LES INDUSTRIES D'ART DE LA TUNISIE,

Par Jules PILLET,

Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, à l'École des Beaux-Arts, à l'École des Ponts et Chaussées, et à l'École Polytechnique, Inspecteur honoraire de l'enseignement du dessin et des Musées.

Cette Note a pour objet d'exposer, sommairement, les résultats de la mission que M. le Ministre de l'Instruction publique, sur la proposition de M. le Directeur des Beaux-Arts, a bien voulu me confier, en mai 1895, pour étudier les principales industries d'art de la Tunisie.

Dans une première Partie, que j'intitulerai Constatations, j'exposerai les résultats que j'ai observés ainsi que les procédés d'exécution dont j'ai pu me rendre compte. Dans une seconde Partie, sous le titre de: Propositions, j'indiquerai les mesures que, suivant moi, l'on pourrait prendre, soit pour encourager, en augmentant leurs débouchés, les industries qui sont prospères, soit pour relever celles qui sont en décadence.

Mon travail est fort incomplet, je le sais; il l'eût été bien plus encore sans le bienveillant accueil que j'ai trouvé aussi bien auprès des Autorités et des Chefs de service, que des nombreux amis, presque tous mes anciens élèves, que j'ai eu le plaisir de retrouver à Tunis. Parles renseignements qu'ils m'ont fournis et par les facilités qu'ils m'ont procurées, ils m'ont singulièrement aidé dans mes études.

 

PREMIÈRE PARTIE. CONSTATATIONS.

CHAPITRE I. - LES INDUSTRIES D'ART A TUNIS.

1. - Classement de ces industries.

Les souks de Tunis. - Une visite de quelques heures dans les bazars, ou souks, de Tunis, est indispensable pour quiconque veut étudier les industries d'art de cette ville; elle est à la fois instructive et attrayante. Je suis entré dans les ateliers des souks; dans beaucoup d'entre eux je suis resté plusieurs heures; j'ai vu travailler les ouvriers; je leur ai posé des questions; j'ai cherché à me rendre compte de leurs supériorités ainsi que de leurs faiblesses; j'ai tenté de connaître leurs désidérata, ce qui n'est pas très facile, car ils sont un peu méfiants. Je me suis, surtout, attaché à comprendre le côté technique des industries d'art que j'étudiais, car j'estime qu'il est indispensable de connaître, jusque dans leurs détails, les procédés de la fabrication ainsi que les ressources que puise cette fabrication aussi bien dans les produits bruts du pays que dans le génie et même dans les habitudes de travail des ouvriers, si l'on veut conduire ces industries dans une voie artistique féconde et sûre, sans risquer de les tuer en les violentant.

Industries étudiées. - Dans l'impossibilité matérielle où j'étais de tout étudier, j'ai cru devoir, à Tunis, porter mon attention sur les industries suivantes

(a) La céramique, surtout au point de vue des carreaux de revêtement et de la décoration architecturale.

(b) Les broderies, de soie, d'or et d'argent sur étoffes et sur cuirs.

(c) Les damasquinures, ou incrustations de fil d'or ou de fil d'argent sur acier.

(d) La menuiserie et les bois tournés.

(e) Le Nakch-Hadida, ou ciselure d'ornement sur plâtre.

La bijouterie d'or ou d'argent, très largement représentée dans les souks de Tunis, m'a semblé camelote. D'ailleurs elle n'est pas en souffrance; elle suffit aux besoins de la population indigène; c'est dans cette dernière qu'elle trouvera toujours son principal débouché; je n'en parlerai pas.

J'étudierai plus loin, à Nabeul, la poterie et la sparterie, et à Kaïrouan la fabrication des tapis.

2. - La céramique.

Carreaux céramiques anciens. - L'industrie des carreaux de revêtement, en faïence émaillée, est, pour le moment, la seule qu'il faille, suivant moi, essayer de faire revivre à Tunis.

Cette industrie a été fort brillante autrefois, ainsi que le témoignent certains revêtements au Bardo, au Dar-el-Bey (palais du gouvernement), au palais Hussein (résidence de l'état major)et dans beaucoup d'autres édifices, palais ou maisons particulières.

On reconnaît les carreaux indigènes, anciens ou modernes, à trois points (fig. I, A, a, a, a,), disposés aux sommets d'un

triangle équilatéral pour lesquels l'émail fait défaut. Ces points, où apparaît la terre cuite rouge, sont les traces des pieds d'un petit support triangulaire en terre cuite, nommé par les ouvriers chameau, ou encore pied-de-coq, ou encore pernette, qui sert à empiler dans le four les carreaux, par colonnes verticales (fig. I, A), en tenant leurs faces horizontales; il supporte les carreaux en même temps qu'il laisse entre eux le

vide nécessaire pour faciliter la circulation de la flamme. En France, on enfourne en disposant les faces des carreaux suivant des plans verticaux (fig.I,B);les pernettes, dans ce cas, sont inutiles.

Je croirais volontiers que la disposition tunisienne, dans laquelle les carreaux sont horizontaux est, au point de vue artistique, préférable à la disposition française; avec elle les émaux ont moins de tendance à couler pendant la cuisson, ce qui permet de les prendre plus fusibles, de les appliquer en plus grande épaisseur et d'obtenir ainsi des tons plus profonds, plus nuancés et plus modelés dans leur masse.

Les carreaux de provenance européenne, pris un à un, sont souvent d'une fabrication irréprochable; le dessin en est très régulier, les émaux en sont d'une coloration parfaitement égale dans toute leur étendue. Il en est ainsi parce que, le plus souvent, ces carreaux sont fabriqués mécaniquement, que les traits et que les poudres d'émail sont imprimés par des procédés industriels.

Un carreau tunisien, au contraire, examiné seul, paraît grossièrement fabriqué; les traits sont irréguliers; deux carreaux d'un même modèle ne sont pas rigoureusement semblables; les teintes obtenues par la fusion des émaux ne sont jamais des teintes plates. 0n reconnaît que l'exécution a dû en être confiée à des mains peu exercées, souvent à des mains d'enfant.

Les trois points dégarnis d'émail choquent et semblent indiquer une exécution vicieuse; et, cependant, garnissez deux surfaces murales avec les uns ou avec les autres; le mur garni de carreaux européens semble froid et presque monotone; l'autre, au contraire, est vibrant et en quelque sorte vivant par le fait même de l'irrégularité de ses éléments constitutifs. J'insiste sur cette constatation, très importante au point de vue artistique, afin d e faire prévoir, dès maintenant, le danger qu'il v aurait à introduire, avec excès, les procédés mécaniques dans la fabrication des carreaux de revêtement.

État actuel de cette industrie.

- Lors de mon passage à Tunis, un seul ouvrier, patron, était encore capable d'exécuter des carreaux semblables aux anciens. Je l'ai vu; il était vieux et disait ne plus savoir où trouver les émaux de certaines couleurs; on ne lui faisait plus que de très rares commandes et il en était réduit à fabriquer des tuyaux.Palais d'Orient

Il était à ce point découragé, qu'il a fait de son fils un ouvrier cordonnier plutôt que de lui transmettre les secrets de son art. Cependant, il avait du talent; ses prix étaient excessivement bas. Les carreaux céramiques de provenance italienne, malgré la médiocrité de leur composition et de leur exécution, ont, à cause de leur bas prix et surtout à cause de l'abondance avec laquelle ils sont offerts, tué les carreaux indigènes. Les carreaux en ciment coloré leur ont également porté un coup funeste.

Il faut, à tout prix, faire revivre dans la Régence, soit à Tunis, soit peut-être à Nabeul, l'industrie jadis si florissante des carreaux de revêtement. Lorsque ce résultat sera obtenu, on tâchera de créer celle des faïences du bâtiment (tuiles, chéneaux, faîtières, épis, frises, etc.).

 

3. - Les broderies de soie, d'or ou d'argent sur étoffes et sur cuirs.

Visite chez l'A min. - Les ouvriers de cette partie sont, en général, fort habiles. Ils ont pour Amin (1) un homme d'une grande valeur. Je l'ai prié de travailler et de faire travailler sous mes yeux; je lui avais donné, par quelques traits, les lignes principales d'une broderie d'argent à exécuter sur un porte-monnaie en velours; je lui laissais, néanmoins, toute latitude pour le détail de sa composition.

Gilet brodé

(,) L'Amin est, en quelque sorte, le syndic d'une industrie. En général, c'est l'homme reconnu par ses collègues comme étant le plus habile dans leur profession et aussi le plus honorable. On le consulte au point de vue technique et il tranche les différends, de peu d'importance, entre les patrons et les ouvriers. Il est nommé à l'élection.

 

Les ouvriers brodeurs sont d'une habileté incomparable; il me parait cependant peu important de décrire leur manière de faire.

L'intérêt, pour moi, résidait surtout dans la manière dont l'A min procédait pour composer sa maquette et pour préparer le travail de ses ouvriers.

Composition d'une maquette. - Malgré qu'il m'ait dit qu'il s'inspirait d'une certaine fleur dont j'ai oublié le nom et qui, dans le pays, possède un caractère symbolique, il m'a semblé que les figures décoratives qu'employait l'Amin lui étaient surtout familières et qu'il devait les utiliser souvent; on voyait, en un mot, qu'il les avait dans la main. Ainsi que le montre le croquis ci-joint (fig.z, A) qui est la reproduction du porte-monnaie en question, ces éléments ornementaux se retrouvent dans presque toutes les décorations arabes. D'ailleurs, comme chez nous, dans tout bureau bien tenu, il conserve précieusement ses maquettes; il les consulte pour tout travail nouveau et, même, il les présente aux clients qui viennent lui commander un travail, afin de faciliter leur choix. En somme, pour composer, il m'a semblé qu'il procédait surtout par tradition, en faisant appel à sa mémoire, très bien garnie, du reste; je doute fort qu'il cueille souvent une plante pour en faire, en la stylisant, le motif d'une décoration originale.

 

Tracé de la maquette. - Sur un papier spécial, épais et onctueux, sorte de papier buvard résistant, le dessinateur exécute du premier coup, sans esquisse préalable, son dessin. Le trait se fait à l'aide d'une pointe, en forme de coeur (fig. 2,B), que l'on pousse devant soi, comme fait un graveur avec son burin. Cette pointe trace un sillon bien visible sur le papier, sans néanmoins traverser ce dernier; et comme, à cause de la symétrie du motif, le papier a d'abord été plié en deux, il en résulte que, d u même coup, le dessin se décalque sur la moitié qui est repliée et que, en dépliant le papier, on possède le motif tout entier, d'une symétrie parfaite.

La forme arrondie de cette pointe traçante donne aux lignes du dessin une grande continuité dans leur courbure; les rinceaux ainsi obtenus sont sans jarrets et d'un beau caractère. Il m'a semblé que, en le poussant, le dessinateur tenait cet outil d'autant plus près de la position horizontale que la ligne à tracer se rapprochait plus d'une ligne droite; pour marquer le point d'arrêt d'un trait, il le plaçait presque vertical. Quelle que soit la façon dont il opérait manuellement, il est certain que l'Amin était fort habile, car il a imaginé et exécuté la composition ci-contre en cinq ou six minutes. C'est le seul cas où il m'ait été donné devoir dessiner une maquette.

En résumé, cette industrie des broderies est très florissante à Tunis et dans toute la Régence; je ne la crois pas en décadence. En dehors des ouvriers de profession, beaucoup de femmes exécutent, chez elles, des broderies d'or et d'argent, soit pour s'en parer, soit pour les vendre.

J'estime que tous ces produits pourraient, plus qu'ils ne le font aujourd'hui, franchir la frontière de la Tunisie et trouver en Europe de nombreux débouchés chez les selliers et maroquiniers, chez les tapissiers, chez les couturières, chez les modistes, etc.

4. - Les damasquinures ou incrustations de fil d'or ou de fil d'argent sur acier.

Description du procédé. - Une surface plane ou courbe, en acier demi-dur, bleui au feu, est préalablement rayée dans tous les sens avec une lame d'acier trempé (en général un vieux sabre de Damas). Cette surface, qui primitivement était parfaitement lisse, est ainsi transformée en une succession de creux et de reliefs, presque microscopiques, à arêtes d'autant plus vives et d'autant plus coupantes que le sabre est plus affilé.

L'habileté de l'ouvrier strieur consiste à manier le sabre de telle sorte que les stries soient très rapprochées les unes des autres et très également distribuées. Quand il a strié dans un sens, il strie ensuite dans le sens perpendiculaire.

Cela fait, un autre ouvrier, le frappeur, vient alors, avec une adresse extrême, présenter d'une main un mince fil d'or ou d'argent auquel il fait prendre toutes les formes qu'il veut; de l'autre main, avec un marteau d'acier très léger, il frappe sur le fil au fur et à mesure qu'il le présente. Sous l'influence de ces coups, très rapidement répétés, le fil, qui est très malléable, s'incruste, pour n'en plus pouvoir sortir, dans les creux préparés tout à l'heure.

Le croquis ci-joint (fig. 3, a) montre, très grossie, une coupe de la surface ainsi préparée; on voit au-dessus, en b,

le fil d'argent o u d'or prêt à être enchâssé, serti en quelque sorte dans les creux de la surface.

On comprend que par ce procédé on puisse, comme on le ferait avec la pointe d'un crayon, reproduire tous les dessins filiformes que l'on peut imaginer; on peut soit se borner à des contours, soit figurer des hachures plus ou moins serrées, soit même obtenir des champs complètement recouverts; en un mot, tout ce que donnerait la gravure sur bois, on peut le réaliser par ce procédé, mais en blanc sur noir au lieu d'être en noir sur blanc.

Prix de revient. -- J'ai suivi de très près ce travail et j'ai constaté que, dans l'espace d'une heure, un ouvrier habile pouvait recouvrir par une décoration, ni trop simple ni trop compliquée, une surface de un décimètre carré environ, ce qui représente, à peu près, 0h,30 de main-d'oeuvre. Un brunissage et, au besoin, un polissage terminent ce travail.

La matière précieuse, or ou argent, qui entre en jeu est d'un poids minime à cause de son extrême ténuité; le support en acier est d'un prix peu élevé; la main-d'oeuvre, on vient d e le voir, est peu importante et cependant cette décoration est d'un grand effet et d'une solidité à toute épreuve.

Avenir et chances d'exportation. - Pour toutes les raisons qui précèdent, je crois que cette industrie est, elle aussi, susceptible de fournir des produits d'exportation. Les Tunisiens l'appliquent surtout à la décoration d'objets de sellerie (mors, étriers, etc.). Mais un industriel français qui enverrait à Tunis des pièces en acier toutes préparées, avec les poncifs des dessins à traduire en incrustations à leur surface, pourrait faire exécuter, par ce procédé, une foule d'objets destinés aux intérieurs d'édifices, tels que coffrets, vases, lustres, candélabres, rampes d'escaliers, plaques de serrures, plaques de cheminées, frises décoratives, etc.

5. - Menuiserie et industries du bâtiment.

Insuffisance technique, ignorance du dessin. - Les Indigènes ont le sentiment de la menuiserie élégante, mais le côté technique leur fait, aujourd'hui, presque totalement défaut. Les assemblages sont mal compris et mal exécutés; ni les ouvriers ni même les patrons ne savent préparer leur travail par une épure. De ce fait, cette industrie reste sans avenir; elle se traîne. Elle se relèvera lorsque, dans les écoles primaires, les enfants auront appris, grâce au dessin géométrique, à faire un relevé géométral et à préparer complètement une exécution.

C e que je dis pour la menuiserie s'étend à toutes les industries du bâtiment; ces industries pèchent par la préparation graphique des projets.

Les Arabes sentent bien leur infériorité à cet égard. C'est pourquoi des architectes indigènes, ayant dernièrement à construire un minaret important, aussi bien par ses dimensions que par sa décoration, en ont, au préalable, exécuté le dessin par plan, coupe et élévation.

L'essai était encore un peu naïf; il prouve néanmoins que l'enseignement du dessin technique sera bien accueilli par les praticiens indigènes et qu'il est désiré par eux; mais il faudra lui donner un caractère en rapport avec le génie de la race et avec les besoins bien reconnus du pays.

Les bois tournés; tour rudimentaire- II est fort amusant de voir, dans les souks, les tourneurs sur bois travailler avec le pied. Voici comment ils procèdent.

La pièce de bois (généralement c'est un bâton brut) est placée, très près du sol, entre deux pointes de fer sur lesquelles elle devra tourner et qui lui serviront de pivots. L'une des pointes est fixe et le bâton vient s'y appuyer par une de ses extrémités; l'autre pointe, grâce à un levier sur lequel agit la main gauche de l'ouvrier, est pressée légèrement sur l'autre bout du bâton.

Avant de caler la pièce de bois entre les deux pointes, le tourneur a rapidement enroulé sur son extrémité de droite la corde d'un archet. La main droite tient cet archet et lui imprime un mouvement de va-et-vient qui, par l'intermédiaire de la corde, donne à la pièce de bois un mouvement de rotation alternatif. Les deux mains sont donc occupées, l'une à serrer les pointes, l'autre à faire mouvoir l'archet, et ce sont les pieds qui tiennent le ciseau ou la gouge destinés à couper le bois.

Le procédé est barbare puisque, d'une part, ce sont les mains qui font la partie grossière du travail, tandis que les pieds accomplissent ce qui est délicat et que, d'autre part, les yeux sont très éloignés de la pièce à travailler. Mais les ouvriers sont habiles et je ne mets pas en doute que, avec des tours à la française, ils n e puissent faire de très jolis ouvrages.

Panneaux en éléments de bois tournés. - Le tourneur, opérant comme il est dit ci-dessus, débite, à sa fantaisie, dans un bâton de bois, de petits morceaux tournés ayant de 10 à 15 mm dans leur plus grande dimension. Les uns sont à profil circulaire, les autres à profils en doucine, en talon, etc... Tous ces morceaux de bois sont percés, suivant leur axe, d'un conduit central de 2 mm environ de diamètre.

D'autre part, on a fait de petits cubes qui, eux aussi, sont percés, mais de deux trous, à angle droit. On enfile ces éléments sur des fils de fer qui se croisent dans l'intérieur des cubes et l'on obtient ainsi des grillages d'un aspect très satisfaisant.

6. - Plâtres ciselés, dits Nakch-Hadida.

Le procédé. - Sur des surfaces en plâtre mort (On désigne ainsi du plâtre éventé qui fait avec l'eau une prise incomplète et qui, ne devenant jamais très dur, se prête pendant longtemps au travail de ciselure), l'artiste (le traceur) dessine au compas et à la règle des combinaisons géométriques, décoratives, souvent extraordinaires. Après quoi, ses aides, armés d'un étroit ciseau d e menuisier, cisèlent et creusent le plâtre entre les lignes, à des profondeurs atteignant de 6 à 10 cm..

La pente de ces entailles est, en général, plus grande en a (fig.4),à la partie supérieure, celle qui est située au-dessus des yeux, qu'elle ne l'est pour les entailles placées plus bas, en b ou en c, par exemple. De cette façon, le rayon visuel d'un spectateur placé à moyenne distance voit chacune des entailles dans toute sa profondeur.

J'insiste sur ce détail pour montrer que les artistes tunisiens ont le sentiment des effets perspectifs et que, à l'exemple des Grecs de l'antiquité, ils en tiennent compte dans l'exécution.

Les tracés. - Les combinaisons géométriques imaginées par les traceurs sont véritablement très belles quoique très extraordinaires. Elles sont compliquées et, cependant, elles ne sont pas diffuses; elles accusent, toutes, un parti de composition très frappant et très net que des détails infinis viennent agrémenter, sans le faire disparaître. 0n donne aux traceurs une surface quelconque, plaine, sphérique ou autre, limitée d'une façon plus ou moins simple et, sans commettre une seule erreur, sans se reprendre, ils combinent des polygones qui se ferment rigoureusement, qui s'enchevêtrent et se retournent gracieusement et qui, en fin de compte, couvrent cette surface d'un réseau, presque mystérieux, qui vous captive.

Prix de revient. - Il existe encore à Tunis deux ou trois artistes capables d'inventer et d'exécuter ces prodigieuses combinaisons. Si l'on se rapporte aux prix payés pour les beaux plâtres ciselés exécutés récemment au Bardo, cela reviendrait, aujourd'hui; excessivement cher. La profusion de ces ornements dans les anciens édifices prouve, cependant, qu'il ne devait pas en être ainsi autrefois. Mais, au Bardo, on travaillait pour le gouvernement du Bey, et l'on cherchait à réaliser des merveilles, ce qui explique cette cherté. Des architectes (Entre autres, M. Pétrus Maillet) qui en ont fait exécuter pour des particuliers et M le Directeur du Collège Alaoui, qui en a fait ciseler aussi pour le musée de cet établissement, affirment, au contraire, que les prix qu'ils ont payés n'ont rien eu d'exagéré.Les platres ciselés de la Kouba

Possibilité d'application et d'exportation. - Quoi qu'il en soit, tout en reconnaissant que ces décorations très fragiles, faites sur plâtre, ne peuvent être exécutées que sur place et ne supporteraient pas le transport, je me demande s'il ne serait pas possible d'en prendre des empreintes et de les réaliser, ensuite, en faïence ou en porcelaine. Dans ces conditions, les quelques artistes tunisiens qui ont conservé la tradition pourraient s'utiliser à créer des maquettes dont s'empareraient les céramistes. Les industriels qui entreraient dans cette voie devraient se contenter de donner aux artistes tunisiens la figure et les dimensions des panneaux à orner; ils devraient ensuite s'en rapporter complètement à eux pour le détail de la composition, car ma conviction intime est que personne en France (si ce n'est peut-être le savant Artiste, auteur de l'Art arabe) ne possède aussi bien qu'eux la clé de ces combinaisons.

CHAPITRE Il. - LES INDUSTRIES D'ART A NABEUL.

4. - Situation de la ville; ses industries.

Nabeul est une ville de 8ooo habitants, située sur la côte est du cap Bon, a 70 km environ de Tunis (voir fig.5). La fertilité du sol y est extrême; elle est entourée de jardins très florissants.

Ses industries principales sont les poteries, les sparteries, les tissus et les broderies. Ces deux dernières sont peu importantes; elles existent là comme dans presque toutes les villes arabes; je n'en parlerai pas.

M. Resplandy, architecte du gouvernement de la Régence, avait tenu à faire avec moi la visite de Nabeul. II s'intéresse vivement aux progrès de la céramique en Tunisie. Aussitôt que l'industrie locale sera capable de lui fournir, d'une manière certaine, de bons produits, il les emploiera très largement dans ses constructions. Les industriels trouveront en lui un guide artistique aussi sûr que bienveillant. Nous avons été reçus et guidés à Nabeul par M. Debon, directeur de l'École primaire, auteur d'un Mémoire à la fois statistique et technique sur l'industrie des poteries dans cette ville. La plupart des détails qui suivent m'ont été fournis par lui et je tiens à le remercier, ici, de son obligeance.

Poterie

- L'industrie des poteries, à Nabeul.

Fabrication actuelle. -- Il existe, à Nabeul, 45 o u 50 ateliers de potiers, chacun d'eux comprenant, en outre du patron, deux ou trois ouvriers et quelques apprentis. Souvent, plusieurs potiers se groupent autour d'un même four, dans lequel ils cuisent à tour de rôle.

On fabrique, surtout, des vases d'usage domestique, tels que: casseroles à couscous, gargoulettes ou carafes poreuses dites encore alcarazas, aux formes et aux dispositions les plus curieuses, tasses à boire, amphores pour loger l'huile, flambeaux, tambourins, etc.

Ces poteries sont généralement brutes, c'est-à-dire sans émail, et poreuses. La terre est d'excellente qualité; sa plasticité est remarquable. 0n cuit au bois, dans des fours cylindrosphériques presque complètement enterrés, afin d'éviter les déperditions de chaleur. Ces fours sont à deux étages.

La couverte émaillée, quand elle existe, est exclusivement jaune, verte ou brune; elle se vitrifie en seconde cuisson.

Les potiers de Nabeul ne connaissent plus ni les émaux blancs, ni ceux d'une couleur autre que les précédentes, et ils le regrettent beaucoup.

Ces potiers sont d'une rare habileté pour le tournage(ébauchage)des pièces. Ils semblent avoir hérité des anciens artistes de l'antiquité, et les formes rappelant beaucoup celles des vases grecs prennent, tout naturellement, naissance sous leurs doigts lorsqu'on ne vient pas violenter leur goût.

La grande île de Djerba, située à 250 km au sud environ de Nabeul, a été de tout temps, elle aussi, un centre céramique important. 0n y fabrique, entre autres, d'énormes amphores à huile cubant plus de 300 litres;ce sont de magnifiques pièces faisant honneur à la fabrication de cette île.

Fabrication ancienne. - Les vieilles poteries de Nabeul étaient supérieures aux modernes. On en peut voir des spécimens chez quelques marchands de curiosités dans les souks de Tunis.

M. B. Buisson a réuni une collection de poteries modernes de Nabeul au Collège Alaoui dont il est le directeur, et M Roy, Secrétaire général du Gouvernement tunisien, a groupé des échantillons de poteries anciennes et modernes au Dar-el-Bey (palais du Gouvernement).

Progrès à réaliser. - Ce qui manque aux potiers de Nabeul, pour égaler leurs devanciers, c'est la connaissance de quelques matières premières (particulièrement des émaux blancs ou colorés) et celle de quelques procédés techniques perfectionnés. Mais ils ont conservé le secret des belles formes et l'habileté de main ; c'est le principal; il sera possible de leur procurer ce qui leur manque et de rendre plus prospère encore que par le passé leur belle industrie. Mais, pour cela, il ne faudra ni fausser ni violenter leurs qualités naturelles et bien se garder de leur imposer des modèles, des décorations et des couleurs en opposition avec leur génie. J'essaierai de démontrer cela dans la seconde partie de mon travail.

3. - L'industrie de la sparterie, à Nabeul.

Nattes en jonc. - On fabrique à Nabeul des nattes en jonc et des nattes en alfa. Il existe un assez grand nombre de petites fabriques comprenant, elles aussi, un patron, deux ou trois ouvriers et des apprentis.

Ces nattes sont de véritables tissus dans lesquels la chaîne est formée par des fils très forts ou par de petites cordes, tandis que la trame est constituée par des fibres végétales de jonc ou d'alfa. Ces fibres sont souvent colorées (vert, rouge, violet, noir; etc, et les ouvriers, en combinant les fibres naturelles avec les fibres colorées, obtiennent ainsi les dessins les plus variés.

Ils sont d'une grande dextérité; ils travaillent accroupis, la chalne étant tendue horizontalement devant eux à quelques centimètres de terre; c'est avec leurs doigts qu'ils font passer les fibres de la trame entre les fils de la chaîne, les doigts jouant ici le même rôle que la navette dans un métier ordinaire.

Nattes en alfà. - Les nattes en alfa coûtent plus cher que celles en jonc. Cela tient, d'une part, à ce que l'alfa ne pousse pas abondamment à Nabeul, qu'il faut l'importer et, d'autre part, à ce que la fibre d'alfa étant plus ténue que le jonc, le travail est plus long à exécuter. Par contre, ces nattes sont plus épaisses que les autres, plus moelleuses et plus semblables à des tapis.

0n se sert des unes et des autres pour garnir le sol et les murs des mosquées, des cafés et des maisons. Elles sont un objet de très grande consommation.

Prix de revient, avenir. -- Le prix des nattes en jonc est très faible; il varie de 0 F 3o à 0 F 40 le mètre carré pour les plus ouvragées.

Je crois que les belles nattes de Nabeul pourraient parfaitement, étant donné leur bas prix, constituer un article d'exportation.

Sans aller jusqu'à Nabeul, on peut voir des spécimens de ces nattes dans un dépôt qui existe aux souks de Tunis. Le prix en est un peu plus élevé; très peu, car le transport à dos de chameau, de Nabeul à Tunis, est extrèmement économique.

 

CHAPITRE III.-- LES INDUSTRIES D'ART A KAIROUAN.

Kaïrouan, la cité sainte (voir plus haut, fig. 5), est aussi une ville très industrielle et très commerçante. Ses souks sont le centre de fabrications renommées : babouches, gants pour frictions, vêtements, objets en cuivre repoussé, cardeuses pour la laine, etc. Mais la grande industrie de Kaïrouan est celle des tapis; c'est la seule que j'étudierai.

1. - L'industrie des tapis.

Ouvrières en tapis. - Il n'y a pas, Dieu merci! d'usine spéciale à Kaïrouan; ce sont des femmes, au nombre de 4000 ou 4500, m'a-t-on dit, qui les fabriquent chez elles afin de s'en faire un petit revenu. Le mari leur assure le vivre et le couvert et c'est à elles à faire des tapis pour se donner le superflu, bijoux, parfums, etc.

Genre des tapis fabriqués. - J'ai vu fabriquer deux genres de tapis : le margoum ou tapis tissé, et le zerbia (Le zerbia est le tapis connu en Europe sous le nom de kaïrouan) ou tapis à haute laine, à points noués; on fait beaucoup plus de ce dernier que de l'autre et il coûte moins cher.

Tapis margoum. - Le m argoum estu n véritable tissu. Entre les fils d'une chaîne tendue verticalement, fils qui sont généralement en poil de chameau pour les beaux produits, l'ouvrière fait circuler des navettes qui déroulent et enchevêtrent des fils de laine de différentes couleurs. Elle peut obtenir ainsi des dessins agréables.Tisseuse de tapis

Le margoum, avons-nous dit, coûte assez cher, surtout parce que sa fabrication est lente; de plus, ses dessins ne sont pas très variés. Tout cela tient à ce que les métiers sont très rudimentaires; en les perfectionnant on pourrait améliorer singulièrement le prix de revient et augmenter le choix des modèles.

Tapis zerbia. Procédés. - Une chaine en laine, en chanvre ou, mieux encore, en poil de chameau est enroulée sur un tambour qui n'est autre chose qu'une poutre de bois horizontale, à section rectangulaire, suspendue près du plafond de la chambre. Le bout inférieur de cette chaîne est fixé sur une autre poutre, semblable à la première, dont le poids, assez considérable, suffit à tendre les fils. La poutre inférieure pend ainsi à quelques centimètres du sol ;ses extrémités sont maintenues entre deux rainures qui l'empêchent de tourner et il en est de même de la poutre supérieure. Au fur et à mesure que le tapis avancera on sortira les extrémités de chaque poutre hors de leurs rainures, on enroulera sur la poutre inférieure la partie du tapis qui vient d'être terminée et l'on déroulera, par en haut, une longueur équivalente de chaîne. Les fils de cette chaîne sont d'autant moins espacés que l'on veut obtenir un tapis plus fin.

Une, deux ou trois femmes (ce nombre varie suivant la largeur du tapis) sont accroupies près de la poutre inférieure; chacune d'elles a pour domaine de ses opérations une largeur de I mètre environ. Elles ont à leur portée des pelotes d e laine de différentes couleurs qu'elles tiennent de la main droite; dans une de leurs mains, la gauche ordinairement, elles tiennent soit des ciseaux, soit une sorte de canif, destinés à couper le brin de laine.

Avec une dextérité remarquable, elles nouent de la main gauche, sur deux fils de la chaîne, un fragment de fil de laine de la couleur voulue. La longueur de ce brin est calculée de telle sorte que le bout flottant, une fois le noeud fait, possède une longueur variant de 10 à15 mm ou 20 mm, suivant la hauteur de laine que doit posséder le tapis. Avec le canif, elles coupent ensuite, à la même longueur, la partie du fil tenant encore à la pelote.

Bien entendu, si pour une rangée d'ordre pair on a noué ensemble les fils de chaîne I avec 2, 3 avec 4, 5 avec 6, etc., pour la rangée suivante, d'ordre impair, on nouera 2 avec 3, 4 avec 5, 6 avec 7,etc., de façon à rendre les fils de chaîne solidaires les uns des autres.

Quand une rangée horizontale de noeuds est terminée, on la tasse, avec une sorte de peigne, sur la rangée précédente et l'on passe à la rangée suivante.

Organisation d'un atelier. - Toutes les femmes qui travaillent à un même tapis s'entendent et obéissent à celle qui est la plus habile pour concourir à l'exécution d'un dessin voulu. Je crois qu'elles opèrent par points comptés; je n'ai pas vu, comme à Aubusson, la moindre maquette, dessinée ou peinte, apparaître soit sur la chaîne, soit derrière elle, pour guider les noueuses dans le choix des couleurs.

Un même atelier de femmes fait pendant longtemps le même tapis; d'ailleurs, les Orientaux ne s'attachent pas à obtenir une régularité mathématique, et ils ont raison. Dès que les ouvrières ont fait une ou deux fois le même dessin, elles l'ont, en quelque sorte, dans la main, et c'est avec une rapidité et avec une sûreté étonnantes qu'elles font leurs points noués.

Prix actuels. - Les prix actuels sont assez élevés. Cela tient d'abord aux intermédiaires beaucoup trop multipliés et, aussi, aux droits trop élevés et trop nombreux qui, en Tunisie, frappaient, il y a peu de temps encore, toutes les transactions. Droit pour être vendue comme toison, droit après le lavage, droit après le peignage et après le filage, droit après la teinture, droit de vente une fois le tapis terminé, droit d'exportation et, enfin, droit d'entrée en France : telles étaient les charges qui frappaient, et qui frappent peut-être encore, la laine depuis son passage du dos du mouton jusqu'au logis de l'acheteur.

Décadence de cette industrie. - Les tapis modernes, tout en valant presque les anciens comme dessin, leur sont très inférieurs comme qualité et sont de moins en moins recherchés. Les ouvrières qui les font sont aussi soigneuses et aussi habiles que par le passé, mais les couleurs qu'elles emploient sont criardes et peu solides. On pouvait laver les anciens tapis, même à l'eau de mer; leurs couleurs, loin de s'éteindre, semblaient se raviver. On possédait alors des rouges, des bleus et des verts merveilleux; aujourd'hui ce sont des vilains violets qui dominent. Rien qu'en frottant les tapis modernes avec du papier ils déteignent et, de plus, les laines se gâtent rapidement, se mangent aux vers ou se putréfient.

Causes de cette décadence. - Ces infériorités tiennent, d'une part, au mauvais lavage des laines et, d'autre part, à la mauvaise qualité des couleurs employées. Les intermédiaires ont inondé la place de couleurs à base d'aniline, généralement de fabrication allemande: ou bien elles sont mauvaises, ou bien les teinturiers indigènes ne savent pas les fixer ni les rendre inaltérables. Elles ont remplacé partout, à cause de leur bas prix, les belles et solides couleurs végétales que les anciens teinturiers savaient extraire des plantes de la région et savaient si bien employer. Les secrets de cette extraction et de cet emploi semblent ignorés des teinturiers actuels de Kaïrouan.

Cependant, M Henry, qui était contrôleur de Kaïrouan lors de mon passage, m'a dit avoir fait des recherches et avoir retrouvé ces plantes colorantes. Sa qualité d'ingénieur, ancien élève de l'École Centrale, donne une importance particulière à son affirmation ainsi qu'au Mémoire adressé par lui, sur ce sujet, au gouvernement tunisien.

Par ici la sortie