DES PEUPLES DE L'ALGÉRIE.
La race des peuples de l'Algérie est aujourd'hui encore à peu près la même qu'anciennement. Deux races bien distinctes s'y touchent sans se confondre; ce sont : dans l'antiquité, les Numides, les Lybiens, les Berbères; et de nos jours, les Arabes et les Kabyles. Les Berbères ou Maures, peuple agricole et industriel, habitant les villages sur les hauteurs, se sont unis d'une manière plus stable aux dominations romaines et carthaginoises, et à la civilisation plus avancée de ces deux nations, que les Numides, peuple nomade, pasteur, sans agriculture et sans industrie.
Les Kabyles sont remarquables par leurs habitudes sédentaires , leurs occupations qui les portent vers l'agriculture et l'industrie; ils semblent offrir plus de moyens d'action à la civilisation. C'était donc avec les Kabyles qu'il fallait s'empresser d'établir les liens naturels de commerce et d'échange, et créer des intérêts directs et positifs, comme firent les Carthaginois et les Romains avec les Berbères. Et si l'on veut s'assurer une position stable en Afrique, il faut gagner les Kabaïles par la douceur et des concessions; une fois ce point obtenu, on aura un grand et puissant parti dans l'Algérie, une avant-garde de conquête et de civilisation. Or, pour agir sur un peuple, il faut et le comprendre et être compris de lui: ce n'est pas la force brutale et destructive des armées qui peut seule soumettre un peuple à une domination étrangère; il faut le captiver par ses intérêts et ses mœurs, et surtout par une justice impartiale qui châtie sévèrement sa rébellion, mais qui le protège aussi contre les prétentions injustes même des vainqueurs, et la colonisation pourra alors achever ce que les armées ont commencé pour l'établissement permanent de nos possessions en Afrique.
Origine des peuples. La régence d'Alger comprend la Numidie et presque toute la Mauritanie Césarienne. Gouverné d'abord par des princes indigènes, cet Etat devint successivement la conquête des Romains , des Vandales en 428, des Grecs en 533, des Arabes en 69D,des Espagnols, des peuples de l'intérieur de l'Afrique, des Turcs. La population actuelle, qui se compose du mélange de ces diverses races, est divisée en six classes par le docteur Shaw, savoir
Les Kabyles (de qabaily, tribu, et djebaly, moniagne),
Les Maures;
Les Arabes, Les Turcs , Les Juifs, Les renégats.
Les Kabaïles ou Berbéres peuvent être considérés comme les habitants primitifs du pays; ce sont les seuls qui ne parlent pas la langue arabe. On les croit issus d'une tribu de Sabéens qui vint s'établir en Barbarie sous la conduite du roi Melek-1friqui. Retirés dans les montagnes, ils sont divisés en un grand nombre de tribus qui toutes out leur chef particulier, et se font gloire de ne jamais s'allier avec les autres nations. Ils habitent des gurbies, maisons construites avec de grands quartiers île terre grasse séchée nu soleil, ou avec des claies enduites de boue. Les toits de ces habitations sont en paille , ou bien formés de gazons appliqués sur des roseaux et des branches d'arbre. L'intérieur des gurbies n'est pas divisé ordinairement en plusieurs pièces, cependant un coin est réservé pour le bétail. La réunion de toutes les gurbies d'une tribu s'appelle dachkras.
Les Maures sont les descendants des anciens habitants de la Mauritanie; on les divise en deux classes, ceux des villes et ceux des campagnes.
Les Maures qui habitent les villes et les villages se livrent au commerce, exercent des métiers, sont propriétaires de maisons et de biens de campagne, et occupaient, sous les ordres du dey, des beys et des agas, les emplois de l'administration réservés aux gens de leur nation.
Les Maures habitent les villes et les plaines cultivées, et composent plus de la moitié de la population. Leur extérieur semble prouver qu'ils descendent d'un mélange d'anciens Mauritaniens et Numides avec les Phéniciens, les Romains et les Arabes. Ils ont la peau plus blanche, le visage plus plein, le nez moins saillant, et tous les traits de la physionomie moins prononcés que les Arabes.' On dépeint les Maures comme avares et débauchés, sanguinaires et lâches, avides et paresseux, vindicatifs et rampants. Ils préfèrent le luxe des habits à la bonne chère : les exercices à cheval sont, avec le tir des armes à feu, leur passe-temps favori. Les femmes maures sont généralement belles.
Les Arabes, venus d'Asie, conservent leur physionomie mâle, leurs yeux vifs, leur teint presque olivàtre; ils sont d'une taille moyenne et assez bien prise. Une partie d'entre eux s'adonnent à la culture des terres, et occupent des demeures fixes. Les autres vivent sous des tentes et errent avec leurs troupeaux; ils se nomment Arabes bédouins ou indépendants. Fainéants et incapables de se livrer à aucun travail, les Arabes passent toute leur vie à fumer et à jouir des plaisirs de la campagne. Une extrême sobriété , un mélange da ruse et de cordialité, un besoin impérieux de liberté et d'indépendance, une hospitalité qui ne se dément jamais, tels sont les traits auxquels on peut facilement les reconnaître. Ce qu'ils aiment le mieux au monde , c'est leur cheval; aussi sont-ils excellents cavaliers. Gouvernés par des cheikhs, ils payent rarement sans y être contraints le tribu qui leur est imposé.
Les Berbères ou Kabales forment une race distincte des deux précédentes, et qui parait indigène de l'Afrique septentrionale. Elle comprend vraisemblablement les restes des anciens Gétules et des Lybiens. Les Berbères ont un idiome particulier qui se nomme choviah, chillali ou berber, et qui est répandu depuis l'Atlas jusque dans (oasis de Syouah. Ils ont le teint rouge et noirâtre, la taille haute et svelte, le corps grêle et maigre. Ils sont, comme les Arabes, divisés en petites tribus gouvernées par des cheiks. Les Kabaïles sont courageux et infatigables.; ils combattent à pied , sans chefs et sans ordre : on peut les comparer aux guérillas espagnoles. Ce peuple incorruptible se distingue par son fanatisme.
Outre ces trois races, la régence d'Alger renferme un assez grand nombre de Turcs et de Juifs. On donne le nom de Kodoughlis aux habitants provenant du mélange des Turcs avec les femmes maures.
Les Maures de la campagne sont des familles errantes fort pauvres, ne possédant aucun bien immeuble..
Ces familles ou tribus se distinguent par le nom du pays qu'elles occupent, ou par celui des chefs dont elles descendent. Chacune de ces tribus forme un village ambulant, nommé douar ou adouar; il est composé de tentes, comme un camp; chaque tente sert de logement à une famille, et tout adouar est gouverné par un cheikh, qui prend soin du bien commun. Ce chef est ordinairement choisi dans une famille qui croit descendre des anciens rois ou princes. Ces peuples habitent les contrées qui leur plaisent', ayant soin de n'être jamais dans le voisinage des troupes turques; ils y louent, des habitants des villes, des terrains qu'ils ensemencent, et avec le produit de leurs récoltes ils payent le loyer et l'impôt du dey, qui est proportionné au nombre des Individus dont se compose l'adouar, et à l'étendue du terrain. Le cheikh répond pour tous, et tous sont mutuellement garants les uns des autres. Rien de plus misérable 'et de plus malpropre que les douars de ces peuples. Leurs meubles se réduisent à un moulin portatif pour écraser le grain; quelques cruches en terre pour mettre l'huile, le riz et la farine; quelques nattes pour s'asseoir et se coucher, et un pot pour faire cuire les aliments; une feuille de palmier leur sert de table. Quelquefois la même tente renferme deux ou trois familles, avec les chevaux, les ânes , les vaches, etc. Les chiens gardent la demeure contre les lions et les renards, et les chats la garantissent des rats et des serpents, qui se montrent en grand nombre dans certaines contrées. La tente du cheikh, placée au milieu du camp, est plus élevée que les autres; toutes sont soutenues par de grands pieux; elles ont la forme d'un pavillon : une place est réservée au centre pour le bétail. Les tentes sont faites avec une étoffe en laine noire ou blanche, ordinairement fort sale et d'une odeur fétide.
Les hommes cultivent la terre, et vont vendre leurs grains, leurs fruits, leurs volailles et autres denrées aux marchés forains et dans les villes. Les femmes et les enfants font paître les troupeaux, vont chercher le bois et l'eau, apprêtent la nourriture de la famille, et ont soin des abeilles et des vers à soie, qui sont une de leurs plus grandes richesses.
Les Maures de la campagne ont le caractère guerrier; leur adresse à cheval est fort remarquable. Leurs armes consistent en une espèce de lance courte appelée zagaye, qu'ils tiennent toujours à la main , et en un coutelas qu'ils portent dans un fourreau suspendu derrière le dos.
Les .Arabes sont les descendants des anciens Arabes mahométans qui conquirent la Mauritanie. De même que les Kabaïles, ils ne se marient jamais qu'entre eux, et ils se croient pour cette raison le peuple le plus noble de l'Afrique. Quelques-uns des Arabes qui habitaient les villes, ne voulant pas perdre leurs propriétés , se soumirent aux Turcs et s'allièrent aux autres nations; ceux-là sont regardés par leurs compatriotes comme des êtres dégradés et aussi méprisables que les Maures.
Lorsque les Arabes, retirés dans les forêts et les parties les plus sauvages du territoire, apprennent qu'une force militaire se dirige vers eux pour les mettre à contribution , ils cachent leurs grains et leurs effets dans des fosses profondes, et ils s'enfuient avec leurs troupeaux : s'ils sont surpris, on les rançonne doublement.
La plupart de ces peuples, qui habitent l'Atlas et les déserts , sont riches par le commerce qu'ils entretiennent avec les Etats de Tunis et de Maroc ; ils vivent dans l'aisance, ont de belles tentes, des habits très propres , et des chevaux d'une race assez remarquable.
Il y avait très peu de chrétiens libres dans la régence d'Alger. Avant l'expédition de lord Exmouth , les esclaves de cette religion étaient tellement nombreux, qu'ils auraient pu se rendre maitres des principales villes, s'ils n'avaient été retenus parla crainte d'un châtiment cruel , au moindre soupçon de rébellion. Presque tous les habitants avaient de ces infortunés à leur service. Depuis 1816, l'esclavage des Européens a été aboli; ce fut la première condition que l'Angleterre imposa à la régence pour lui accorder la paix.
On fait remonter le séjour des juifs dans le royaume d'Alger à l'époque de la destruction de Jérusalem par Vespasien; mais le plus grand nombre vient des juifs chassés de l'Europe dans le XIVe siècle. Méprisé et maltraité par les Turcs, les Maures et les Arabes, ce malheureux peuple ne peut porter que des vêtements noirs. Si un individu de cette nation commet la moindre faute contre le gouvernement, il est brûlé vif. Les juifs qui veulent embrasser le mahométisme sont obligés de se faire d'abord chrétiens. lis ont leurs juges particuliers pris parmi eux, mais ils peuvent en appeler à la justice turque.
Mœurs , coutumes, etc. -Les mœurs des Kabailes ont beaucoup d'analogie avec celles des Arabes bédouins, ou Arabes du désert.
Les Maures de la campagne, quoique pauvres, sont très fiers, et regardent ceux de leur nation qui habitent les villes comme des esclaves vendus à l'iniquité des Turcs. Si un aga ou gouverneur d'une ville de leur voisinage leur fait une insulte, ils lui déclarent la guerre; mais alors ceux de leurs compatriotes qui se trouvent dans la ville, craignant les suites de cette rupture, s'établissent médiateurs, et ne tardent pas à faire faire la paix.
Les Maures sont très voleurs, et l'on ne peut s'éloigner des villes sans une escorte.
Tous les soirs, dans chaque douar, les chefs de tente montent à cheval et s'assemblent en cercle dans une prairie autour du cheikh; là on délibère sur les affaires publiques : le femmes n'ont jamais aucune part à ces réunions et ignorent ce qui s'y passe.
Les garçons se marient à l'âge de 14 ans; les filles à 10 et même à 8 : on en a vu donner à 11 ans des preuves de fécondité. Le mariage des Maures est une espèce de marché qui se conclut entre le père de la fille et le garçon qui veut l'épouser. Lorsque le prix est fixé , le garçon conduit devant la tente de son beau-père la quantité de bestiaux convenue, et la future se prépare à recevoir son époux. Quand celui ci est à, l'entrée de la tente, on lui demande ce que l'épouse lui coûte; à quoi il répond qu'une femme sage et laborieuse ne coûte jamais trop cher. Les fiancés se félicitent alors réciproquement, et attendent ensemble que toutes les figés du douar soient arrivées. Celles-ci font monter la mariée sur un des chevaux du futur, et la mènent devant sa tente, en poussant des cris de joie. A son arrivée, les parents du mari lui donnent un breuvage composé de lait et de miel; tandis qu'elle boit, ses camarades chantent et souhaitent au nouveau couple toutes sortes dé prospérités. L'épousée met pied à terre, et ses compagnes lui présentent un bâton qu'elle plante en terre aussi profondément qu'il lui est possible de le faire, en disant que, comme le baton ne peut sortir sans qu'on l'arrache avec violence, de même elle ne quittera jamais son mari à moins que d'y être contrainte. Après cette cérémonie, on la met en possession des troupeaux, qu'elle conduit aussitôt au pâturage, pour faire connaître qu'elle doit coopérer au bien-être de la communauté; enfin elle revient à la tente, et se réjouit avec ses compagnes jusqu'au soir. Lorsque le mariage est consommé, la femme porte pendant un mois un voile qui lui couvre le visage : elle ne sort pas pendant tout ce temps.
Les Arabes sont très paresseux; ils passent une grande partie de leur vie à s'amuser et à fumer; ils sont très polis entre eux et grands faiseurs de compliments, mais d'une fierté sauvage à l'égard des étrangers, parce qu'ils méprisent toutes les autres nations, envers lesquelles ils sont en général traîtres et trompeurs.
Les coutumes des Arabes sont encore ce qu'elles étaient il y a trois mille ans; ils marchent ordinairement pieds nus, ou seulement avec des sandales, et le maître de la maison a l'usage d'offrir à celui qui le visite de l'eau pour se laver les pieds.
Lorsqu'ils ont la guerre avec leurs voisins, ils emmènent leurs femmes et leurs enfants, afin que leur présence anime leur courage par la crainte de les perdre ou de les voir captifs.
Parmi les Turcs, les mœurs sont extrêmement relâchées; la plupart vivent avec des concubines maures ou arabes ; et beaucoup se livrent à des plaisirs qui prouvent l'excès de leur dépravation.
Les Kolouglis étaient éloignés des emplois et assez mal traités sous le rapport des avantages sociaux; ils sont aussi, de toute la population de la régence, ceux que l'étranger aurait le plus de facilité à mettre dans ses Intérêts.
En général, les habitants des Etats d'Alger ont des mœurs fort corrompues; ils témoignent aux étrangers beaucoup de brutalité et de hauteur, ce qu'il faut attribuer au manque d'éducation et à l'habitude de commander dans leur intérieur à des esclaves de toutes les nations.
Lorsque les Algériens se rendent chez une personne de leur connaissance, ils se font annoncer par un esclave, et le maître de la maison vient les recevoir dans une espèce de parloir, où Il leur offre des pipes et du café : les femmes sont alors prévenues, afin qu'elles ne se montrent pas. Si quelqu'un s'introduisait dans une maison sans avoir été annoncé , il serait considéré comme un voleur et puni comme tel. Quand les femmes se visitent entre elles, elles en font informer le maître de la maison, pour qu'il évite de paraître pendant le temps qu'elles passent chez lui.
Les habitants d'Alger traitaient sans conséquence les chrétiens; quelques-uns même leur permettaient de voir quelqu'une de leurs femmes.
Les Algériens, qui tiennent à leur réputation, mènent une vie simple et laborieuse, et observent strictement leur religion.
Tous les jeux leur sont défendus, excepté les dames et les échecs; encore ne peuvent-ils pas y jouer de l'argent. Ils n'ont ni spectacles publics ni particuliers; ils emploient la moitis de leur existence à fumer et à boire du café, sans autre société que celle de leurs femmes, de leurs concubines ou de leurs esclaves.
Le carême est une espèce de carnaval pour la jeunesse libertine, qui passe les nuits dans la débauche; mais les gens sages se renferment chez eux et observent pendant le jour un jeûne scrupuleux.
Lors de là célébration da quelque zînah ou grande fête, on se permet plus de liberté. Les balcons qui donnent sur la rue sont alors ouverts; chacun se fait un point d'honneur de décorer sa maison à l'extérieur comme à l'intérieur, et de se montrer vêtu avec magnificence. Les hommes et les femmes courent pêle-mêle pendant ce temps, parés de leurs plus riches habits, et entrent partout où bon leur semble.
Les Algériens sont généralement très avares. La plupart des chefs de famille ont un trésor enterré qu'ils réservent pour les cas extraordinaires. Cette habitude leur évite d'ailleurs les désagréments qu'ils pourraient éprouver si l'on connaissait leur fortune.
Les Turcs et les Maures se lèvent de grand matin; ils travaillent, après les prières publiques , jusqu'à dix heures ; ils dînent, et se remettent ensuite à l'ouvrage jusqu'à la prière de l'après-midi, appelée aâsr. Toute occupation cesse alors, et l'on ferme même les boutiques. lis soupent ordinairement après la prière mohreb , et se couchent dès qu'il fait nuit.
Ceux qui n'ont pas d'affaires passent la journée dans des bazars, ou bien dans des cafés.
L'ameublement des Algériens consiste en une estrade recouverte de tapis où de nattes et de quelques coussins ; c'est là qu'ils s'asseyent une partie du jour, et qu'ils dorment pendant la nuit. Une tenture faisant séparation cache les matelas et les autres effets, qui restent dans un coin de l'appartement. Les fenêtres et les portes sont fermées par des rideaux.
Les Algériens n'ont pas de médecins; ils croiraient faire une offense à Dieu s'ils prenaient un remède interne : ils se permettent seulement quelques curatifs extérieurs.
Les hommes sont vêtus d'un kaîk, pièce d'étoffe de laine blanche très grossière de quatre à cinq aunes, dont ils s'enveloppent entièrement; quelques-uns entourent leur tète d'un morceau de drap. Le cheikh porte une chemise et un burnous, qui est une espèce de cape en laine avec un capuchon. Et par-dessus tout cela ils portent une longue robe en drap léger qu'ils- appellent caff'etan. Les manches de ce caffetan sont très larges; le devant est orné d'agrafes et de broderies d'or et d'argent; dans leur ceinture ils placent un poignard dont le manche est d'agate ou en vermeil. La chaussure consiste en des pantoufles pointues en maroquin rouge ou jaune; les bas ne sont point en usage ni pour les hommes ni pour les femmes.
Le turban se compose d'une petite calotte de laine rouge, et d'une pièce de mousseline, de plusieurs aunes de long, tournée autour de la tête.
Les Algériens avancés en âge ou qui occupent certains emplois portent une longue barbe taillée en pointe; tous se font raser les cheveux. Les jeunes gens ne laissent croître que la moustache, et n'ont pour coiffure qu'une calotte rouge sans turban. La tête des enfants est couverte d'une calotte d'étoffe ornée d'une grande quantité de pièces d'argent et même d'or.
Les enfants de l'un et l'antre sexe restent nus jusqu'à sept ou huit ans; à cet âge seulement on les couvre des quelques haillons: ils couchent sur de la paille, du foin ou dee feuilles sèches. Tout le temps que les enfants sont à la mamelle, la mère, lorsqu'elle va au travail, les porte sur son dos dans une mandille, et leur donne le sein par-dessus l'épaule. Ordinairement les enfants sont très robustes, et marchent à six mois.
Les femmes maures se couvrent avec une étoffe de laine qui prend au-dessous des épaules et descend jusqu'aux genoux. Leurs cheveux sont tressés et ornés de dents de poisson, de corail ou de grains de verre; elles portent aux bras et aux jambes des bracelets en bois ou en corne; elles sont tatouées à la figure, aux bras et aux cuisses.
Les Arabes vivent fort sobrement de galettes cuites sous la cendre, de légumes, de fruits, de lait , de miel, et des agneaux de leurs troupeaux; ils font eux-mêmes leurs tentes, qui sont en laine et fort propres; ils font aussi de belles nattes de feuilles de palmier qui leur servent de sièges et de lits.
Ils portent des chemises de gaze fine, des caleçons, des vestes, et par-dessus ces vêtements un burnous de couleur rouge ou bleue, avec des tresses de- soie à la couture de devant, et une grande houppe de laine ou de soie au haut du capuchon : quelques-uns ont ces ornements en or.
Mœurs des femmes. Les femmes arabes distinguées par leur fortune sont habillées fort richement : elles portent des chemises de gaze très fine, des caleçons comme les hommes, et une espèce de veste de soie, par-dessus laquelle elles mettent une longue robe de couleur qui va à mi-jambe, et dont les manches sont extrêmement larges. Lorsqu'elles doivent paraître en habits de cérémonie, elles jettent sur elles un long manteau, ordinairement de couleur rouge ou bleue, dont elles attachent les deux bouts sur les épaules avec des agrafes d'argent; elles ont des anneaux de même métal aux oreilles, aux doigts, aux bras et au bas des jambes.
Les femmes arabes moins riches portent un costume à peu prés semblable; mais, au lieu d'être en soie, il est en laine; leurs cheveux sont entrelacés de chapelets d'ambre ou de corail; elles en ont aussi une grande quantité autour du cou. Lorsqu'elles sortent, elles tiennent à la main une espèce de masque qu'elles mettent sur leur figure quand elles rencontrent des hommes , à moins qu'Us ne soient leurs parents ou alliés. Le fard est en usage parmi les filles, elles le font elles-mêmes, et s'en mettent au bout des doigts, au sein 'et au visage. Elles se teignent aussi les paupières et les sourcils, se font de petits ronds ou des triangles sur les joues, ou bien y dessinent des fleurs, des feuilles de myrte ou de laurier.
Le costume des femmes turques est à peu près le même que celui des hommes : leur caleçon descend jusqu'à la cheville; quelques-unes mettent des bottines jaunes dans leurs pantoufles ou babouches; mais la plupart n'ont. que des pantoufles sans bas. Les femmes riches portent des caffetans d'étoffe de soie et d'or; leurs cheveux sont entrelacés de perles et d'autres joyaux. Celles qui n'ont point de fortune remplacent les perles par du corail et de l'ambre. Toutes les femmes , lorsqu'elles sortent, se couvrent le visage avec un mouchoir blanc depuis le dessous des yeux jusqu'au menton; elles s'enveloppent le corps depuis la tête jusqu'aux pieds d'une pièce d'étamine blanche très fine et très claire.
La condition des femmes chez les Bédouins est affreuse. Elles ne sont guère plus heureuses chez les Maures. A l'exception de celles des classes les plus aisées, ce ne sont que des esclaves, travaillant à tout ce qu'il y a de plus fatigant et de plus pénible, tandis que les hommes dorment pu fument. Il faut qu'un Arabe aime passionnément celles aux= quelles il est uni pour les préférer à son cheval ou à ses chèvres. Ordinairement ils ont deux femmes ; la loi leur permet même d'en avoir quatre, mais ils n'en prennent guère une seconde que lorsque la première commence à vieillir.
Ce doit être quelque chose de bien étrange pour ces Arabes et ces Bédouins que de voir notre courtoisie et nos égards pour les femmes; et celles-ci doivent faire un bien triste retour vers elles-mêmes en comparant leur état d'abjection aux respects dont nous les entourons. Les Mauresques ne sortent guère que pour aller aux bains; l'entrée des mosquées même leur est interdite; la religion, faite pour la jalousie des maris, déclare qu'elles ne sont pas dignes d'y prier Dieu. Leurs vertus et leurs devoirs consistent à remplir tous les soins du ménage dans leurs maisons, où elles sont enfermées. C'est pour leur rendre ces vertus faciles 'que les maris mettent la clef dans leur poche. Lorsque leurs occupations ne remplissent pas -la journée, elles s'accroupissent sur leurs talons dans un coin de la chambre ou de la tour, et rêvent on s'endorment. Le séjour des Français dans la régence a déjà changé quelque chose à ces mœurs. Avant 'notre arrivée, il était défendu à qui que ce soit, sous peine de recevoir un coup 'de fusil, de monter sur les terrasses, d'où l'on pouvait voir l'intérieur des cours de ses voisins et regarder les femmes qui s'y promenaient. Le muézzin, espèce de sonneur qui trois ou quatre fois par jour annonce l'heure de la prière du haut des minarets, avait seul le privilége de dominer les cours des maisons; mais on avait soin de ne choisir pour muezzins que des aveugles.
Lorsque les Mauresques sortent pour aller aux bains, elles portent un voile en coton attaché derrière la tête et au dessus des oreilles, et qui leur retombe presque sur la poitrine en cachant leur visage. Une espèce de manteau long, ou plutôt une couverture de laine blanche, enveloppe tout le corps jusqu'aux chevilles, et recouvre la tête et le front, de manière que l'on ne voit absolument que les yeux. Une robe taillée à la grecque, un pantalon de coton blanc froncé au bas de chaque jambe, et des souliers sans bas, voilà l'accoutrement des Mauresques , qui rappellent par leur costume les pénitents ,blancs du midi de la France. Indépendamment des bagues qui couvrent leurs doigts, les Mauresques portent encore des bracelets en or ou en argent, en cuivre ou même en corne, aux bras et aux jambes. Deux ou trois paires de boucles larges comme des pièces de cinq francs pendent à leurs oreilles. Joignez à cela un collier au cou, à ce collier une plaque en broderie et quelques autres talismans ou colifichets, et vous vous croirez en face d'une madone italienne ou de Notre-Dame de la Garde. Pour qui donc tant de parures P.Pour les passants qui ne peuvent les voir, pour des maris qui s'en soucient peu, ou pour satisfaire cette coquetterie de tous les pays qui prend les femmes au berceau et ne les quitte jamais.
Mais ce n'est pas tout. elles se couvrent les joues de rouge parsemé de quelques mouches, se peignent les sourcils, les joignent au moyen d'une ligne noire, et se stigmatisent le milieu du front d'une croix ou d'une étoile. Une autre préparation leur peint en jaune-orangé les ongles et le bout des doigts; puis avec' l'écorce de je ne sais quelle plante elles se brunissent les lèvres et quelquefois la. pointe de la langue. A l'exception de leurs cheveux qu'elles laissent croître; leur corps est religieusement épilé et glabre comme une pervenche; du reste, tatoué avec de la poudre aux bras, aux jambes et à la poitrine, comme nos vieux grenadiers. Et lorsque cette toilette de fête est achevée, elles restent étendues sur une natte de jonc ou sur une peau de mouton , les pieds nus, et accroupies à la turque, en attendant la nuit, passant le jour à jouer avec un petit miroir , oui elles doivent se trouver admirablement belles; à en juger par le charme qu'elles éprouvent à se regarder.
La danse est un plaisir qu'elles se procurent quelquefois entre elles. L'une tient un tambourin qu'elle frappe de coups cadencés comme pour faire danser les ours; une autre saute seule, se secouant de son mieux, les cheveux flottants, et faisant toutes les contorsions imaginables , jusqu'à ce que la fatigue la fasse tomber presque morte. Une autre lui succède, pour céder elle-même sa place quand la fatigue l'aura abattue. La première fois que du haut de ma terrasse j'ai vu cette cérémonie, j'ai cru que l'on cherchait à exorciser quelque possédée de l'esprit malin. Elle était si pâle , si échevelée, elle tombait si souvent de fatigue, au risque de se casser la tête sur le pavé , que j'allais lui porter secours , quand on m'apprit qu'elle dansait et qu'elle s'amusait beaucoup.
Jusqu'à l'âge de huit ans, les filles ne sont point astreintes à porter le voile qui enveloppe la figure de leurs mères. Alors elles commencent à s'occuper des soins du ménage; alors aussi le voile, sans lequel elles ne sortiraient plus sans être, déshonorées, devient une obligation. Personne, vous le pensez bien, ne ;se hasarderait à leur parler dans les, rues, pas même leurs plus proches parents; qu'on les reconnaisse ou non, leur voile les suppose méconnaissables, et elles n'oseraient risquer un signe d'intelligence avec le passant. Pourtant on assure qu'il n'en est pas ainsi quand elles sont hors de la surveillance de leurs maîtres. Lorsque nous les regardons du haut de nos terrasses, jeunes ou vieilles ont toujours quelque chose à faire pour traverser leurs cours et y passer et repasser sous nos yeux. Est-ce pour nous voir? Non; c'est sans doute pour que nous les regardions. Du reste, ne vous y frottez pas de trop près; presque toutes ont la gale, qui leur est donnée par leurs enfants; je ne crois pas qu'il y en ait un sur cinquante qui n'en soit atteint. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement, couchant continuellement sur des nattes ou des peaux aussi sales que les habits, qu'on ne leur change jamais.
Tout ce tableau est peu séduisant, mais il est vrai.