POUR SAUVER CARTHAGE...

Quelle émotion devrait saisir le voyageur, quels souvenirs devraient accourir, pressés, anxieux, à sa mémoire, lorsque ses pas le conduisent aux sites où s'éleva Carthage. Une solitude attristée pèse sur le sol qui vit resplendir l'impérieuse beauté de Didon la Fugitive, sur ces lieux prédestinés qui entendirent les imprécations de la femme d'Hasdrubal gémissant avec ses enfants avant de se précipiter dans les flammes. Et quel morne désert que ces plaines, où cependant, aux époques passées, Hadrien inspectait avec orgueil son armée d'Afrique! C'est dans ce cirque désolé, entre les trois collines fameuses : Byrsa, Junon et l'Odéon, que l'armée de Scipion, ayant enfin gravi la muraille, monta des portes vers la ville haute et, pendant quinze jours, supporta la défense opiniâtre des assiégés, maison par maison, jusqu'au moment où l'incendie, ayant détruit la citadelle de Byrsa, gagna tout à coup Carthage.

De maigres champs d'orge tracent leurs sillons légers sur ces champs de bataille; des villas modernes cachent les horizons qu'aimaient à contempler les compagnes de Salammbô. De molles ondulations, trop harmonieuses, trop égales pour éveiller l'idée d'un soulèvement géologique attestent seules la puissance des bouleversements qui détruisirent si cruellement la rivale de Rome. Des Bédouins poussent leurs maigres troupeaux sur la terre où s'élevaient les palais d'Hamilcar, les Thermes d'Antonin et de Théodora, la Curie, le Forum, la fameuse Esplanade de la mer, le gigantesque escalier de la Platea Novea...

Là-bas, contre la mer d'un bleu de topaze, deux petites criques circulaires reflètent l'orient pâli du ciel; c'est tout ce qui reste des deux ports, le port marchand et le port militaire, aujourd'hui à demi comblés. Les éboulis des remblais atteignent presque la petite île centrale, l'îlot où habitait le suffète de la mer surveillant les manœuvres de deux cent vingt trirèmes ancrées contre les quais dallés. Solitude angoissante, silence mortel, oubli profond...

Écrire l'histoire de Carthage serait écrire l'histoire de l'humanité, c'est toute l'antiquité sublime ou barbare qui revit dans ces phrases brèves : la modeste Cambé, le comptoir glorieux des tyriens de Didon, la belle époque de la civilisation punique, la domination romaine. Puis ce furent les incursions des Vandales, l'empire byzantin, la domination arabe, la reprise du sol par les Berbères, les invasions des Francs de Saint Louis, des Normands de Sicile, la dure conquête des Espagnols de Charles-Quint, l'emprise des Turcs et, enfin, le protectorat français. Sur ce sol privilégié, huit civilisations successives se superposèrent, s'étreignirent, se mêlèrent: civilisation punique, romaine, vandale, byzantine, arabe, berbère, turque et française; les tranchées établies près de la basilique byzantine et des Thermes d'Antonin montrent, s'étageant dans la terre roussie par les incendies, les tombeaux des anciens habitants de Cambé, les fours des potiers puniques, un coin de rue de la Carthage romaine supportant les assises du monastère de Saint-Étienne. Cependant toute cette gloire reste dans l'obscurité, tout ce passé s'enlise et disparaît à jamais. Les araires des laboureurs arabes mettent à nu des morceaux d'onyx et de marbres, les sillons où pointent les feuilles d'orge, sont tout piqués de fragments de poteries. Le touriste, parcourant les guérets et les landes couvertes d'asphodèles et d'asperges sauvages, découvre, par hasard, un débris de lampe punique, une plaquette de ce porphyre vert aujourd'hui introuvable, un beau fragment de marbre numidique aux transparences rose et clair. Les chapiteaux aux délicates feuilles gisent au bord des chemins; des débris de colonne roulent au bas des talus. Indifférence, mépris, incurie ou malveillances... De petits chantiers d'Arabes sont installés un peu partout: avec un treuil primitif et des couffins, ils creusent, minent, mettent à jour des pierres, des seuils qu'ils brisent, morcèlent et placent en tas pour les revendre. Les vingt-quatre citernes, ces réservoirs immenses construits avec un art savant, où les Carthaginois emmagasinaient l'eau de Zaghouan, sont maintenant éventrées, détruites.

Les cactus, les poivriers poussent dans les interstices du canal maçonné qui conduisait aux citernes l'eau captée à quatre-vingt-dix kilomètres de Carthage, et les racines rugueuses désagrègent peu à peu les pierres du canal où se voit encore la trace du niveau des eaux. Des Arabes vous offrent pour quelques " sourdis " des perles de verre, des intailles vieilles de. seize siècles ou des; monnaies romaines aux masques d'imperator.

Au milieu d'un champ désert s'élèvent les colonnes brisées, les autels éventrés d'une basilique. Quatre Arabes piochent dans les décombres, au hasard de leur paresse. Un Bédouin, vêtu d'un caftan poussiéreux, surveille distraitement la besogne. Et reconnaissant un touriste il l'interpelle

- Tu vois, sidi, des fouilles pour le père Delattre.

- Qu'as-tu trouvé aujourd'hui?

- " Sacophages "., jolis " sacophages ".

Et l'Arabe montre avec négligence trois superbes sarcophages de marbre blanc aux parois strigilées. Puis il ajoute

- Ce matin, trouvé dans un " sacophage " squelette de petite femme, petite femme " très chic " tu sais; toute en marbre ... .

Il sourit, bon enfant, et anime à nouveau le courage de ses hommes qui piochent à tour de bras, tandis que plus loin de petits Arabes, pour quelques sous, grattent les mosaïques et offrent aux touristes les petits cubes colorés...,

Voilà ce qu'on fait à Carthage, voilà le spectacle attristant qui surprend le voyageur accouru sur la foi des belles légendes pour rêver en ce coin de terre paré par la majesté naturelle des horizons et des cieux.

Carthage a subi, parmi tant d'assauts et de rudes combats, deux destructions totales. La ville fut rasée et brûlée une première fois par Scipion en 146 avant J.-C. et une seconde fois par Hassan le Gassanide en 697 après J.-C. Mais un autre désastre guette ces ruines vénérables; sans respect pour un passé auguste, on pille, on dévalise les restes de l'antique cité. Peut-être est-il temps encore de pousser le cri d'alarme; mais dans dix ans, lorsque l'œuvre de destruction s'achèvera, Carthage aura disparu morceau par morceau. -

Les textes anciens rapportent que, même après le passage de Hassan et l'abandon de la ville, il restait encore des monuments superbes. Les voyageurs arabes El Bekri et El Edrisi ont décrit aux XI ème et XII ème siècles l'amphithéâtre, les thermes, les citernes. El Bekri s'exprimait ainsi : "Celui qui entrerait à Carthage et qui la parcourrait tous les jours de sa vie, y découvrirait chaque jour des merveilles nouvelles. " El Edrisi dénonçait déjà les profanations dont étaient victimes les ruines antiques : " Depuis l'époque de la chute de cette ville jusqu'à ce jour, on a continuellement pratiqué des fouilles dans ses débris et même sous les fondations des anciens édifices... Un témoin oculaire a vu extraire des colonnes de quarante empans de haut sur sept empans de diamètre; ces marbres sont transportés au loin dans tous les pays et nul ne quitte Carthage sans en charger ses navires de quantités considérables; c'est un fait connu. "

Ces déprédations remontent donc aux époques lointaines. Le bon roi saint Louis y contribua. Lorsque l'armée franque débarqua à Carthage, en juillet 1270, elle s'installa sur la colline de Byrsa, dans ce que Joinville appelle le " chastel de Carthage " . Les soldats de saint Louis relevèrent même, autour de l'ancienne citadelle, la muraille fortifiée. Mais, battu par le roi de France et condamné à payer un tribut d'or, le roi de Tunis, El Mostancer, fit abattre, après le départ des croisés, tout ce qui lui parut susceptible de pouvoir prêter le moindre appui à un nouvel envahisseur.

Après cette exécution, il ne dut rester debout que l'Amphithéâtre qui, au XVII ème siècle, est encore cité et glorifié pour la beauté de ses cinquante arcades. Tout le reste de la ville, les maisons, les monuments avaient été renversés, dévastés, brûlés et cette destruction dut favoriser singulièrement les pillages. Démolir des murs de grand appareil, enlever une colonne du piédestal auquel la fixent des crampons de fer sont des opérations dispendieuses, longues et parfois dangereuses. Mais, à cette époque, Carthage n'était déjà plus qu'une vaste carrière de pierres, de marbres et de porphyres.

Tunis, aujourd'hui forte de ses 250 000 habitants, n'était alors qu'une petite ville romaine; elle s'agrandit et s'embellit aux dépens de sa rivale. La distance ne dépassait guère 15 kilomètres, sur une route plate. Il suffisait d'envoyer une araba qui revenait chargée de pierres taillées et de colonnes. Avec un peu de mortier, on constituait une muraille neuve ou un édifice. Pour les maisons, on utilisait les moellons, les seuils, les chambranles et les linteaux des portes. Les mosquées, il y en a vingt-deux à Tunis sans compter les zaouias ou chapelles, s'édifiaient avec les chapiteaux et les colonnes. On peut admirer dans la grande mosquée de Tunis, au dire des indigènes, cent cinquante colonnes de Carthage. Et le touriste maintes fois s'arrête et contemple dans la ville arabe, une gracieuse colonnette d'angle aux délicates et frustes sculptures.

Suivant la coutume traditionnelle, toutes les, maisons, les terrasses, les murs sont recouverts d'un lait de chaux, mais, en grattant un peu le badigeon, on découvre les plus beaux marbres. Bien d'autres colonnes servent de seuil. Dans les fondouks, il n'est pas rare de rencontrer des colonnes sculptées soutenant les arcades, et des chapiteaux servent de sièges. L'aqueduc qui enjambe la route du Bardo et qui date du XIII ème siècle a été construit avec des matériaux de Carthage, encore parés de fragments d'inscriptions et d'attributs chrétiens.

En même temps que Tunis, la Goulette, ville plus voisine, s'agrandissait et puisait à la même carrière. En 1535, André Doria, amiral de Charles-Quint, fit reconstruire le fort et les maisons avec des matériaux pris à Carthage. On creusa, on tira du sol les pierres utilisées à la construction du sérail du Dar el Bey, de l'Arsenal et des quais du canal. Durant tout le Moyen-Age, les navires des républiques italiennes prenaient, sans doute comme fret de retour, les marbres : ainsi furent édifiées ou embellies la cathédrale de Pise, Saint-Laurent de Gènes, et combien d'autres délicates églises, baptistères, palais d'Amalfi, de Venise et de Palerme! Certains de ces marbres sont arrivés jusqu'à Paris: on prétend qu'il en existe quelques uns au Louvre.

Il eût été étonnant que les Anglais, avec leurs nombreux vaisseaux et leur esprit pratique, n'eussent pas .profité de l'aubaine. Les archéologues anglais assurent qu'on pourrait trouver dans Londres plus de deux cents colonnes de Carthage. Et les vieux indigènes de la Malga racontent encore aujourd'hui que leurs pères et leurs grands-pères ont aidé à embarquer sur les bateaux anglais des colonnes et des marbres de toutes espèces. Le mouvement était surtout actif vers 1842, à l'époque où Th. Read occupait le poste de consul d'Angleterre à Tunis. Le coup de maître de cet adroit consul fut, sans doute, le rapt de l'inscription bilingue de Dougga qu'il envoya au Musée Britannique après avoir démoli le mausolée, le seul monument de l'époque punique qu'on ait jamais vu entier. Et cependant Dougga, aujourd'hui restaurée, aménagée, est à cent kilomètres dans l'intérieur des terres; on peut conclure toutes les prouesses accomplies à Carthage, à l'accostage des navires.

Encouragés par cet exemple, les Arabes ne se firent pas prier pour piller les somptueuses ruines. Les matériaux des riches villas indigènes qui composent le groupement de la Marsa et le village de Sidi-Bou-Saïd, l'ancien faubourg de Mégara, proviennent de Carthage. Les palais beylicaux du Bardo, de Kassar-Saïd, le Dar el Bey de Tunis, Hammam-Lif, et l'ancienne caserne de la cavalerie beylicale que fit construire à La Manouba, en 1840, le bey Ahmed, attestent par leurs ornements, leurs motifs décoratifs, la même origine.Le palais du Bardo

On devine qu'après une exploitation aussi intensive il ne devait pas rester grand chose de l'ancienne capitale, riche autrefois cependant de sept cent mille à un million d'habitants. Peu à peu Carthage prenait l'aspect d'un vaste champ de démolitions. Des tranchées à peine achevées laissaient voir les fondations des villas romaines ou les piliers des palais byzantins. A chaque pas on foulait des débris de marbres, de porphyres, de poteries, de mosaïques et ces étranges verreries que la terre a si joliment irisées. Partout des carrières, des galeries de mine, partout des entrées de citernes, des ouvertures béantes laissant apercevoir des restes de monuments recouverts de couches successives de terre, de débris de poteries, manteau poudreux qu'il suffisait d'entrouvrir à coups de pioche pour que les archéologues y retrouvassent la plate-forme d'un monument, et les marchands de pierres, de nouveaux matériaux à vendre. Car la coupable industrie se poursuivait fébrilement.

Les craintes d'El. Edrisi ,étaient justifiées et Dauk en 186o, Tissot en 1879, Beulé en 1884 jetaient le premier cri d'alarme.

Lorsque s'établit, en 1881, notre protectorat sur la Tunisie, la France, protectrice avertie des arts et des belles-lettres, la France qui avait ressuscité l'Egypte des Pharaons et lu ses hiéroglyphes, qui prodiguait de généreux subsides aux savants pour fouiller l'Assyrie, la Perse, Athènes, Babylone, Suse, l'Algérie, l'Extrême-Orient, la France sans doute allait sauver ces ruines... Il faut le reconnaître aujourd'hui, tout a déçu ce légitime espoir...

Pourtant les bonnes intentions n'ont pas manqué. Dès le 15 décembre 1882, le résident, M. Cambon, faisait signer au Bey un décret protégeant les ruines antiques. Ce décret devint plus tard la loi du 17 mars 1886 sur la conservation et la propriété des antiquités de la Régence. Loi fort bien établie, judicieusement rédigée, mais qui ne fut, hélas, jamais appliquée

Les monuments classés historiques et même les ruines non classées - déclarait la loi de 1886 - ne peuvent être détruits, abattus, dégradés, déblayés ou appropriés sans une autorisation écrite, sous peine d'amende, de prison et de dommages et intérêts. Défense d'enlever les débris ou les pierres antiques éparses sur la surface du sol. Défense de les exporter. Nul ne petit faire de fouilles, même dans son propre terrain, sans autorisation et, dans ce cas, le Gouvernement beylical se réserve le droit de surveiller la fouille. Toute trouvaille, même fortuite, d'antiquité doit être signalée à la Direction des antiquités.

Pour construire le séminaire des Pères blancs, l'orphelinat Lavigerie, la chapelle du Carmel, la cathédrale - la cathédrale elle-même -, on a pris partout et en énormes quantités les matériaux antiques. Les cinq hôtels et les vingt-deux villas qui composent le moderne village de Carthage ont été élevés avec les débris des temples païens et des basiliques byzantines. Lorsque le bey Ali fit édifier son palais de Dermech sur l'emplacement d'une vaste ruine qu'on supposait être les Thermes de l'impératrice Théodora, il démolit d'abord ces Thermes et fit défoncer, pour en extraire les pierres, trois hectares de terrain avoisinant. Or ce terrain est au cœur de l'ancienne ville et tout à fait dans le voisinage, sinon sur l'emplacement même du Forum! En 1904, des spéculateurs allotirent tout le quartier des ports, tracèrent des rues, à grand renfort de réclame et de " facilités pour bâtir ", et baptisèrent ce nouveau centre : Salammbô. Le terrain coûtait cinq francs le mètre, mais la clause " facilités pour bâtir " allécha les amateurs. Même à Tunis, on sait ce que parler veut dire, et personne n'ignorait que le prix d'achat était largement récupéré par les matériaux de construction que renfermait le terrain. On achetait à la fois le sol et les pierres pour bâtir. Aussi Salammbô s'éleva-t-elle par miracle: cette petite ville compte aujourd'hui une trentaine de villas et s'étend tous les jours.

Quelques palais de Salammbô sont parés d'agrestes jardins qui descendent en terrasses jusqu'aux anciens ports. Un avocat connu, défenseur résolu de l'antique Carthage, acheta tout un mamelon. Ce monticule mystérieux est constitué de débris qu'on suppose être ceux de la Curie et du temple de Cérès... L'acquéreur entoura le tertre d'un grand mur et planta sa maison au milieu. Il est impossible maintenant et à tout jamais de savoir ce que contenait ce tertre qu'on n'avait jamais exploré.

Un propriétaire du Kram, qui rêvait d'une belle villa, fit, en 1905, défoncer tout le terrain compris entre l'Odéon et la croix de Saint-Cyprien. L'opération fut très bien exécutée. Dix arabas, en peu de jours, enlevèrent tout ce qu'on put découvrir. Pour ne pas être en reste, le propriétaire des terrains de Bordj-Djedid démolit la "Platea Novea" et son gigantesque escalier qui, au dire des auteurs latins, pouvait s'apercevoir du milieu du Golfe et faisait l'admiration des navigateurs anciens. Cet escalier, que Beulé avait vu et décrit en 1884, comprenait de cent vingt à cent trente marches : il était large de quarante-huit mètre. Un témoin digne de foi en a vu extraire plus de cent mètres cubes de marbre cipolin et de marbre numidique de Chemtou! Avec l'escalier disparut un mur de cent vingt-cinq mètres de long, dix mètres de haut, six mètres de large, et situé contre les absides, au-dessus du fort. Après l'enlèvement du mur, des substructions qu'on croit être celles des temples d'Astarté-Tanit furent entraînées dans la ruine. Et comme un touriste s'indignait de ces basses œuvres de destruction, le propriétaire répondit avec un beau sourire

- La pierre est de première qualité...

Jaloux, un voisin s'en prit aux blocages des Thermes d'Antonin. Mais le ciment, comme la pierre, était de première qualité et résista. Il aurait fallu employer la dynamite. Ce procédé parut trop onéreux et l'homme alla chercher un peu plus loin des ruines plus accommodantes.

Un autre spéculateur enleva tout ce qui restait du Temple de la Mémoire: mosaïque, chapiteaux, pavage d'ardoise et de marbre blanc et, bien entendu, saxa quadrata. Il n'eut garde d'oublier la petite voie entièrement dallée - une aubaine! -qui conduisait à ce temple. Un fellah que gênaient des mosaïques près de l'Odéon y fit tranquillement passer sa charrue. Et depuis il peut semer en paix orge et fèves, parmi les petits cubes bleus, blancs, pourpres.

Plusieurs spéculateurs, à Salammbô, enlevèrent une partie du quai du port marchand: de larges dalles à scellement de fer. En 1906, le train électrique Tunis-Goulette-Marsa établit sa voie tout au long de la vieille Carthage: petite balafre de trois kilomètres sur le visage d'un mort. Tranchées, remblais, déblais: une bagatelle de cent mille mètres cubes dut être remuée, exhaussée, déchargée. Et, du coup, la belle nécropole punique de Douïmès, cette admirable nécropole qui date du VII ème siècle avant Jésus-Christ et où le Père Delattre avait fait ses premières découvertes importantes, disparut comblée, enlisée à jamais. Une grande route de douze mètres doubla aussitôt la ligne électrique. Et comme les habitants de la nouvelle Carthage voulaient une avenue bien à eux, ils en tracèrent une autre, large de seize mètres, perpendiculaire à la route et conduisant de Byrsa à la mer.

Qui dénoncera tous les attentats partiels commis par les petites équipes d'indigènes, marchands de pierres, opérant sans relâche. Avec deux pics, une corde; une poulie et une araba tirée par un maigre bourriquot, ils opèrent au grand jour dès que quelques sondages ont fait découvrir une maçonnerie. Comment. les en empêcher. Il n'y a pas un garde à Carthage, pas une autorité qui puisse intervenir. La coutume est établie: les équipes de fouilleurs font partie du paysage.

D'ailleurs, l'exemple vient de haut. L'archevêché de Carthage, propriétaire d'un nombre respectable d'hectares, a eu le tort de ne pas surveiller étroitement ces terrains et de laisser en prospecter et vendre les pierres. Un riche israélite qui habite prés de Dermech a étalé sur son terrain les moellons à vendre. Il y en a, actuellement, une vingtaine de tas représentant, au minimum deux cents mètres cubes. Un peu plus loin, avant Salammbô, une autre série, plus modeste, élève environ cent mètres cubes de matériaux à bâtir. Et ce n'est pas fini... Avec le train électrique, la nouvelle route et la conduite d'eau qu'il est question de prolonger, la nouvelle Carthage grandit tous les jours. Sans aucune exagération, on peut dire que dans dix ans toutes les ruines du noyau urbain de Carthage auront disparu ou seront recouvertes par des maisons et des jardins.

Les touristes eux-mêmes travaillent à l'œuvre funeste. Chacun voulant emporter des souvenirs de son passage, ramasse des morceaux de marbre, de porphyre, ou gratte les mosaïques pour enlever les cubes. II faut voir, pour ne citer qu'un exemple, dans quel état misérable sont les naïves mosaïques de la basilique du monastère de Saint-Étienne, absolument intactes lorsqu'on les découvrit il y a sept ou huit ans. Et qui dénombrera les plaquettes de marbre cassées, réunies grossièrement en tas comme aux abords du Théâtre, les chapiteaux écornés, privés de leurs volutes ou, de leurs feuilles d'acanthe? Quand s'arrêtera ce vandalisme? Lorsqu'il n'y aura plus rien, quand Carthage sera devenue une banale station balnéaire et aura perdu la splendide nudité qui faisait sa beauté et son prestige.

Pour remédier à cette déplorable situation, il faudrait une action énergique. Le Gouvernement tunisien, autour d'une loi excellente, devrait l'appliquer. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a tenté de secourir la détresse de Carthage en accordant une subvention. Une intervention provenant de sa haute autorité appuierait efficacement l'action du législateur.

Quelques esprits chagrins paraissent regretter que le cardinal Lavigerie, dans un but fort louable d'ailleurs, ait entrepris des spéculations financières dont l'issue n'a pas toujours été heureuse. On assure qu'un richissime Américain avait offert un million pour déblayer et mettre à jour les ruines de Carthage. Ce projet était peut-être le salut. Mais les négociations. poursuivies par l'achat des terrains ne purent aboutir; la terre payée, il ne restait plus d'argent pour les fouilles...

Il convient de citer ici les efforts courageux et persévérants du père Delattre, directeur du Musée qui, avec de maigres subsides, réalise des prodiges. Il sied de féliciter de son action intelligente et avisée la Direction des Antiquités, organisme subordonné au Gouvernement tunisien. Mais les efforts de la Direction des Antiquités ne sont pas limités à Carthage et s'étendent sur toute la Tunisie; à Bulla-Regia, à Dougga les résultats obtenus ont été dignes d'éloges. Mais Carthage, délaissée, mal protégée, continue à disparaître, à s'évanouir.

Le manque d'argent est tel que le Théâtre ne put être dégagé, en 1905, que grâce aux libéralités d'un mécène danois qui donna généreusement vingt-cinq mille francs. Depuis quelques années, l'empereur d'Allemagne, qui s'intéresse beaucoup à Carthage, prélève sur sa cassette particulière les frais de mission d'un savant, M. Schulten, qui a déjà relevé toute la centuration de l'isthme et doit dégager la ligne des anciens remparts.

Il faudrait donc, d'une part, mettre un terme au pillage, et d'autre part obtenir quelques crédits pour poursuivre méthodiquement les fouilles. Actuellement, de tout cet ensemble de monuments, de tous ces palais, ces temples et ces tombeaux, on a simplement dégagé le Théâtre, l'Amphithéâtre, une partie de l'Odéon, quelques nécropoles et la basilique de Damous el Karita. L'Amphithéâtre, dégagé partiellement par Mgr Lavigerie, a été mis à jour par le Père Delattre, mais ces travaux ont été interrompus combien de fois, faute d'argent L'Amphithéâtre date d'Hadrien; on a nettement retrouvé le profil et les fondations de ce vaste cirque où combattaient les gladiateurs et les rétiaires, où les bêtes féroces se livraient à des luttes sanguinaires. C'est là encore que sainte Perpétue, sainte Félicité et quatre autres martyrs furent livrés aux fauves, c'est là que retentissait si souvent, à l'époque des persécutions, le cri de mort poussé contre l'évêque de Carthage, saint Cyprien: " Cyprien aux lions!".

Le Théâtre construit par Hadrien a été dévasté par les Vandales en 439. Le célèbre Apulée y donna des conférences. La direction des Antiquités, grâce aux vingt-cinq mille francs offerts par un généreux Danois, put faire dégager ce monument en 1905-1906. On y donna en 1907 une représentation théâtrale. Mesdames Delvair, de la Comédie-Française, Vernet, de l'Odéon, Solange d'Harley; MM. Gorde, Garrigues, Froment interprétèrent La mort de Carthage, de Grandmougin, et La Prêtresse de Tanit, de madame Delarue-Mardrus. Pour aménager et restreindre la scène il fallut édifier à cette époque un petit mur d'aspect déplaisant; il subsiste encore.

L'Odéon date du III ème siècle; il a été détruit en 439 par les Vandales en même temps que le Théâtre. Faute d'argent, l'Odéon a été très peu dégagé. On en connaît uniquement le plan. Les Thermes d'Antonin, le Cirque qui est presque aussi grand que le cirque Maxime de Rome, n'ont jamais été explorés. Le cirque, certainement, permettrait d'effectuer des fouilles d'un intérêt capital.

Et combien d'autres recherches passionnantes, riches en trouvailles inespérées pourraient être poursuivies! Un officier de marine, M. de Roquefeuil, a relevé en 1898, assez loin dans la mer, des traces de quais, en face du rivage compris entre Sainte-Monique et le Lazaret. Outre les ports intérieurs, Carthage pouvait donc abriter les navires tout le long du rivage. Un autre port, probablement pour le cabotage, existait à La Marsa en bordure de l'ancien faubourg de Mégara.

Pour protéger Carthage, et faire respecter sa beauté méconnue, que faut-il faire? Edicter un règlement dont l'action pourrait ainsi se définir

1° Délimiter le périmètre urbain de Carthage. Ce périmètre peut être approximativement figuré par un triangle dont les côtés ont respectivement quatre, trois et trois kilomètres et dont les angles sont marqués par le Kram, Sidi-Daoud, Sainte-Monique.

2° Jalonner ce périmètre de bornes. Une borne tous les 5oo mètres suffirait, ce qui fait un total de quatorze bornes, le rivage de la mer n'ayant pas besoin d'être jalonné.

3° Interdire d'élever aucune construction nouvelle dans ce périmètre, tout ce qui est souterrain appartenant à l'État et devant être considéré comme monument historique.

4° Quatre gardes à cheval seraient chargés de la surveillance du périmètre et feraient respecter la loi. Ils empêcheraient tout passant ou tout occupant de toucher aux ruines, d'enlever ou de déplacer la moindre parcelle.

L'entretien de ces gardes reviendrait à huit cents francs l'un, par an, y compris la fourniture et l'entretien du cheval. La dépense de bornage peut être estimée à deux mille francs. Ce capital acquis, avec un budget annuel de trois mille deux cents francs, on sauverait Carthage! L'Académie des Inscriptions qui accorde généreusement d'importantes subventions ne pourrait-elle aider à cette œuvre capitales

Enfin, puisqu'il est toujours question à Tunis d'attirer les touristes et les hiverneurs au moyen des curiosités naturelles et archéologiques, il faudrait, après avoir arrêté les envahisseurs de Carthage, fouiller méthodiquement toutes les parties restées intactes et les exhumer comme on l'a fait à Timgad et à Pompéi.

On connaît l'emplacement de quelques rues romaines; comme la ville était régulièrement partagée en rectangles, il serait très facile, une voie dégagée, de retrouver les autres. On pourrait ainsi mettre complètement à jour les monuments, l'Amphithéâtre, le Théâtre, l'Odéon, qui ne sont qu'à demi dégagés, fouiller le Cirque auquel on n'a jamais touché, reconstituer la ville telle qu'elle existait dans toute sa splendeur.

Ces projets sont d'une application facile, si l'on sait mépriser les réclamations des spéculateurs. Les amateurs de villas iront étaler leur modern-style ailleurs que sur les emplacements où chacun doit pouvoir aller méditer.

D'ailleurs le périmètre tel que nous l'avons délimité n'intéresse que trois kilomètres de rivage, la ligne même des anciens quais extérieurs. En dehors de cette zone, il reste aux marchands de terrain tout l'ancien rivage de Mégara, depuis Sainte-Monique jusqu'au Djebel Kraoui, après la Marsa, soit environ huit kilomètres. Précisément cette région, très accidentée et située au bord de la mer, est réputée pour ses excellentes conditions sanitaires, la côte trop basse de Carthage étant particulièrement fiévreuse en été.

S'il fallait trouver quelques subsides pour couvrir ces modiques dépenses et récompenser la Régence et la ville de Tunis des sacrifices consentis, rien ne serait plus aisé que de constituer à Carthage un centre de tourisme. On ne visite guère Carthage. Personne ne parcourt ce sol prédestiné où brillèrent tant de civilisations héroïques. Par ignorance, négligence ou insouciance, les touristes négligent cette excursion d'un intérêt si puissant...

 

PIERRE DE TRÉVIÉRES

Les ports puniques en 2000

 

 Revue de paris 1911

Titre(s)

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Revue de Paris [Document électronique]Par ici la sortie

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Numérisation BnF de l'édition de Paris :

 Bureaux de la Revue de Paris, 1894-1970,

 ISSN: 0223-3274 = La revue de Paris

Série

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NP00494. Numérisé en mode image
Année 6, t.1 (1899, janv.)-année 36, t. 6 (1929, déc.)
Manque : 1901 (1), 1914 (2, 6), 1915 (1)
Cette série est libre de droits