L'INDUSTRIE EUROPÉENNE AVANT LE PROTECTORAT
On s'est souvent étonné de la différence qui, existe entre les Arabes d'Algérie
et ceux de Tunisie, des difficultés que rencontre toute tentative de
rapprochement entre les premiers et les Européens, tandis que dans la Régence
les indigènes, principalement dans les villes, viennent beaucoup plus facilement
à la civilisation européenne. Cela résulte non seulement de moeurs plus douces
chez ces derniers, d'un esprit plus ouvert, d'un sentiment religieux moins
fanatisé; mais aussi de ce fait que longtemps avant l'établissement du
protectorat, des relations commerciales assez suivies existaient entré la
Tunisie et le monde chrétien, et que des Européens avaient fondé de divers côtés
des établissements industriels et commerciaux dans la Régence. En Algérie, au
contraire, le pays était absolument fermé avant 1830, et la conquête française
fit faire subitement à cette contrée musulmane rétrograde à tout progrès, un
saut de plusieurs siècles dans la voie de la civilisation.
Le développement que prend de plus en plus la Tunisie est une cause de véritable
satisfaction pour tous les coloniaux français, et s'il est intéressant de
suivre cette marche progressive d'une des plus jeunes possessions françaises,
il n'est pas moins curieux de connaître ce qui avait été fait sous le rapport
industriel et commercial avant l'établissement du protectorat. Sur cette
question, nous trouvons dans la Revue Tunisienne, organe de l'Institut de
Carthage, une étude de M. E. Martz, que nous résumons ci-dessous. C'est un
historique précieux à consulter.
Ce fut au prince Ahmed-Bey que revint l'honneur d'avoir jeté les fondements de
l'industrie européenne dans la Régence. Reçu à la cour de Louis-Philippe, en
1846, il fut vivement frappé du développement industriel de la France. Résolu à
faire participer son pays aux avantages des inventions modernes, il attira des
ingénieurs français en Tunisie et leur confia le soin de diriger d'importantes
créations industrielles. Il fut l'initiateur des fondations suivantes:
Établissements de l’Etat. - Ce fut M. Benoit, ingénieur français, qui construisit la
manufacture de draps du Bathan, près Tebourba; elle fut ensuite dirigée par M.
Guiraud, puis par M. Étienne Faussié qui firent venir des contremaîtres et
ouvriers du Tarn et de l'Hérault. 150 métiers à tisser y fonctionnaient grâce à
la chute du barrage de la Medjerda. 600 ouvriers y fabriquaient les draps et
couvertures de laine, destinés aux 35.000 soldats de l'armée tunisienne,
instruite par des officiers français.
Les ateliers de la Monnaie, au Bardo, eurent M. Benoit comme
chef du personnel; il fit venir M. Van Gall, sous-directeur de la Monnaie de
Bruxelles, et M. Hauerwas, chef mécanicien (1849). On acheta à Cologne pour
80.000 francs de machines-outils.
La fonderie de canons de la Hafsia, à Tunis, fut dirigée par M. Garbeyron, qui
eut à la reconstituer sur de nouvelles bases.
L'imprimerie officielle arabe fut installée à la Hafsia, puis au Dar-el Bey; en
même temps, fut créé Erraïd-Ettounsi, le moniteur officiel.
Les fours à plâtre du Djebel-Ahmar furent dirigés par M. Tapia, qui reçut le
monopole (récemment supprimé) de la fabrication du plâtre.
L'huilerie du moulin de ]'État, à la Casba de Tunis remplaça, en 1852, ses
presses à bois par des presses mécaniques françaises.
Une tannerie fut installée par M. Vail, directeur du Dar-el-Geld, avec monopole
de l'État (supprimé en 1888).
En 1855, M. Beausamis acheva l'arsenal et le port de la Goulette, commencés en
1810, au temps d'Hamouda-Pachà, et munit l'arsenal d'un outillage complet. Les
derniers vestiges de ce matériel ont été vendus en 1894.
Un chantier maritime, créé à Porto-Farina, par les soins d'Ahmed Bey. Mais cet
établissement ne parvint à lancer qu'une frégate, en 1853, et après 10 ans de
mise en chantier; ce bâtiment fut démoli- en 1868, son bois ayant été attaqué
par le taret.
Un palais élevé à. La Mohammedia pour Ahmed-Bey, fut alimenté en eau potable,
par M. Benoit, au moyen d'une machine élévatoire actionnée par moteurs à vent et
par vapeur.
Ces diverses entreprises n'endettèrent point le Bey, car Ahmed
laissa à sa mort, survenue le 30 mai 1855, un trésor estimé à 200 millions.
Mohammed-Bey, successeur d'Ahmed, fit essayer, en 1857 des plantations de coton
à Tebourba, avec l'assistance d'un planteur américain. Les premiers résultats
furent satisfaisants, et on remercia alors l'étranger; mais les indigènes ne
furent pas en état de prendre la suite et l'entreprise dut être abandonnée.
Travaux Publics. - Vers cette époque, de grands travaux publics furent confiés à
des entrepreneurs et ouvriers français: construction de routes, phares, bassins
de carénage, adduction d'eau, bâtiments, .etc.
Le réseau télégraphique fut commencé en 1859; le 8 mai 1860, Tunis communiquait
avec le Kef, Constantine et Alger.
En 1860, M. Colin construisit la maison du consulat de France, restaurée en
1890.
La même année, l'usine de la Debdeda fut construite; la maison Long, de
Marseille, y monta une huilerie et une minoterie à vapeur. En1881, elle donnait
8.000 pains et 1.800 litres d'huile par jour.
M. Colin, contrôlé par MM . Dubois, Lacroix et Lebiez, ingénieurs, capta les
sources de Zaghouan, situées à plus de 80 kilomètres de Tunis, pour alimenter la
capitale en eau potable; le canalisation coûta 7 millions de francs. En août
1861, l'eau arrivait au réservoir de la Casba; l'ancien aqueduc avait été en
partie. remplacé par des tuyaux et des siphons.- La distribution des eaux fut
concédée au général Baccouch qui l'a cédée, en 1884, à la régie.
Les routes du Bardo, de Bab-Saàdoun, de Bab-el-Khadra, de Bab-Souika et de la
Marine furent mises en état de viabilité.
Une société italienne obtint, le 8 septembre 1868, la concession des mines de
plomb du Djebel Reças; le travail y a cessé, il y a 10 ans, par suite de la
baisse du prix des métaux.
En 1870, le mauvais état des finances tunisiennes produisit l'arrêt des travaux
publics et aussi la cessation de l'entretien de ceux déjà exécutés, par raison
d'économie.
Chemins de fer. - En 1870, un sujet italien, Mancardi, obtint la concession d'un
chemin de fer de Tunis au Sahel, mais la laissa périmer. En même temps, un
Espagnol, M. de Montés, obtenait la ligne de La Goulette, mais la céda bientôt à
une Société anglaise qui commença les travaux en 1871. Après des mécomptes, la
ligne fut rachetée, le 7 juillet 1880, par la Cie de navigation italienne
Florio-Rubattino, La société anglaise du chemin de fer construisit aussi une
usine à gaz.
La ligne de la Medjerda fut concédée le 23 septembre 1874, à une société
anglaise qui ne put réunir les capitaux nécessaires; elle fut déchue et
remplacée, en 1876, grâce aux démarches de M. Roustan, notre consul général à
Tunis, par la société de construction des Batignolles, qui commença. les travaux
le 30 avril 1877 et les acheva le 30 mars 1880; la ligne fût ouverte
successivement jusqu'à Tebourba (24 juin 1878), Medjez-el-Bab (30 sept. 1878),
Oued-Zarga (30 déc. 1878). Béjâ (1er sept. 1879), Souk-el-Arba (30 sept. 1879),
Ghardimaou (30 mars 1880). La station de. Ghardimaou (frontière), à Souk-Ahras,
en Algérie, ne fut terminée que le 29 septembre 1884. Le parlement français
avait voté la garantie d'intérêts à la ligne de la Medjerda le 26 mars 1871.
Industries privées. L'incertitude du lendemain n'encouragea pas tout d'abord les
Européens à créer des établissements. Cependant, en 1859, M. Colosio construisit
les fours à chaux du Djebel-Djelloud, près Tunis, puis y ajouta une briqueterie;
cette industrie appartient, depuis 1885, à M. de Parade, qui l'a
considérablement agrandie.
La minoterie de Bab-Zira fut transformée, en 1859; par M. Joseph Faussié, en
manutention militaire marchant à la vapeur et comprenant des presses mécaniques
pour fabriquer des pâtes alimentaires. En même temps, M. Tesi organisait une
minoterie à manège, à Tunis.
Deux mécaniciens français créèrent un service de bateaux à vapeur à aubes sur le
lac Bahira, entre Tunis et La Goulette.
En 1872, MM. Baccouch et Boccara créèrent, à Tunis, la première fabrique de
glace artificielle.
Des fabriques de boissons gazeuses furent établies par M. Nicolas, Français, et
par MM. Montelatecci et Maglione, sujets italiens.
A l'Aouina, une magnanerie fut installée par des médecins européens, mais cette
entreprise, pas plus qu'une autre créée antérieurement par le ministre
Khéreddine, n'eut de succès.
M. Colosio, qui installa des dévidoirs à cocons, dut bientôt cesser, par suite
de l'abandon de l'élevage des vers à soie.
Une briqueterie mécanique fut construite à Sidi-bou-Saïd pour MM. Baccouch et
Cesana, par un ingénieur français; elle est encore exploitée par M. C. Dumergue
qui possède une machine à vapeur, une presse à huile, une machine à briques,
etc. Une autre briqueterie fut montée peu après à Bab-el-Khadra, sur la
propriété du caïd Eliaou Scemama.
En 1873, le Banco Industriale, de Gênes, avec MM. Pistoretti, Fedriani, Beuf et
Gandolphe Amédée, établit à Sousse l'industrie des huileries d'olive, malgré les
préventions des indigènes. Cette usine est dirigée maintenant par M. A.
Gandolphe qui l'acquit après la faillite du Banco de Gênes.
Dans le Sahel, MM. Habib, Maïnetto et Saccoman, et à Tunis, M. Boulakia père,
créèrent aussi des huileries, qui, dotées d'un bon outillage français, obtinrent
un rendement bien supérieur aux moulins indigènes. Ces résultats indiscutables
firent une impression salutaire sur les Tunisiens.
Des fabriques de glaces artificielles ont été installées par MM. J. Delmas (dit
Champagne), Arnous, E. Valensi, Fiorentino, etc.
Une scierie mécanique à vapeur a été montée au Bardo Par M: Hauerwas vers 1880,
ses fils y ont ajouté une fabrique de glace artificielle, transférée à Gabès en
1893.
La première brasserie de bière fut installée à Tunis par M. Vincent Mazurkiewicz
en 1878.
En 1880, M. R. Valensi, ingénieur, construisit. la belle minoterie de Djedeïda,
aujourd'hui propriété de l'Alliance israélite universelle, qui veut créer une
ferme-école dans ses dépendances. Cette minoterie comprend une turbine
hydraulique actionnée par la Medjerda.
Signalons encore, avant l'occupation française, l'établissement de quelques
chantiers et ateliers de l'industrie du bâtiment, de serrurerie, de
constructions métalliques (MM. Garbeyron et Aurbacher), de carrosserie (MM.
Schneider, Louis Bessy, Tesi, Bayada, etc.), etc.
La construction des charrettes arabas fut introduite à Tunis vers 1860. La
fabrication des lits en fer, des meubles en bois, des pâtes alimentaires, du
savon, de l'amidon, la distillation du mastic et de la boukha (produit de la
distillation des figues sèches), la construction des barques mahônnes à La
Goulette et à Sfax, complètent la liste des industries européennes importées en
Tunisie avant 1881. :
Une dizaine d'années. avant l'occupation française, le mauvais état des finances
tunisiennes avait eu pour conséquence un arrêt dans les progrès industriels.
Installations, machines, engins perfectionnés, mais compliqués, avaient été
laissés dans un fâcheux abandon. Depuis que la France protège la Tunisie, il ne
semble pas qu'on ait fait assez d'efforts pour ressusciter certaines industries
disparues, et il est regrettable de constater que, dans un grand nombre de cas,
les industries indigènes persistent dans des pratiques surannées.
P. R.