mal au ventre ,a tel point que, pour éviter le va et viens constant, j’installais mon matelas près des toilettes. Mon état s’aggrava de jour en jour ,au point ou je ne pouvais plus me maintenir debout On m’emmena à l’hôpital Français ou le docteur Charles, un barbu, me dit que j’avais une dysenterie amibienne .A la sœur qui me soignait en parlant Français avec le médecin, je demandais si elle était Française. Cela me paraissait d’autant plus évident qu’elle portait une croix bien envue.. »Non mon frère ! » me répondit elle sèchement dans ma langue »je suis Arabe ! ».C’est dans cet hôpital que j’entendis souvent par la suite, des bédouins en djellaba et kéfiets appeler d’autres bédouins « Abou George ! ou Abou Yohana (JEAN ! )L’hôpital en question sera par la suite nationalisé après l’agression tripartite (France, ,Angleterre, Israël) à Suez en 1956..
A ma sortie de l’hôpital, je fus hébergé par un étudiant Algérien ( aujourd’ui notaire) ,que la RTA, rendra célèbre en tant qu’animateur :Djamel Eddine Baghdadi. Durant plus d’un mois ,je resterais chez lui en convalescence. Mes camarades étaient partis depuis longtemps et rejoindront les maquisards au pays .Mohamed Safta et Koudjali dit Boy, après avoir servi en tant que moussebilines recherchés ,ils regagnèrent le maquis ou ils tomberont au champ d’honneur Ahmed Alia sera emprisonné, alors que Cherad dit « Paco » survivra et deviendra, m’a-t-on dit , conducteur de travaux .Il n’est plus de ce Monde. Il aurait laissé sept enfants. Widad ,doit avoir la cinquantaine à présent!..
Après notre pérégrination, nous étions enfin dans une capitale Arabe .Les choses sérieuses allaient elle commencer ? Ou était l’armée Syrienne ? Dans notre esprit, celle-ci devait se composer d’un important contingent de l’ armée Algérienne de libération Nous étions victimes de nos illusions, car nous aussi avions un sens aigu de la solidarité. De là à croire qu’une armée allait spontanément nous ouvrir ses portes tout simplement parce que nous prétendions que nous étions des patriotes Arabes relevait de l’utopie .A propos de patriotisme ,nous l’affirmions ,mais qui le prouvait ?Avec nos passeports bleus n’étions nous pas suspects ?..Pas d’armée en vue. .mais nous umes de la chance .La résistance Algérienne venait de déléguer un représentant à Damas, afin d’ouvrir un bureau « DAR ELDJAZAIR « Ce délégué grand et svelte s’appelait Abdelhamid Mehri Il nous reçu, pour nous expliquer que la guerre ,c’était en Algérie. .Ici, il n’y avait rien. .De la dissimulation ? Malgré ces affirmations, je ne perdis pas espoir. Mes compagnons n’avaient milité nulle part.. Ce, n’était pas mon cas. .En prévision de ce genre de situation, j’avais ramené des coupures d’un journal « la voix du peuple » nouvellement crée par la fraction messaliste du MTLD qui désormais, s’appelait le MNA. ( Mouvement National Algérien).J’avais sur moi de gros timbres de cotisations attestant que j’étais à jour. .j’avais également une adresse que quelqu’un m’avais remis et que je conservais précieusement ; le 32 rue Abdel Khalek Tharouet, le Caire.. Selon des amis,c’était en fait, le bureau du comité de libération d’Afrique du Nord, animé par Abdelkim El Khetabi,le grand résistant Marocain.. .
En tête à tête , à voix basse, tel un conspirateur, j’expliquais tout cela, au frère Mehri .Le délégué qui dut sentir ma sincérité , me demanda :Tu veux lutter pour la libération du pays ou pour un homme ? En voilà une question ?.!bien sur que c’était l’Algérie qui m’intéressait ..Il passa un long moment à m’expliquer ,me convaincre que ce n’était pas le MNA ni le Zaim ,mais le FLN ( Front de Libération National) qui dirigeait la guerre de résistance.. Dire que notre chef de cellule, rue de la goutte d’Or, nous mettait en transe contre ces agents du colonialisme qui s’était donnés pour nom « El Djebha ? ».Et voilà que Mehri m’expliquait que les « traîtres » c’était les autres !.. c'est-à-dire, moi et mes camarades !.. Tout cela s’ avéra possible, parce que nous avions une confiance absolue en notre Zaim Messali El Hadj. Lui à qui l’on attribuait cette déclaration,.. » l’Algérie n’a pas été Française .Elle n’est pas Française et ne sera jamais Française ,ni part la force ,ni par les bienfaits. ».. .Ignorant tout des remous qui avaient secoué les anciens dirigeants du MTLD, je ne sus que bien plus que Mehri et tant d’autres . faisaient partie des centralistes ,sous la houlette de Lahouel Hocine. Beaucoup plus tard, Mehri deviendra secrétaire général du FLN. De nos jours, je vois certaines personnes , dénoncer le culte de la personnalité, en prenant comme exemple, Staline ou Mussolini .Pour ma part, c’est dans notre propre histoire récente,. que je m’instruis .J’appris à me méfier de l’adoration d’un homme aussi prestigieux soit il.. Depuis cette révision déchirante ,j’avais tiré la leçon : juger les gens à leurs actes, éviter le subjectivisme.. .Dès cette époque, j’avais remarqué ,qu’il suffisait d’avoir une voix forte, parler avec véhémence, si possible en Arabe châtié et en Français pour être en mesure de haranguer efficacement la foule et la mener n’importe ou, même à l’abattoir..Heureusement que pour nous,,le temps des discours était révolu ; du moins ,à ce moment , nous pensions que ,le patriotisme , c’est les armes à la main , qu’il fallait le démontrer, en sacrifiant sa vie si nécessaire.
Mehri me fit remarquer que j’étais trop faible ? pour supporter les rigueurs du maquis moi qu’il trouvait déjà relativement politisé. Je lisais régulièrement « le Monde » Il me suggéra de retourner en France, pour mener un travail d’explication indispensable, voir vital, pour la résistance…Retourner en France ? D’abord avec quel argent ? Je ne sais qui me suggéra d’aller au consulat de France Ils ont toujours une caisse spéciale pour leur ressortissants me dit il ; autant taper dedans.. Avec l’accord des frères ,je pris la direction, de la représentation Française. Voici a peu près ma déclaration : J’étais venu en touriste .Tombé malades et hospitalisé dans un hôpital Français (c’était prouvable) j’étais a court d’argent et avec les récents évènements en Algérie ,je ne voulais pas être sollicité par quelque louches individus ,etc..) . Je dus être convaincant ,puisque l’on me remit en espèce, le prix du voyage et même un peu d’argent de poche .Quel ingrat !..D’une pierre je faisais deux coups. En plus des frais de rapatriement, cette aide du consulat Français, était une bonne couverture, me protégeant d’une éventuelle suspicion, par la police du port, lors du débarquement à Marseille, que j’appréhendais,.beaucoup.. Un beau matin, je pris donc congé de mes amis de Damas et en route pour Beyrouth !..Au poste frontière, je subis quelques brimades d’un agent. Je ne comprenais pas pourquoi, il était grossier ,sans raison apparente .Quelqu’un me chuchota que c’était à cause de mon nom. .Mohamed.. Je ne répondis pas à la provocation .Furieux, je me plaignis à un libanais e n turban que je prenais pour un musulman ,en déplorant le comportement de ce chrétien. « .Mais non mon frère ! tu es tombé sur un crétin voilà tout !; moi -même je suis Arabe chrétien et te souhaite la bienvenue au Liban !..Ce fut pour moi, une nouvelle surprise. .riche en enseignement..
Comme l’appétit vient en mangeant, je me dis :..et si je rééditais le coup de Damas à Beyrouth ? Cela ne marcha pas.. Ils avaient du téléphoner à l’ambassade en Syrie. Les services consulaires m’aidèrent tout de même ,à trouver une place pour m’embarquer sur un bateau grec en partance pour Marseille. C’était l’Aéolia ,un cargo mixte. Affirmant que je n’avais plus d’argent, je pus obtenir une réduction appréciable du tarif. Grâce à cette économie substantielle, je pu m’offrir chez le fripier une belle veste en daim que je porterai durant des années..
C’était en Décembre .Nous fîmes un affreux voyage à cause d’une tempête exceptionnelle .La mer était tellement déchaînée que port Saïd fut fermé à la navigation Je me souviens de ces paquets d’eau qui frappaient le pont .Des marchandises ,notamment ,des caisses d’ escargots, déposés sur le pont furent emportés. C’est là que je me rendis compte de la force prodigieuse d’une mer déchaînée. Des cordages gros comme mon bras furent rompus. Je me souviens de cette dame terrorisée et serrant contre elle ses enfants en priant le bon Dieu de nous sauver. En entendant plein de mots que l’on trouve dans le coran ,, comme Allah ,la miséricorde etc.. je pensais à une musulmane. C’était une Arabe Chrétienne.
Un juif égyptien me prenant sans doute, pour un Français, me confia discrètement, qu’il partait avec sa famille en Palestine. Pour déjouer la surveillance des autorités de son pays , l’Egypte ,il passait par Marseille. .J’appris ainsi que la ville phocéenne était devenue un centre de transit pour les migrants vers Israël..
Les passagers juifs avaient pris le bateau à Port Said, ou nous avions accosté pour 24 heures ,à cause du mauvais temps. Les autorités portuaires nous avaient autorisés à débarquer pour la journée. Cette promenade en ville ,me laissa un très mauvais souvenir ,qui, à présent ,me fait sourire..
-Sur le quai ,un bonhomme m’accosta Heureux de parler à un citoyen du pays de » saout el arab, saout el kahira « j’avais accepté la conversation . J’avais beaucoup parlé politique avec ce « frère ».Je brandissais le poing en insistant sur la nécessité de la lutte des peuples Arabes pour leur affranchissement du colonialisme .Je dénonçais avec fougue les suppôts de l’impérialisme .Je lui expliquais que l’Algérie était un pays Arabe, bien décidée à se libérer et que moi-même allait me battre pour la cause sacrée..
Tout en marchant ,mon interlocuteur opinait du bonnet pour exprimer son accord puis, devant une salle de cinéma ,sautant du coq à l’âne, il me demanda si j’aimais les films égyptiens ?En vérité ,contrairement à bien des camarades d’enfance, je détestais Abdelouahab, Farid El Atrache et Oum Keltoum. Les seuls artistes que j’aimais voir à la rigueur, c’était les ventres de Samia gamal et celui de Tahya Kariouka, mais pour faire plaisir à mon compagnon d’un jour je répondis Oui. Devant le guichet ,je lui remis un billet de banque qu’il saisit au vol.. Non seulement, je payais les deux places, mais il glissa la monnaie dans sa poche. Lorsque je lui tendis la main en le fixant des yeux ,il fit mine d’être surpris et me rendit mon argent en s’excusant.. Le charme était rompu. Et voilà que lors de la projection , ce louche individu installé près de moi, mit sa main sur mon genou.. de façon ..on ne peut plus explicite.. Malade ,j’étais déjà à bout de nerf .Par son geste ,cet individu m’exaspéra. En cette circonstance, je crois avoir débité tout mon répertoire de blasphèmes contre cet ignoble personnage et les Arabes en général, non sans crier « A LA POLICE ! » (ya chorta !).. On éclaira la salle obscure. Avait on égorgé quelqu’un ? Mon compagnon s’était éclipsé.
Après avoir expliqué ma mésaventure aux employés, le film reprit ,mais je n’avis plus le cœur à ça.. Je sortis .je n’avais plus rien à faire dans cette ville que je ne revisiterai que des décennies plu tard , lors de la guerre du Ramadan en tant qu’envoyé spécial d’EL-Moudjahid. Ecœuré par ce malheureux incident du cinéma ,je rejoignis immédiatement l’Aeolia ,mon bateau, mon refuge.
A ce jour, je ne cesse pas de me poser une question. :Etait-il un homo ou me prenait-il pour un pédé ?..Je dois reconnaître que j’ai toujours eu, une peau douce avec très peu de poil, mais tout de même !..
Finalement, le débarquement tant redoutée dans la ville phocéenne, se déroula sans encombres ..A Marseille, ou va un Algérien ? S’il ne déambule pas sur le cour Belsunce, il n’est sûrement pas trop loin de la rue des Chapeliers.. Ma première action fut de téléphoner à mon frère DJILLALI à Paris pour lui demander de m’envoyer d’urgence un mandat télégraphique pour rentrer à Paris.
En cette période, il fallait bien du courage pour seulement prononcer le mot FLN (Eldjeha).Les militants du MNA étaient omni présents et sévissaient impitoyablement. Chez un coiffeur, on se mit à parler de la pluie et du beau temps pour aboutir inévitablement à l’action d’el khaoua (les frères) dans le pays. Dès qu’un client évoqua Messali EL hadj, je m’étais levé brusquement en affirmant que ce n’était pas lui ni son MNA qui luttaient au pays mais le FLN !. .Mes paroles provoquèrent un silence pesant. L’homme qui parlait du Zaim se rétracta mais il était dangereux de croire qu’il avait capitulé. Tout en donnant raison à l’impulsif que j’étais, il pouvait aller me signaler à un groupe de choc qui viendrait me faire la peau..Mon jeune voisin me serra le bras avec insistance afin que je me calme,que je me taise. C’est ce que je fis. Après rasage , nous nous retrouvâmes dehors et c’est chaleureusement qu’il me serra la main. .Lui aussi savait que c’était le FLN qui avait déclenché la Révolution mais à qui le dire sans risquer sa vie ?
L’argent que m’expédia mon frère lui fut renvoyé par les PTT car le destinataire à Marseille ne s’était pas présenté .Le jeune dont j’ai oublié le nom et qui était tailleur, dans cette ville, me paya le billet pour Paris .Une fois dans la capitale Française, ou loger ? Etant parti sans esprit de retour ,j’avais abandonné ma chambre ou du moins la place que je partageais avec mon frère Djillali et deux amis. Dès lors,que de nuits passées dehors !..Il m’arriva de louer une chambre qui avait servi durant toute la journée à des passes de prostitués. Que de fois avais je marché sur du sperme froids, avant de me mettre sous des couvertures humides ! Que de nuits blanches dans les rues Parisiennes ! Parfois, je me rendais à l’aube, dans les chambres de copains qui allaient au travail pour me blottir dans leur lit encore chaud. Que d’heures passées à dormir dans le métro d’un terminus à l’autre !
Un soir, à une heure avancée de la nuit, pour passer le temps, je rentrais m’installer au fond d’une salle d’ une grande brasserie « Le cadran du nord » situé juste en face de la gare du Nord ,avec un groupe de compatriotes rencontrés au hasard ,afin de prendre un café. Quelque clients discutaient familièrement avec la caissière. Nous appelâmes le garçon pour nous servir .Il fit la sourde oreille. A force d’insister, il finit par venir pour prétendre qu’il n’y avait plus de café .Lorsque nous demandâmes des diabolo ,il nous dit franchement qu’il refusait de nous servir. .Indignés, nous protestâmes, Ce fut encore moi qui parlait Les autres approuvaient .Ils étaient là surtout pour m’épauler au cas ou cela tournerait au vinaigre ..Il n’en fut rien .La caissière téléphona à la police Deux « hirondelles » arrivèrent rapidement .Ils nous auraient très probablement malmenés si je n’avais eu une idée salutaire. : Vous vous rendez compte monsieur l’agent ? dis-je au fonctionnaire ,je suis un pupille de la nation .Mon père est mort sur le front, en se battant pour la France et ce garçon ne veut pas nous servir ?
L’agent fut visiblement embarrassé.. » Les fellagas viennent d’assassiner un groupe de militaires la bas, chez vous, en Algérie ,tous les journaux en parlent ,alors tu comprends ? Les gens sont énervés. .Vous n’avez qu’à aller dans les cafés de tes coreligionnaires la bas à Barbès.. »En douce nous décrochâmes .A ce jour, lorsque je fais escale à Paris lors d’un voyage ,je passe souvent prendre un caf é au Cadran du Nord...
Ma vie nocturne dura quelques semaines pendant lesquelles je pris contact avec des militants du front. C’était essentiellement des Kabyles parce que cette communauté était la plus répandue au sein de l’émigration et aussi parce que cette population était originaire de régions montagneuses du pays ou les moudjahidine étaient les mieux implantés depuis le début de la guerre N’est ce pas dans le 19ème arrondissement, au passage de l’Epargne aujourd’hui disparu ,que j’avais débarqué en venant en France pour la première fois ? Comme à Barbès, ce quartier était habité essentiellement par des Algériens. Les quelques Européens qui s’y hasardaient risquaient d’être considérés par leurs compatriotes comme des marginaux .Dans les bars, les juke-boxes continuaient à diffuser sans arrêt des complaintes du pays jugées agaçantes par la plupart des Français, mais au comptoir ,plus de vin, ni bière ni Ricard ..Des ivrognes notoires se contentaient (du moins en public ) de diabolo menthe..
A force de traîner dans la rue ,durant des nuits glaciales, je me mis à tousser Et voilà qu’un jour, en crachant je remarquais un filet de sang !Allai je perdre la vie de façon aussi ridicule alors que des frères mourraient en combattant pour la liberté ?J’étais d’autant plus sensible à la vue de ce sang qu’en 1945,mon paternel était mort d’une hémorragie pulmonaire. Je me souvenais des bassines de sang qui sortaient de la bouche de mon père avant qu’il ne s’éteigne..
Après une visite médicale, je fus admis à l’hôpital Lariboisière tout près du 98,pour observation.. Dans une salle immense des patients, parfois jeunes étaient mourants Lors d’une nuit, des infirmiers vinrent mettre discrètement des draps blancs autour d’un lit proche du mien. Tout en discutant à voix basse de la pluie et du beau temps, ces agents accomplissaient leur macabre besogne. Ils hissèrent le cadavre sur un chariot puis ils s’en allèrent tranquillement comme s’ils avaient chargé une cargaison de patates ou de sardines. .Quelques heures auparavant ce pauvre vieux à l’accent provençal plaisantait avec nous. Que c’est dur de perdre la vie loin des siens !. .Ce macchabée augmenta ma nervosité. Le lendemain ,je m’étais juré de ne pas ingurgiter les cachet que l’on nous donnait pour dormir. Pour un rien ,je m’en prenais à l’une des blouses blanches que j’accusais d’indifférence à l’égard de ces pauvres bougres que nous étions.. »Sachez madame que dans mon pays, tout comme vous ,j’ai une mère ,des frères et sœurs pour qui je suis cher.. »Cette infirmière qui, après tout, exécutait consciencieusement son travail, fit preuve de beaucoup de patience pour me calmer. Mais lorsque l’on est dans un état dépressif extrême ,même les attitudes conciliantes vous paraissent suspectes.. « avec les mourants ,on est gentil.. »me disais je, fébrilement. .En fait ,la radioscopie révéla que je n’avais rien ,à part une irritation de la gorge, mais qui pouvait me faire rentrer cela dans le ciboulot ?Dès ma sortie j’allais dans un autre hôpital ou l’on me confirma le premier diagnostic.
Kader, , un gaillard ,était le nouveau propriétaire de l’hôtel Montcenis ou j’habitais avec mon frère,au 98 boulevard de la Chapelle. La loi stipulait qu’un locataire qui occupait une chambre sans discontinuer durant un mois payerait ensuite un loyer beaucoup plus réduit que la location à la journée. D’autre part, on ne pouvait plus l’expulser. .Kader qui venait d’acheter l’établissement espérait mieux le rentabiliser en le vidant progressivement de ses locataires ouvriers ,pour en faire un hôtel de passes beaucoup plus rentable .Presque tous les hôtels avoisinants s’étaient déjà converti et en faisaient autant.. Ainsi dès qu’un travailleur rentrait au pays pour les vacances, le tenancier utilisait tous les stratagème pour l’évincer..
A mon retour du Moyen Orient, j’eu beau supplier ce monsieur ;impossible de l’infléchir. A ma sortie de l’hôpital pour la rue, dépressif, je me mis à broyer du noir en pensant.. »..j’avais quitté ma chambre au nom d’une cause sacrée, et nationale, alors que des individus comme ce zig ne voyait que ses intérêts sordides »..A préciser qu’a cette époque, Marocains ,Tunisiens, Algériens ,c’était kifkif .Nous logions tous à la même enseigne .Indigné, exaspéré ,désespéré, je me rendis chez celui que je considérais comme un proxénète , et lui dit ceci : Ce n’est ni le FLN, ni le MNA qui te parle, mais tout simplement un minable citoyen .Je te donne 24 heure pour me céder ma place dans la chambre avec mon frère au 4ème étage .Si non ,je te bute !Fais ce que tu veux ,avertis qui tu veux ,porte plainte éventuellement. Mais si je n’obtiens pas satisfaction dans ce délaie ,je te tue ! »Kader qui ,de par sa taille n’aurait fait de moi qu’une bouchée a du constater dans mon regard, que je ne bluffais pas. .Le lendemain il me fit regagner ma place avec Djillali .Les deux autres compagnons de notre chambrée étaient originaires d’une ville de l’ouest près d’Oudjda .L’un d’eux avait adhéré bien avant moi au MTLD et avait dès le début pris ses distance vis-à-vis des Messalistes. .Il rejoindra ensuite l’ALN qui l’enverra en stage de plongée sous marine dans un pays de l’est et deviendra ensuite officier de marine. Actuellement il est retraité à Oran. C’est Daramdane Abdelhamid .Il me raconta qu’après l’indépendance ,lors d’un stage en France, il passa par le boulevard de la Chapelle avec des camarades Français de sa promotion .Il lui montrèrent du doigt le quartier « chaud »..Il afficha un air distant et dédaigneux comme s’il découvrait ces lieux .ou pourtant, nous avions passés une partie de notre vie..
Le MNA était partout omni présent ,du moins au début .Mais la vérité finit par éclater .Les fonds collectés par nos soins étaient remis aux travailleurs originaires de Kabylie qui rentraient en vacance au pays afin de vérifier eux même qui combattaient. .Le FLN gagna progressivement du terrain au détriment du MNA .Un peu partout dans les quartiers Nord Africains ,des îlots de frontistes se constituaient et s’élargissaient .Les Messalistes réagissaient brutalement. De nombreux militants payèrent de leur vie cette implantation. Au début il n’y avait pas encore de groupes de choc. Les mêmes militants accomplissaient toutes les missions .Armes au poing, nous faisions des incursions dans des hôtels Algériens fiefs du MNA. Un soir avec Slimane Amirat, nous pénétrâmes dans un établissement , au 32 rue Petit ,dans le 19ème, afin de distribuer des tracts FLN .Comme dans les films western, personne ne broncha. .Soudain sortit d’on ne sait d’où ,quelqu’un apparut arme au poing .Nous nous retirâmes à reculons , en tirant des coups de feu en l’air.
Paris n’était pas encore quadrillé par la police .Ma principale tache consista à organiser les nouveaux adhérents .Nous mettions trois ou quatre dans chaque cellule en veillant sur le cloisonnement strict. Trois de ces dernières constituaient un groupe. Plusieurs formaient une section etc. ..Notre action était relativement facile car ,le peuple était disponible .
Certains anciens responsables qui avaient momentanément quitté le MTLD, se retrouvèrent intégrés dans les nouvelles cellules. C’est le cas de Benacer Kerkbane qui avait commencé la lutte bien avant moi , en s’impliquant dans l’affaire de la poste d’Oran (je crois) avec Ben Bella .Il habitait ,impasse des anglais dans le 18 ou le 19ème.
Après l’indépendance il sera chef du personnel à la DNC-ANP puis député.-
Boudissa Safi, ancien permanent du MTLD, se retrouvera lui aussi momentanément isolé. Son expérience, en matière politique m’impressionna beaucoup .Il fut l’objet d’une grande admiration de ma part.. A mes yeux ,l’efficacité de la lutte primait sur le reste ..Ce qui n’était pas évident partout ailleurs ..C’est ainsi qu’un jour, je pris ce frère à part et lui demandais que désormais, il deviendrait mon responsable.. Il me fit alors une tape amicale puis, après m’avoir répondu qu’il appréciait mon geste à sa juste valeur ,il m’annonça qu’il avait repris contact « en haut lieu »... Cette période coïncidait avec la consolidation du FLN par la création de la fédération de France et la restructuration de l’organisation. Safi Boudissa deviendra ministre du travail dans le gouvernement de Ben Bella. Un autre élément se distinguera. .Il suivra des études et deviendra cadre du Parti, puis représentant de SONATRCH à Sao Paulo,au Brésil. C’est Ahmed Baouch .Il est vrai qu’après l’indépendance il aurait suivi des études. Des diplômes et son passé militant ,le hissèrent au sommet de la hiérarchie ;tant mieux !