Adresse à l'Armée par le Lieutenant-Général Bugeaud, Gouverneur Général de l'Algérie
Soldats !
J'ai à vous signaler un fait héroïque qui, à mes yeux, égale au moins celui de
Mazagran. Là, quelques braves résistent à quelques milliers d'Arabes ; mais on est
derrière des murailles ; et dans le combat du 11 Avril, 22 hommes, porteurs de la
correspondance, sont assaillis en plaine, entre Boufarik et Méred, par 2 ou 300 cavaliers
arabes, venus de l'est de la Mitidja. Le Chef des soldats français, tous du 26 ème de
ligne, était un sergent nommé Blandan. L'un des Arabes, croyant à l'inutilité de la
résistance d'une si faible troupe, s'avance et somme Blandan de se rendre; celui-ci
répond par un coup de fusil qui le renverse. Alors s'engage un combat acharné ; Blandan
est frappé de trois coups de feu: en tombant, il s'écrie: "courage mes amis:
défendez-vous jusqu'à la mort." Sa noble voix à été entendue de tous, et tous
ont été fidèles à son ordre héroïque, mais bientôt le feu supérieur des Arabes a
tué ou mis hors de combat 17 de nos braves. Plusieurs sont morts: les autres ne peuvent
plus manier leurs armes; cinq seulement restent debout: ce sont Bire, Girard, Estal,
Marchand et Monot, ils défendent encore leurs camarades blessés ou morts, lorsque le
lieutenant-Colonel Morris, du 4ème Chasseurs d'Afrique arrive de Boufarik avec un faible
renfort.
En même temps, le Lieutenant du Génie de Jousbard, qui exécute les travaux de Méréd,
accourt avec un détachement de 30 hommes, le nombre des nôtres est encore très
inférieur à celui des Arabes, mais compte-t-on ses ennemis, quand il s'agit de sauver un
reste de héros? des deux côtés, l'on se précipite sur la horde de Ben Salem; elle
fuit, et laisse sur la place une partie de ses morts. Des Arabes alliés lui ont vu
transporter un grand nombre de blessés; elle n'a pu couper une seule tête, elle n'a pu
recueillir un seul trophée dans ce combat où elle avait un si grand avantage numérique.
Nous avons ramassé nos morts non mutilés et leur avons donné les honneurs de la
sépulture. Nos blessés ont été transportés à l'hôpital de Boufarik, entourés des
hommages d'admiration de leurs camarades.
Lesquels ont le plus mérité de la Patrie, de ceux qui ont succombé sous le plomb, ou
des cinq braves qui sont restés debout, et qui, jusqu'au dernier moment, ont couvert les
corps de leurs frères? S'il fallait choisir entre eux, je m'écrierais: "Ceux qui
n'ont point été frappés", car ils ont vu toutes les phases du combat, dont le
danger croissait à mesure que les combattants diminuaient, et leur âme n'en a point
été ébranlée.
Mais je ne veux pas établir de parallèle: tous ont mérité que l'on garde d'eux un
éternel souvenir.
Je compte parmi eux le chirurgien sous-aide Ducros qui, revenant de congé, rejoignait son
poste avec la correspondance. Il a saisi le fusil d'un blessé et a combattu jusqu'à ce
que son bras ait été brisé.
Je témoigne ma satisfaction au Lieutenant Colonel Morris, qui en cette circonstance a
montré son courage habituel, tout en regrettant d'avoir mis en route un aussi faible
détachement.
Je la témoigne aussi à M. le Lieutenant du Génie de Jouslard qui n'a pas craint de
venir avec 30 hommes partager les dangers de nos 22 héros.
Voici les noms des 22 Français porteurs de dépêches: l'armée doit les connaître tous.
La France verra que ses enfants n'ont pas dégénéré, et qu'ils sont capables de grandes
choses par l'ordre, la discipline et la tactique qui gouvernent les masses, ils savent,
quand ils sont isolés, combattre comme les chevaliers des anciens temps.
26ème de Ligne
Blandan, sergent, 3 blessures, mort
Leclair, fusilier, 1 blessure, amputé de la cuisse
Giraud, fusilier, 2 blessures, mort
Elie, fusilier, 1 blessure, mort
Béald, fusilier, 2 blessures
Leconte, fusilier, 2 blessures, mort
Zanher fusilier, 1 blessure
Kamachar, fusilier, 1 blessure, amputé de la cuisse
Père, fusilier, 1 blessure
Laurent, fusilier, 1 blessure
Bourrier, fusilier, 1 blessure
Michel, fusilier, 2 blessures
Laricourt, fusilier, 1 blessure, mort
Bire fusilier non blessé
Girard, fusilier non blessé
Estal, fusilier non blessé
Marchand, fusilier non blessé
Monot, fusilier non blessé
Chasseurs d'Afrique
Villars, brigadier, 1 blessure
Lemercier, brigadier, non blessé
Ducasse, chasseur, mort
Ducros, sous-aide major, blessure amputé du bras
Le lieutenant-Général, Gouverneur Général de l'Algérie - signé : Bugeaud
Pour ampliation
Le Colonel, Chef d'Etat Major par intérim signé : Delmotte.
Supplément à l'Ordre Général du 14 Avril 1842
Au quartier général à Alger, le 17 Avril 1842.
L'enthousiasme que m'a causé le fait d'Armes, qui est l'objet de l'Ordre Général du 14
Avril ne m'a pas permis d'attendre pour le signaler à l'armée, un rapport
circonstancié, Mais ces renseignements me sont parvenus et je dois réparer les omissions
involontaires que j'ai faites.
M.M. Coroy,lieutenant au 4ème Chasseur d'Afrique, de Breteuil, sous lieutenant au ler
Lacarde et Durun, capitaines au 26 ème de ligne, et Hyppolite, maréchal des Logis au ler
Chasseurs, se sont précipités dans la mêlée un à un, à mesure qu'ils arrivaient.
C'est en grande partie à leur élan généreux,que l'on doit d'avoir sauvé les restes
des vingt-deux chevaliers qui pendant une demi-heure avaient soutenu seuls la lutte.
Le lieutenant-général, gouverneur général de l'Algérie, signé : Bugeaud
Pour ampliation,
le Colonel Chef d'Etat Major par intérim Delmotte
Le Gouverneur-Général à l'Armée et aux Français de l'Algérie
L'armée et les citoyens conserveront longtemps le souvenir de l'action héroïque de ces
22 braves commandés par le sergent Blandan, qui, le 11 avril dernier, entre Mered et
Bouffarick, voulurent mourir au lieu de capituler devant une multitude d'Arabes.
L'enthousiasme que produisit cette grande action, est encore dans toute son ardeur, et je
ne viens point chercher à le ranimer : mais il ne suffit pas de l'admiration des
contemporains, il faut la faire partager aux générations futures ; elle multipliera les
hommes qui préféreront une mort glorieuse à l'humiliation du drapeau de la France.
Quel serait le coeur assez froid pour ne pas se sentir électrisé en passant devant un
monument élevé sur le lieu même du Combat, et où seraient retracé l'action et les
noms des héros qui en furent les acteurs ,
Ce mémorable combat eu lieu sur notre principale communication. Toutes l'armée, tous des
colons, défileront plusieurs fois dans l'année devant le monument glorieux. On
s'arrêtera ! On s'inclinera ! Qui pourrait calculer ce que le sentiment éprouvé
produira de gloire pour la patrie ?
Pour élever ce monument, il est ouvert une souscription chez M. le Chef d'escadron
Beauquet, remplissant par intérim les fonctions de Chef d'Etat-Major général de
l'armée. C'est à lui que les corps, les officiers sans troupes, les fonctionnaires des
diverses administrations, et les citoyens devront adresser leur offrande.
Le résultat en sera publié par les journaux d'Alger.
Alger, le 6 Juillet 1884 Le Lieutenant Général Bugeaud
Gouverneur Général de l'Algérie.
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