Mon arrière grand-père s'est marié à Paris le 23 octobre 1883, au cours d'un congé, avec Renée Amélie Meslier. L'acte de mariage mentionne qu'il était professeur au Lycée Chasseloup-Laubat à Saigon. Hector Placide Giat fut professeur à Baria, gros bourg du Sud-est de la Cochinchine. C'est dans les environs de cette localité que se sont déroulées ses deux chasses au tigre, la dernière lui ayant coûté l'amputation de la jambe droite.
Voici son récit de cette deuxième chasse qui fut sa dernière chasse.
Donc, depuis deux ans, je dirigeais l'école d'arrondissement de Baria. Le 28
octobre 1893, à huit heures du matin, les notables de Long-hu'o'ng, affolés,
accourent à l'école en criant: "Monsieur! Monsieur! Au secours! Le tigre
est dans nos maisons!". Je quitte aussitôt ma classe, je saute sur mon
fusil et je pars au galop.
C'était vrai. Un tigre, au coeur même du village, venait d'enlever un cochon.
Il s'était caché dans un petit champ de cannes à sucre, entre trois sentiers
très fréquentés, à quelques pas de la grand'route qui traverse Baria.
Je fais reculer les Annamites qui m'accompagnent et, seul, je fais le tour du
champ.
Le tigre m'aperçoit, quitte son abri et fond sur moi à découvert... Je
pouvais me sauver encore. Mais les Annamites me regardaient, je fis face, et
laissant l'animal venir à deux pas de moi, je lui tirai dans la tête un
premier coup de feu qui le fit trébucher et lui creva un oeil. Un second coup
de fusil, tiré à bout portant, lui fracassa la mâchoire. Couvert de sang,
poussant des rugissements effroyables, le tigre fît un bond et enleva d'un coup
de griffe le fusil que je lui présentais. A ce moment je me retourne et,
réunissant toutes mes forces, je lance au tigre un vigoureux coup de pied.
C'est ce qui me sauva. Le tigre en effet ne tue pas avec ses dents, qu'il a
pourtant formidables: il donne la mort avec ses griffes. Quand il s'agit de
proie humaine, il commence par ouvrir le ventre; plus rarement il déchire le
cou. Le coup de pied que, dans un dernier effort j'avais lancé au tigre,
l'atteignit au mufle. Avec la rapidité de l'éclair, l'animal saisit mon pied
dans ses griffes, et l'enfonça dans sa gueule en broyant les os.
Alors je tombai sur le dos, mais sans pousser un cri, sans perdre connaissance.
Le tigre s'accroupit et me déchira les chairs de la jambe, lentement, en
rugissant et en attirant peu à peu sous lui la partie déjà dévorée. Un des
os métatarsiens fut retrouvé entre le péroné et le tibia!
Les Annamites, épouvantés, s'étaient pourtant peu à peu rapprochés à une
vingtaine de pas. Ils poussaient des cris, frappaient des mains, mais
n'avançaient pas.
Comme je parle très couramment l'Annamite, je les exhortai au courage. Je leur
rappelai que ma femme les avait souvent soignés et guéris, je leur parlai de
mes petits enfants, qui leur reprocheraient leur lâcheté, je leur promis une
forte somme d'argent, puis je tirai de ma cartouchière deux cartouches que je
lançai auprès d'eux en leur disant de ramasser mon fusil! Mais le tigre leur
fit trop peur.
Ma jambe était maintenant dévorée jusqu'au genou. Dans sa gueule toute
ensanglantée, le tigre croquait ma rotule qu'il avait déboîtée; ses griffes
labouraient déjà la cuisse: la mort allait venir avec le coup de
"banderole" en travers du ventre. Alors, me voyant abandonné, je
voulus du moins mourir en combattant.
Dégageant brusquement ma jambe gauche intacte jusqu'alors, je frappai, à coups
de pied dans les flancs, à coups de poing dans la tête, le tigre qui était
presque accroupi sur moi. C'est en me défendant ainsi que je fus blessé à la
jambe gauche, mais je n'en continuai pas moins à frapper de toutes mes forces.
Soit pour cette cause, soit parce que l'animal souffrait trop des coups de feu
qu'il avait reçu il se redressa tout à coup, rugit une dernière fois en
fixant sa victime, et retourna dans le champ de cannes à sucre. Il était
resté plus de dix minutes sur moi.
Il fut achevé le soir. On retrouva dans sa tête les chevrotines que j'y avais
logées, mais le crâne était intact.
Les Annamites me laissèrent sur le dos, n'osant approcher. Cinq minutes après
j'appelai l'un d'eux, je lui nouai mes bras autour du cou, et me fis transporter
à l'école. Les Européens étaient accourus. On m'étendit sur un matelas et
l'on me fit un pansement sommaire. Mon sang-froid ne m'avait pas abandonné. Je
rédigeai moi-même les dépêches à envoyer à ma femme, qui était alors au
Cap Saint Jacques près d'accoucher, et à mes chefs. Je donnai les ordres les
plus minutieux pour la remise de mon service, je pris les quelques dispositions
que la probabilité de ma mort commandait, et j'attendis patiemment, en causant
et parfois même en plaisantant, que la chaloupe demandée à Saigon par
l'Administrateur vienne me prendre; elle arriva vers minuit. On m'embarqua, et
le lendemain vers dix heures du matin, j'arrivais à l'hôpital militaire. Les
plaies, horribles à voir, étaient infectées par la gangrène et la bave du
tigre; les artères sortaient, les os étaient dénudés.
L'amputation fut faite, au tiers inférieur de la cuisse, par M.Hénaff,
remplaçant le médecin chef absent. Cette amputation ne fut pas heureuse. De la
chair mâchurée avait été laissée dans la cicatrice; le fémur avait été
coupé trop long, et une fissure du périoste s'allongeait, presque invisible,
sur une longueur de plusieurs centimètres. Malgré cela, et contre les
prévisions des médecins, je ne mourus pas, mais j'endurai pendant 45 jours les
plus épouvantables souffrances. Plus d'une fois j'appelai la mort à grands
cris.
Le 45ème jour le fémur déchira la cicatrice et fit brusquement saillie au
dehors: nouvelle opération. On coupa cette fois 8 millimètres d'os, et on
referma la plaie. Les points de suture échappèrent, mais la guérison semblait
encore possible. La douleur ayant cessé, l'appétit revint. Le médecin
m'autorisa à manger "tout ce que je voulais"...Et alors, en avant les
légumes! La bonne tête de veau! L'exquise salade bien verte avec beaucoup de
vinaigre! A ce régime-là, naturellement, la dysenterie arriva, réduisant à
rien le corps délabré du malheureux qui jeûnait et souffrait depuis près de
deux mois. La potion brésilienne, administrée deux fois, fit disparaître la
dysenterie, mais laissa à la place la lente, la temble diarrhée de
Cochinchine, qui ronge les tempéraments les plus robustes, et qui a conduit au
tombeau, lors de la conquête, cent fois plus de victimes que les balles...
Réunissant tout ce qui me restait d'énergie, je parvins à me faire embarquer
à bord du courrier du 14 janvier. Le 8 février je débarquais à Marseille, le
9 j'étais admis d'urgence au Val de Grâce. Là, il a été reconnu par les
chirurgiens - et ceux-ci savent leur métier - qu'une troisième opération est
nécessaire: il reste à enlever encore 8 à 10 centimètres de fémur! Cette
opération ne pourra être tentée que dans plusieurs mois, car mon état de
faiblesse extrême ne permet pas d'y songer pour le moment
De tous les coins de la Cochinchine où je suis très connu, du Tonkin, de
France, il m'est arrivé de nombreux témoignages de sympathie. Le Gouverneur
lui-même a tenu à venir lui-même passer une heure auprès de mon lit
d'hôpital. Le commandant de la Marine, le colonel de la Calle, les chefs de
service sont venus, à plusieurs reprises, me serrer la main.
J'ai bien souffert! Je reste mutilé, privé du seul plaisir au monde que je
m'accordais volontiers, la chasse. Mais je crois avoir fait mon Devoir!
Le récit de cette chasse a aussi été raconté, d'une autre manière, par Henri de La Chevrotière pour un bulletin de l'amicale des anciens d'Indochine.
![]() Hector Placide Giat et son tigre |
Actuellement, la tête de ce tigre est conservée
précieusement par ma mère qui l'appelle "mon grand-père". Mal naturalisé, il
perd ses poils et ses oreilles, mais à 107 ans, il a toutes ses dents
(personne impressionnable, ne pas cliquer dessus). |
| Bien sur, un malheur n'arrivant
jamais seul et la providence voulant sans doute "équilibrer"
leur couple, mon arrière grand'mère fut victime à Saïgon d'un
accident peu banal qui la laissa estropiée, comme on disait à
l'époque.
Née en 1865, elle avait connu son premier grand frisson de l'aventure en 1871 quand le Moulin Saint René, la minoterie de son père situé entre Affreville et Miliana, avait été attaquée par une bande de pillards. Son père étant à Alger en voyage d'affaire, sa mère prit le fusil pour défendre ses enfants et ses biens et blessa sérieusement un des agresseurs, ce qui mit fin au siège.
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Ce timbre a été créé par un très grand admirateur d'Hector Placide Giat pour décorer une lettre. Vous pourrez voir cette lettre sur le site de Renaud Bouret , un de ses arrières petits-fils qui par le plus grand des hasards se trouve aussi être mon frère, mais je ne veux pas chinoiser, il le fait très bien sur son site.
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