Il n'y avait pas de grenier chez ma grand'mère. Mais le garage, et derrière quelques pièces que l'on appelait "la damous" regorgeaient de trésors. Lieux interdits, j'y rentrais en cachette et avec moult précautions, déjouant les alarmes dont mon grand père était un grand spécialiste.
Malles arabes cloutées en bois et en cuir, malles en osier qui avaient fait plusieurs fois le voyage vers l'Indochine, je ne me lassais pas de les explorer. Ces lourdes boites de carton ou de bois renfermant les plaques photographiques en verre, séparées par un papier de soie, que de fois les ai-je manipulées! Il y avait un stéréoscope en bois où je glissais avec précautions les plaques de verres et j'essayais d'identifier les lieux ou les personnages que mon grand père avait photographié. Le pied de l'appareil qui les avait prises était là, monstrueux trépied de bois qui m'a longtemps résisté, mais l'appareil n'y était pas ou n'y était plus, mais il y avait un vieux Kodak à soufflet que je n'ai jamais pu refermer. Des photos sur papier, beaucoup de photos d'Indochine et de Tunisie de tous les formats, du 20x24 pleine page des appareils à plaques au 6x5 avec ses larges marges blanches, 50 ans de la vie de mon grand père.
L'armoire à bouquins était pleine. Des bouquins, des revues. L'illustration, Mécanique populaire, Sciences et vie. J'en apprenais plus en les lisant qu'à l'école. Des actions de le Bien Hoa Industrielle et Forestière dont les coupons n'étaient pas détachés datant la faillite de l'entreprise où mon grand père était sous-directeur en 1909. De vieilles cartes où le comté de Nice et la Savoie étaient Italiens et l'Alsace-Lorraine Allemande. Des manuels militaires de la guerre de 14. Des ouvrages techniques de toutes sortes: Comment construire une voiture automobile, Ouvrages en béton armé, Fabriquer ses munitions. Et bien sur, j'ai expérimenté le moulage des balles avec les moules qui se trouvaient dans la damous, et manqué de me faire sauter la figure en utilisant un vieux fusil à pierre qui n'avait pas trop apprécié la quantité de poudre de ma fabrication dont je l'avais chargé.
Mes grands parents sont rentrés en France, et nous avons habité leur maison. Ils avaient laissé dans la damous tous les trésors qui y étaient et en avaient même rajouté d'autres, ne pouvant les caser dans le F3 de Nice où ils partaient finir leurs jours. Mon père y avaient mis les siens dont tous ses cours d'officiers de réserve avec plans de bataille et l'analyse du correcteur que je recorrigeais. Puis d'autres, famille, amis, étaient parti et à leur tour avaient apporté quelques trésors. J'avais tout sous la main, finis les pièges à déjouer pour fouiller, regarder, lire, utiliser ce qui se trouvait dans la damous. C'était devenu mon domaine.
J'étais en France pour les vacances quand j'ai appris que je ne retournerai pas en Tunisie en Septembre. Mes petits trésors à moi sont restés dans la damous où je les planquais. Je n'ai plus de souvenirs d'enfance, tous ces petits riens qui font tant plaisir quand on les retrouve: jouets, cahiers d'écolier, objets divers récoltés ça et là. C'est comme si toute trace de mon enfance avait été effacée.
Du grenier de ma grand'mère, il ne reste qu'une malle en bois chez ma mère avec quelques papiers, quelques photos et une tête de tigre.