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En passant sous un avion Depuis douze ans, je suis poursuivi par un quiproquo qu'il faut régulièrement expliquer. La question est revenue sur le tapis récemment, et j'ai du encore une fois m'expliquer. Ce n'est pas de ma faute, c'est simplement la façon d'utiliser les mots dans l'usage courrant qui est responsable de tout. Et pourtant, c'est très simple. Voilà l'objet du litige. En Mars 1989, je me suis retrouvé en clinique, abreuvé de calmants pour m'empêcher de souffrir. J'étais passé sous un avion qui m'avait fortement amoché la colonne vertébrale. De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait et des blouses, blanches, vertes, bleues, roses s'arrêtaient sur le seuil et me dévisageaient en murmurant. Perdu dans ma douleur, insensible aux effets du Temgésic qui n'avaient pas duré deux heures, recroquevillé en chien de fusil sur un fauteuil, la seule position qui me soulageait quelque peu, harassé de fatigue parce je ne dormais que quelques minutes par ci par là avant que la douleur ne me réveille, j'entendais les mots accident, miracle, écrasé, chance. Le défilé devint continu, du moins, c'est comme ça que je le voyais. Puis les robes de chambre des malades se sont mêlées aux blouses, bientôt suivies des manteaux des visiteurs. Et toujours les murmures, chance, écrasé, miracle, avion. La nuit, pour me soulager, j'arpentais les couloirs sombres et déserts de la clinique, chose impossible à faire dans la journée parce que trop de monde me dévisageait, tentait une prise de contact, et moi j'avais trop mal, je n'avais pas envie de parler. Dormir, ne plus avoir mal et dormir. Un spécialiste appelé à la rescousse est arrivé un beau matin. Il a sorti un mètre de couturière et un crayon gras de sa poche et a commencé à mesurer ma cuisse dans tous les sens, traçant ses repères. Ayant trouvé le point qu'il cherchait, il a troqué son crayon contre une seringue et m'a fait une des meilleures piqures de ma vie, la géniale infiltration qui a calmé la douleur et m'a permis de dormir pleins d'heures de suite. A mon réveil, bien reposé, souffrant moins, j'ai accueilli l'infirmière avec un sourire. Et aussi sec, elle a attaqué. "On peut dire que vous êtes un miraculé, vous! Mais comment avez vous fait votre compte?" Elle n'était plus seule, déjà il y avait une blouse dans l'embrasure de la porte, vite encadrée par d'autres. "En passant sous une caravelle ." Elle ne me laissa pas finir ma phrase et se tourna vers la porte et les blouses en leur disant "Vous l'avez entendu de vos propres oreilles." Gros murmures et grosse agitation chez les blouses, interpellations dans le couloir, et arrivée d'un médecin inconnu dans la chambre. Il m'examina un peu pour justifier sa présence et me demanda des précisions sur mon accident. "Vous étiez sur un aéroport quand c'est arrivé?" "Oui, à Blagnac. J'y travaille au service carburant. Je m'occupe des pleins des avions." (le terme exact, c'est avitailleur d'aéronefs, mais à chaque fois il faut expliquer et j'ai pas toujours envie de le faire.) "Et vous n'avez pas entendu venir l'avion? Pourtant ça fait assez de bruit." Je ne comprenais pourquoi il me disait ça et il commençait à s'énerver. "Alors, ça vous est arrivé comment?". Il jeta un coup d'il aux blouses entassées dans la chambre et je vis dans une ou deux mimiques en réponse à son regard que j'étais à plaindre. "Après avoir branché à droite, j'ai tiré mon tuyau pour aller brancher l'aile gauche, et au moment où je suis passé sous la caravelle .." Aussitôt, grand brouhaha dans la chambre, exclamations, engueulades, rires et évacuation de la chambre par la plus grande partie des blouses. "Depuis que vous êtes rentré, toute la clinique était persuadée que passer sous un avion, c'était comme passer sous une voiture, se faire écraser quoi! Et c'est quand même moins fréquent." Telle fut la conclusion de l'infirmière. Voilà toute la vérité. Si vous entendez parler de quelqu'un qui est passé sous un avion, méfiez vous. Sur tous les aéroport du monde, tous les jours, des milliers de personnes passent sous des milliers d'avions sans pour autant se faire écraser. |