NAISSANCE DE L'AUTOGESTION
 
LA COLONISATION DE LA MITIDJA
 
La Mitidja a très tôt attiré les convoitises de la colonisation. Ceux‑là même qui la qualifiaient d'"infecte" en avaient compris la fertilité.
 
En fait, comme tant d'autres plaines méditerranéennes, cette longue dépression bien pourvue en eau, mais mal drainée, ne peut réaliser sa richesse qu'à condition d'être intensément mise en valeur et assainie.
 
Au cours de l'histoire, elle l'avait été: des vestiges romains, les récits d'El Bekri, d'El Idrissi, d'Ibn Khaldoun, de "Léon l'Africain", de Haedo, de Shaw l'attestent. On remarque, dans les descriptions anciennes, l'insistance sur la qualité des grains, et des énumérations de produits révélant une polyculture où cultures maraîchères et industrielles tenaient une place importante: légumes frais et secs, fruits, miel, soie, chanvre, henné, riz et tous les produits d'un élevage varié
 
Mais, à la fin du XVIIIe siècle, la vie rurale de la Mitidja était en décadence, comme Alger elle‑même. Venture de Paradis décrit la plaine comme "remplie de lacs et de terres en friches. Les gens d'Alger et le Beylik y ont des métairies d'ici et de là, où on voit une petite maison pour le maître et des cabanes de joncs pour les cultivateurs maures".
 
Cette campagne était en effet sous la dépendance directe de la ville (Alger et Blida), de ses capitaux, de ses techniques, de ses marchés. Les citadins, Turcs ou Maures, et le Beylik lui‑même y possédaient une partie importante des terres; c'étaient les Maures Andalous de Blida qui avaient entouré la ville de sa ceinture de jardins et d'orangeraies. Le régime foncier était caractérisé par l'existence de h'aûch, ensembles de terres constitués à l'origine par une propriété indivise et individualisés par un nom, souvent celui du fondateur.
 
Un h'aûch pouvait appartenir à des citadins ou au beylik, avoir été constitué en h'abûs, avoir été réparti entre plusieurs propriétaires, être exploité directement par les cohéritiers: "Quoi qu'il en soit de sa situation juridique, le h'aûch constituait une communauté rurale vivante" et les occupants, du fait de leur résidence et de leur travail, y avaient des droits qui, pour ne pas être écrits, n'en étaient pas moins évidents et reconnus même lorsqu'ils étaient assortis d'obligations de caractère quasi féodal à l'égard du propriétaire.
 
Il comprenait en principe trois parties: l'une réservée aux habitations, aux enclos des troupeaux, aux jardins et vergers clos, les "tabia"; la seconde composée de parcelles de cultures, les "moksem"; la dernière, non défrichée et indivise (ainsi que les puits et les eaux) réservée aux pacages. Par exemple, "sur le h'aûch Gheraba (Beni Khelil) de 663 ha, vivait une djemaa de 38 familles et 120 individus, formant une fraction de tribu réunie en une sorte de petit village, très riche, entouré de jardins, de vergers, d'enclos consacrés aux cultures industrielles".
 
La proportion des terres consacrées à l'agriculture et à l'élevage variait selon les zones, la part réservée à ce dernier était particulièrement importante sur les terres laissées en usufruit par le Beylik aux tribus Maghzen, ainsi dans la partie ouest de la plaine à la tribu des Hadjout.
 
Arrière‑pays d'Alger et base économique d'autant plus importante que l'activité maritime avait faibli la Mitidja connaissait cette "concurrence de la communauté d'occupants avec le droit éminent du seigneur, du dévolutaire, ou du prince" dont J. Berque a signalé l'importance dans l'histoire rurale maghrébine, précisant "que le pouvoir se détende, et le paysan voudra, individuellement ou collectivement, récupérer le sol. En revanche, le droit d'en haut, chaque fois qu'il trouve l'occasion, s'attaque au droit d'en bas".
 
La conquête d'Alger par l'armée française allait changer radicalement et le caractère et la puissance du "droit d'en haut": l'autorité française se déclarant successeur du Beylik et les spéculateurs qui, dès 1830, achètent à vil prix les propriétés des citadins deviennent "propriétaires" dans la plaine.

En 1834 déjà, le Chef du bureau arabe, accompagné d'un contrôleur des Domaines, fait la reconnaissance des fermes du Beylik dans le territoire des Beni Khelil, des Beni Moussa et des Beni Khachena. Ils constatent l'existence de 19 beaux domaines dont sept autour de Boufarik (les haouchs Ben Salah, Ben Khelil, Bou Agueb, Chaouch, Souk Ali, Bou Ladjoura et Mimouch): "le terrain en est d'une fertilité admirable: elles sont bien boisées et bien arrosées, ayant toutes de vastes jardins et de superbes vergers d'orangers".
Marché très actif, grands domaines fertiles appartenant à l'État: la création d'un centre de colonisation à Boufarik était décidée, appuyé sur le "camp d'Erlon" construit dès 1835.

A la même époque, certains acquéreurs de h'aûchs commencent à vouloir en prendre possession. C'est au printemps 1835 que le premier, de Tonnac, s'installe au "haouch El Khadra", domaine d'environ 300 ha situé prés de Meftah, ex Rivet, qu'il avait acheté à des Maures d'Alger, et promet de ne "rien changer aux usages en se substituant à l'ancien propriétaire; chacun conserverait ses cultures aux conditions ordinaires". De Tonnac pratiqua des cultures de céréales "en association", selon les formes traditionnelles avec les occupants du haouch. Il prenait même soin de faire effectuer les partages de grain sur l'aire par le taleb de la zaouia voisine, et restaurait le marabout de "Sidi Meurfi"..
 
Dès les premières années de l'occupation française, la colonisation agricole se différencie donc: d'une part, les villages, avec des lots de colonisation de petite taille dont les attributaires sont substitués aux occupants antérieurs, d'autre part la colonisation dite "libre", celle des "colons en gants jaunes" qui se substituent aux anciens grands propriétaires absentéistes des h'afich, en maintenant à leur profit les relations de dépendance qui liaient les khammâs ou les bah'h'dr à leurs anciens maîtres, d'autant plus facilement sans doute que ces premiers grands colons, de Tonnac, de Vialar, Clauzel, Borely la Sapie, etc... étaient souvent eux‑mêmes des aristocrates ou des hobereaux, sans parler du "Prince de Mir" à qui avait été concédé le grand domaine de la Rassaouta.
 
Malgré la politique de "colonisation officielle" de Bugeaud, ces deux aspects de l'implantation européenne en Mitidja co‑existèrent longtemps: entre les centres de colonisation où survivaient péniblement, sur les terres dont avaient été expulsés les occupants "indigènes" des petits colons sans moyens, s'étalaient de grandes propriétés dont la mise en valeur était nulle ou très lente.
 
Certains de ces grands colons ne manquaient ni de capitaux ni d'esprit d'entreprise. Mais il y avait peu de travailleurs disponibles à cette époque dans la plaine, qui avait été dépeuplée par les ravages de la guerre et l'émigration volontaire d'une partie de la population. Les colons les plus actifs faisaient venir des ouvriers européens des régions pauvres du Sud de l'Europe, ou utilisaient la main d'oeuvre pénitentiaire. Les autres se contentaient d'une spéculation très extensive (et très rémunératrice grâce aux marchés de l'armée) comme la récolte du foin des prairies naturelles, ou passaient pour la culture de céréales des contrats de métayage, plus ou moins directement issus des "associations" traditionnelles, avec les "indigènes", anciens khammâs ("Associations" entre plusieurs personnes apportant chacune une partie des facteurs de production nécessaires - terre, attelage, semence, travail - la récolte est partagée en fonction des apports. Celui qui fournit le travail a droit en principe au 1/5e de la récolte, d'où le nom de khammas qui lui est donné) ou anciens propriétaires.
 
Pour prendre des exemples parmi les exploitations alors considérées comme modèles, en 1844, Borély la Sapie, sur les 403 ha du "haouch Souk Ali" à Boufarik, employait "19 colons, 23 domestiques européens et 40 métayers indigènes". En 1846, Fortin d'Ivry, à Reghaïa, faisait ses essais de cultures nouvelles avec 52 Européens d'origines diverses et 70 "indigènes, Kabyles, Maures, Arabes et Nègres" avec lesquels il avait établi un bail d'un an renouvelable aux conditions suivantes: "Nulle redevance en argent; obligation de fournir des gardiens et des bêtes de transport, partie non payée, partie payée à prix convenu; obligation de construire des gourbis, de cultiver une étendue déterminée (30 ha) et de veiller sur la propriété; défense de passer certaines limites, d'avoir des chèvres, etc .... faculté de pâture sur 300 ha environ".
 
C'est surtout à partir de 1845 que "la pacification et le commencement de colonisation de la plaine ont enfin provoqué un afflux d'indigènes qui, pour la plupart, sont venus cultiver à titre de fermiers ou de khammès les fermes des propriétaires européens ou indigènes". Entendons par là que les refoulements provoqués par l'implantation des centres européens obligent les anciens occupants à se mettre au service des colons, mais sous une forme qui n'est pas encore celle du salariat. L'application de l'ordonnance du 21 juillet 1846 et les opérations de la "commission des transactions et partages", étudiées par H. Isnard, contribuèrent surtout à détruire les structures sociales antérieures: "en fin de compte, il ne se trouve plus, là où naguère vivaient de solides collectivités, qu'une poussière d'individus déracinés. La colonisation européenne y trouve l'avantage de disposer, à bon marché, de la main d'oeuvre nécessaire à l'exploitation de ses terres, et cela ne contribua pas peu aux progrès décisifs qu'elle marqua à partir de 1852 dans ces régions" conclut-il. Cependant, la rémunération à la journée semble avoir été réservée à cette époque au travail des moissonneurs saisonniers. En 1856, les "moissonneurs arabes" qui étaient payés les années précédentes 1,25 à 1,50 F exigèrent 2,50 F et il était difficile d'en trouver. Les colons et les autorités s'intéressèrent alors aux nouvelles machines agricoles. Borely la Sapie organisa en juin 1857 à Souk Ali une démonstration de moissonneuses et batteuses à vapeur qui décida plusieurs colons à passer des commandes.
 
Le développement de la culture du tabac qui, à partir des années 1850, "a sauvé la colonisation", puis de celle du coton, reposèrent également sur des contrats de métayage.
La Mitidja restait caractérisée, mis à part les centres de petite colonisation, par la prédominance de latifundia dont de faibles parties seulement étaient exploitées de façon intensive, et le plus souvent indirecte. Les grosses propriétés manquaient, pour se transformer en grandes exploitations, de capitaux et surtout de main d'oeuvre: la main d'oeuvre européenne était rare et chère, "l'armée roulante", "singulier ramassis de déclassés de toute origine, vivant en bandes: déchets de la colonisation européenne, indigènes déracinés par l'expropriation, que la misère jetait sur les routes", ainsi que la main d'oeuvre pénale (civile et militaire) étaient utilisées pour les gros travaux.
 
Les Algériens étaient encore rares à chercher du travail salarié pendant la période 1850-1870, d'autant plus que les "Bureaux Arabes" limitaient la circulation des personnes entre territoire militaire et territoire civil, ce dont se plaignaient les colons.
 
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C'est à partir de 1880 à peu près, que la plaine se transforme rapidement et radicalement.
 
Mettant à profit la crise phylloxérique qui détruit le vignoble français à partir de 1875, les colons, utilisant les capitaux très largement fournis par la Banque d'Algérie, créent systématiquement de grandes plantations de vigne: celles-ci se développent dans une ambiance de spéculation intense, sanctionnée d'ailleurs par plusieurs crises de mévente et quelques faillites retentissantes.
 
En 1914, la Mitidja comptait déjà 33.700 ha de vigne, dont la majorité étaient concentrés en grosses ou très grosses exploitations. Les progrès techniques (viticulture et vinification), les installations de transformation, les réseaux bancaires et commerciaux nécessaires avaient accompagné cette expansion.
 
Cette forme d'agriculture, typiquement capitaliste, s'est implantée en Mitidja comme dans les autres régions d'Algérie, à la faveur des conditions de marché favorables créées par la crise phylloxérique française.
 
Les terres, les capitaux, les techniques furent rapidement mobilisés au service d'une spéculation devenue si largement rémunératrice. Mais la mise en place d'une telle agriculture supposait remplie une condition absolument nécessaire: "le recrutement d'une nombreuse armée de travailleurs de tous ordres: manoeuvres pour les défrichements, les labours, les vendanges, spécialistes pour la taille, la greffe, techniciens de la cave pour la vinification, la conduite et l'entretien de l'outillage".
 
Les seuls travaux de défrichement d'un hectare de terrain exigeaient 150 à 200 jours de travail, l'entretien annuel presque autant. Sans salariés, ce type d'agriculture était impossible. Ces salariés, les grands viticulteurs les trouvèrent en partie dans "l'armée roulante" et la main d'oeuvre pénitentiaire, en partie dans le prolétariat européen (viticulteurs ruinés, immigrés espagnols en Oranie), mais surtout, et de plus en plus, parmi les "indigènes".
 
C'est en effet de la fin du XIXe siècle que date la prolétarisation d'une partie importante de la population rurale algérienne: les "années terribles" de 1866-67-68, avaient affamé les paysans; la répression de l'insurrection en 1871, et en particulier le séquestre et la contribution de guerre avaient détruit le capital agraire des tribus concernées qui ont été évalués à 70 % du capital des indigènes; "le séquestre n'était pas une mesure de répression militaire à l'échelle des événements, mais le premier acte politique traduisant la victoire des colons algériens"; l'application de la "loi Warnier" et toutes les spéculations sur les terres qu'elle entraîna, les impôts et l'usure détruisirent les bases économiques des collectivités paysannes, sans doute aussi les ressorts psychologiques et sociaux qui auraient été nécessaires à leur redressement.
 
La période 1870-1890 est caractérisée par l'historien comme celle de la "paupérisation progressive de la masse indigène".
 
Désormais, des collectivités rurales paupérisées sortent des hommes qui n'ont d'autre ressource que de vendre leur force de travail. Leur dénuement total, et l'accroissement constant de leur nombre, permit aux viticulteurs d'asseoir définitivement leur domination économique. Dès la première crise viticole, celle de 1893, ils baissèrent les salaires et remplacèrent leurs anciens ouvriers européens par des "indigènes". "Les viticulteurs avaient d'abord limité le concours de la main d'oeuvre indigène aux travaux qui n'exigeaient aucune compétence particulière: la préparation du sol, défrichement, labours, défoncements; le ramassage des sarments et les vendanges effectuées de préférence par des femmes et des enfants. Mais la crise de mévente détermina une extension plus grande de ses attributions: on lui confia peu à peu l'application des traitements, la garde des vignobles, le fonctionnement des machines de la cave... Cependant, au début du XXe siècle, la main d'oeuvre indigène était encore essentiellement temporaire. A cette époque, les graves difficultés qui assaillirent la viticulture algérienne l'amenèrent, une fois de plus,. à comprimer ses dépenses: nouvelle promotion des Indigènes qui occupèrent désormais les fonctions permanentes de gardiens, charretiers, garçons d'écurie, aides cavistes...". Dès 1913, sont organisés les premiers cours de taille à l'intention des "indigènes".
 
Le processus est clair: pour s'étendre, la viticulture avait eu besoin d'une main d'oeuvre abondante, pour se maintenir lorsque les conditions du marché devenaient moins favorables elle avait recours non à des améliorations de gestion, mais à des réductions de salaires rendues possibles par la misère du milieu d'où venaient les candidats au travail. Pour réaliser les surprofits dont elle tirait sa puissance, elle utilisait cette misère pour maintenir les salaires à des taux très inférieurs aux salaires pratiqués dans les pays viticoles concurrents.
 
En 1912, les salaires moyens des Algériens varient de 1,25 F par jour (vendanges) à 1,75 F pour une journée allant "du lever au coucher du soleil".
 
A la même époque, les ouvriers européens des mêmes exploitations recevaient de 2,50 à 3,25 F et les ouvriers français du midi de la France 5 F par jour de vendange (plus 3 litres de vin) et 4 F (plus 2 litres de vin) pour le travail ordinaire de 8 heures par jour.
 
"Comprenez-vous la colonisation sans main d'oeuvre indigène? Songez à quelles épouvantables extrémités en serait réduite notre Algérie si l'élément musulman nous encerclait dans ce dilemme: ou vous nous paierez comme les Européens, ou nous ne travaillerons plus pour vous..." concluait un réaliste ; tandis que d'autres, marxistes sans le savoir constataient: "En privant les indigènes de leur propriété, on ne les réduit pas à la misère, mais à l'état de journaliers. Il y a 15 ans, nous ne trouvions pas d'ouvriers arabes, maintenant il y en a beaucoup" commentait le délégué financier Deloupuy.
(Le mode de production et d'accumulation capitaliste, et partant la propriété privée capitaliste, présuppose l'anéantissement de la propriété privée fondée sur le travail personnel; sa base, c'est l'expropriation du travailleur; conclusion du Chapitre XXXIII du Capital, "La théorie moderne de la colonisation"
 
Ce processus de prolétarisation fut-il consciemment mis en oeuvre par les partisans des colons pour dégager la main d'oeuvre dont ils avaient besoin? Certains des textes d'époque, cités par Ageron, le donnent à penser.
 
Les grands domaines donnés en exemple disposaient à la fin du siècle de contingents de travailleurs importants. Debonno, en 1887, utilisait par exemple pour ses 2.540 ha dont 600 en vigne plus de 1.400 ouvriers à certaines périodes.
 
De 1901 à 1911, la Mitidja aurait été "envahie par les Kabyles".En 1861, pour 50.263 habitants en Mitidja, il y avait 28.985 "indigènes". En 1926, pour 126.186 habitants en Mitidja, il y avait 80.544 "indigènes".
 
La guerre de 1914-1918 devait mettre en évidence la dépendance des grandes exploitations à l'égard de la main d'oeuvre: les anciens travailleurs (Kabyles, pour la plupart) remplacèrent les hommes mobilisés, tandis que "des Gueblis" venaient occuper les emplois de manoeuvres.
 
Beaucoup de ces situations acquises se maintinrent après la guerre, tandis que commençait le mouvement de départ des Kabyles vers la France, surtout sensible à partir de 1923.
 
Cette possibilité de choix rendait les travailleurs moins dépendants des colons et leur permit d'obtenir des améliorations de salaires. Aussi le "problème de la main d'oeuvre" était-il la hantise des colons: au "Congrès de la colonisation rurale" de 1930, les officiels s'apitoyaient sur les conditions de vie des émigrés qui "s'adonnent à la boisson, adhérent aux idées communistes et apprennent le mépris de la femme française". A la même époque, le président de la Fédération des Maires d'Algérie, Abbo, présentait un "voeu" où il était question de "protéger efficacement les Indigènes contre les entraînements dangereux" et de "réserver en même temps à l'agriculture algérienne dont la production est si nécessaire à l'alimentation de la Métropole, une main d'oeuvre certainement médiocre, mais malgré tout utilisable en Algérie, mais en Algérie seulement".  Abbo fut longtemps porte-parole et symbole de la colonisation. La colonisation cherchait à conserver sa position privilégiée en gardant à sa disposition exclusive la main d'oeuvre algérienne.
 
Une enquête officielle fut effectuée en 1934 au sujet des mouvements de main d'oeuvre : elle prouva que le processus de désintégration de la société rurale était suffisamment avancé pour que les campagnes ne cessent plus de fournir des salariés. "On peut dire que dans toutes ces régions (Kabylie, Atlas Blidéen, Bibans, Ouarsenis pour l'Algérie Centrale) la recherche du travail au dehors fait partie du genre de vie"... "Au total, les gains hors de leurs villages paraissent actuellement si nécessaires à la majeure partie des paysans indigènes d'Algérie qu'on se demande comment ils s'en passaient autrefois...".
 
En ce qui concerne la Mitidja, la mécanisation des cultures de céréales (en particulier dans le Titteri et le Chélif) et la paupérisation progressive des semi-nomades des Hauts Plateaux devaient pousser les gens du Titteri, ceux du Gharb et les Gueblis à prendre la suite des "Kabyles" qui semblent avoir constitué, si on en croit les textes anciens, l'essentiel des travailleurs de la première génération de la vigne, "Kabyles" devant être entendu sans doute dans les textes anciens su sens large, habituel chez les Européens du XIXe siècle, de "montagnards". Déjà indiquées comme points de départ de migrations importantes de main d'oeuvre en 1934, ces régions sont en effet les régions d'origine d'une part importante des travailleurs que nous avons rencontrés lors de nos enquêtes.
 
Renouvelée en partie par des départs vers la ville ou l'Europe et des arrivées du Sud et de l'Ouest, "l'armée de travailleurs" sur laquelle reposait le système de l'agriculture mitidjienne est restée à la disposition des exploitations jusqu'à la fin de l'époque coloniale.
 
Vers 1930, Franc avait relevé 5 à 600 "indigènes" occupés "en temps ordinaire" dans la ferme de Pelegri à Sidi Moussa, 300 au domaine El Taous à l'Arba, 450 à 500 à la ferme Ben Naçef à Maison Blanche, 200 à la ferme Saint-Charles... au total, sur 47 grandes exploitations représentant 12.000 ha, 5.200 ouvriers agricoles, chiffre "multiplié par 3 ou 4 pour les grands travaux".
 
Ces travailleurs, migrants saisonniers et considérés comme simples manoeuvres à l'origine, tendaient à se stabiliser, à se spécialiser et à s'installer dans la plaine.
 
Pour la période antérieure à 1914, Isnard décrivait ainsi ce processus:
 
"Pendant la durée des travaux, ils vivent généralement en commun, sur les propriétés, dans des gourbis qu'ils se sont construits ou dans des petites pièces blanchies à la chaux qui leur sont réservées. Ils préparent eux-mêmes .leur repas frugal: galette de semoule, soupe de légumes, cuites sur un feu de sarments entre des pierres; pendant les .vendanges, ils se nourrissent surtout de raisins dont ils consomment d'étonnantes quantités... Ils dépensent peu et rapportent chez eux la majeure partie de leur paie... A chaque campagne, les ouvriers saisonniers reviennent offrir leurs services au colon qui les a déjà embauchés, les fils succèdent aux pères; de ces contacts répétés ne manque pas de naître, entre maîtres et ouvriers, une certaine familiarité confiante: c'est parmi ces fidèles que le viticulteur recrute généralement les indigènes qui entreront dans son personnel fixe... La viticulture ne manqua pas de favoriser cette fixation des Indigènes dont elle faisait, soit des journaliers, des tâcherons résidant en village, soit des gardiens, des garçons d'écurie, des chefs de chantier, des cavistes attitrés, logés sur la propriété, les femmes étant commises, chez le maître, aux soins du ménage, de la basse-cour.
"Intermédiaire entre le sédentaire et le saisonnier, est l'ouvrier qui, appartenant au personnel fixe d'une exploitation viticole, conserve cependant d'étroites relations avec son village natal: il y possède parfois un petit lopin de terre, quelques arbres fruitiers qu'il visite de loin en loin. Deux fois par an, généralement avant et après les vendanges, en juin pour la moisson et en novembre pour la récolte des olives, il part 'à la montagne' suivant l'expression consacrée, où vivent sa femme, ses enfants, ses vieux parents..."
 
Une telle description, bien que sa source soit vraisemblablement les déclarations des propriétaires plus que celles des ouvriers, est révélatrice: sur la base de la nécessité du salaire, un mode de vie nouveau ne s'est pas encore complètement constitué: certains travailleurs ont encore des statuts indéterminés, intermédiaires entre celui du rural traditionnel et celui du prolétaire.
 
Quoi qu'il es soit, il est clair que le triomphe de la colonisation agricole de la plaine et l'extension du régime du salariat sont historiquement indissociables. La paupérisation des masses algériennes, et en particulier des paysans des régions non directement colonisées, a été un préalable à la constitution, dans les zones colonisées, d'une agriculture capitaliste à forts besoins de main d'oeuvre.
 
Cette condition une fois réalisée, l'accident du phylloxéra fit que la mobilisation des moyens de production fut réalisée au profit de la vigne. C'est alors que les caractères principaux de la Mitidja telle que nous la connaissons se sont constitués. On peut penser que dans d'autres conditions de marché, d'autres spéculations se seraient développées. Par exemple, c'est à partir de 1874 que Gros, distillateur associé à la maison Chiris de Grasse commence à constituer à Boufarik les plantations de plantes à parfum et les installations de distillation qui sont à l'origine du "Domaine Sainte-Marguerite", étendu dès 1909 à 1800 ha par achat de tout ou partie des "haouchs Souk Ali, Omar, Rhilen, Chorfa...".
 
Les apparences étaient somptueuses, et l'autosatisfaction généralisée. "La Mitidja... est une des seules (régions) en Algérie à donner une telle impression d'opulence, de vie luxuriante et de beauté ordonnée avec ses vignes présentant la parade de leurs rangs impeccablement alignés sur un tapis de terre brune, ses orangeraies verdoyantes protégées par les sombres brise-vent de cyprès derrière lesquels coule sans bruit l'eau nourricière, ses fourrages dont les damiers d'un vert plus ou moins dégradé marquent l'échelonnement des coupes, ses rizières insolites, ses champs parfumés et rougis par le géranium en fleur...".
 
Pourtant, ni ce spectacle, ni les grosses fortunes accumulées par les propriétaires, n'auraient dû dissimuler la fragilité de cette réussite.
 
Elle reposait entièrement sur la position privilégiée qui était réservée aux produits de la "colonie" sur le marché "métropolitain". La valeur du produit brut de cette agriculture était fonction des cours élevés du vin et des agrumes, beaucoup plus que des rendements obtenus.
 
Certes, les propriétaires, grâce à la superficie de leurs exploitations et aux larges facilités de crédit dont ils disposaient, avaient pu mécaniser précocement les travaux, s'équiper en bâtiments de grandes dimensions, appliquer rapidement certains progrès agronomiques. Leurs méthodes étaient modernes. Elles n'étaient pas intensives. Leurs efforts s'étaient portés depuis longtemps sur le maintien de leur situation privilégiée (organisations professionnelles, pressions sur le gouvernement français), plus que sur l'amélioration de leurs rendements ou la diversification de leur production. Soucieux seulement de produit net, vivant dans une trompeuse sécurité, ils laissaient vieillir leurs vignes et ne perfectionnaient pas au maximum leurs techniques arboricoles.
 
Dans ces conditions, il était clair que la moindre modification du marché risquait de mettre le "chef d'oeuvre" en péril, comme l'avaient déjà fait plusieurs crises depuis la fin du XIXe siècle.
 
Aux facilités exceptionnelles d'écoulement dont elles bénéficiaient, les exploitations coloniales ajoutaient un second privilège: celui "d'utiliser" la main d'oeuvre algérienne.
 
Il s'agit bien d'un privilège malgré tout ce qui a pu être écrit sur le "rôle social de la viticulture", thème constant des défenseurs du système. Selon René Ulhen, Inspecteur général de l'Agriculture, Commissaire Général du IXe Congrès international de la vigne et du vin, "Le 'miracle de la vigne dont il est souvent question n'est pas seulement une réussite économique et technique, mais également sociale car elle permet d'assurer un emploi à de nombreux travailleurs".
 
La viticulture et l'arboriculture sont des spéculations pour lesquelles certaines opérations ne sont pas actuellement mécanisables (taille, entretien des plants et récoltes) et qui, par conséquent, sont caractérisées par un taux d'emploi à l'hectare élevé.
 
Le revenu net du propriétaire est, dans ce cas, particulièrement sensible au coût de la main d'oeuvre, tandis que les rendements sont conditionnés par la possibilité de disposer en temps opportun de quantités de travail importantes.
 
Nous avons vu comment la création d'un prolétariat rural avait permis le développement à grande échelle de ces plantations.
 
En 1960, la situation coloniale garantissait toujours aux propriétaires une main d'oeuvre abondante et "bon marché".
 
D'une part, en effet, les salaires journaliers étaient faibles (SMAG à 250 AF par jour en "première zone" en 1950, 407 en 1954, 691 en 1960, tarifs officiels qui n'étaient pas toujours respectés), la durée du travail journalier illimitée en fait, et les charges sociales légères. La part du produit brut affectée à la rémunération du travail restait donc de peu d'importance, (28,7 milliards de francs pour un revenu brut du total des exploitants non musulmans évalué à 164,9 milliards en 1957, soit 17 % environ du revenu brut).
 
De plus, toutes les exploitations viticoles d'une même région ont le même calendrier, si bien que toutes les "pointes" s'additionnent et que rien ne vient compenser les "creux". C'est le cas pour la région à très forte dominante viticole de l'Ouest de la Mitidja. Dans l'Est et le centre de la plaine, le déséquilibre est moins évident, grâce à la compensation apportée par les autres cultures, et notamment les agrumes. Pour un hectare de celles-ci en effet, les pointes de travail sont également accentuées, mais les dates de récolte changent d'une variété à l'autre et les vergers sont rarement homogènes. D'autre part, les périodes d'emploi sur la vigne et les agrumes se compensent en partie. Dans les exploitations où le pourcentage de clémentiniers est fort, la "pointe" correspondant à la cueillette des clémentines est très sensible. Pour une même période, les effectifs de cueilleurs varient d'ailleurs fortement en fonction des nécessités du marché, des bateaux en partance en particulier
 
Cependant, même en considérant les chiffres globaux pour la Mitidja, on constate l'importance considérable du travail saisonnier. A côté des 16.508 travailleurs permanents salariés, sachant que "Permanent" ne veut pas dire "payé tous les jours" mais en permanence à la disposition du colon, e salaire à la journée, sans compensation pour les jours de pluie, était la règle. Les exploitations de la plaine employaient en 1960: 3.784.000 journées de travail saisonnier, ce qui correspond en particulier à la présence :
 
- pendant 31 jours, de 17.118 travailleurs pour la taille et le greffage,
 
-pendant 37 jours, de 10.416 travailleurs, pour les traitements antiparasitaires,
 
- pendant 15 jours, de 40.046 travailleurs, pour les vendanges,
 
- pendant 30 jours, de 13.935 travailleurs, pour la cueillette des fruits et légumes.
 
Ces variations sont considérables et portent sur des effectifs importants. Elles traduisent le fait que les colons étaient libérés presque totalement des contraintes qui pèsent sur les exploitations agricoles dans une société non coloniale.
 
L'irrégularité des quantités de travail à fournir est une contrainte naturelle, liée aux saisons et au cycle biologique des plantes, qui s'impose à toute agriculture, sauf exceptions très rares; l'élevage au contraire nécessite des effectifs à peu près constants. Les agriculteurs, individuels ou collectifs, doivent en tenir compte soit en mécanisant les opérations qui peuvent l'être, soit en combinant leur plan de culture de telle façon que les besoins les plus forts des différentes spéculations se succèdent et ne se superposent pas.
 
Ils compensent les irrégularités qu'ils n'ont pu supprimer, ou celles, imprévisibles, qui sont liées aux accidents météorologiques, en concentrant sur la morte saison les travaux différables et en augmentant leur temps de travail pendant les périodes de pointe. Ils sont aussi amenés à "étaler" leur courbe de travail, c'est-à-dire à consacrer à un travail donné non seulement la période optima, mais une période plus large, pour utiliser au mieux le "travail disponible" sur leur exploitation et ne pas dépendre d'un travail extérieur aléatoire et coûteux.
 
Le passage de la période optima à la période tolérable se traduit par une baisse du produit, mais est obligatoire dans toute situation où la main d'oeuvre extérieure est rare et chère (soit du fait du salaire et des charges sociales, soit du fait que pour disposer d'un travailleur pendant la période où on a besoin de lui, on doit le garder et le payer pendant beaucoup plus longtemps).
 
Ces ajustements sont faits habituellement de façon intuitive, par expérience; ils ont pu donner lieu récemment à des calculs utilisant la méthode de la programmation linéaire.
 
Les colons n'étaient pas soumis à ces contraintes: pouvant mobiliser rapidement des effectifs importants de travailleurs, ils pouvaient pratiquer n'importe quelle monoculture, même une monoculture forte utilisatrice de travail humain, et ils pouvaient, en multipliant les bras, réduire la durée de chaque opération et la faire coïncider pratiquement avec la période optima. C'est un avantage très important pour certains travaux comme les traitements antiparasitaires qui exigent d'être menés rapidement. Cela permettait aussi des surprofits non négligeables (cueillette et expédition d'agrumes immédiates quand les cours sont favorables, par exemple).
 
Le système d'exploitation adopté par les colons incluait cette disponibilité complète de la main d'oeuvre comme élément fondamental: composition des plantations, plans de culture, techniques utilisées, organisation du travail, prévision de recettes et financement y étaient combinés en fonction de "contraintes" dont le main d'oeuvre ne faisait pas partie.
 
Cette "quantité négligeable" au regard de l'entrepreneur combinant au mieux les facteurs rares pour maximiser son profit, ce sont ces hommes, ces familles qui vivent dans des groupes de gourbis à l'écart des fermes ou viennent en groupe pour les gros travaux.
Nous avons vu comment, historiquement, se sont constituées les migrations de travailleurs en direction de la Mitidja. Elles ont profondément modifié la population de la plaine, où il ne reste plus guère, de l'habitat ancien, que des toponymes, et, dans le paysage, les cimetières avec leurs vieux oliviers et leurs qubba.
 
Les travailleurs de la Mitidja sont très rarement des Mitidjiens d'origine.
 
Les travailleurs saisonniers viennent actuellement de la ceinture de montagnes pauvres qui entourent la plaine, et du Titteri ou de la région du Chelif.
 
Les travailleurs permanents, ou les pères de travailleurs permanents, sont venus des mêmes régions et se sont fixés dans les fermes à l'occasion des possibilités d'embauche; la carte de leurs lieux d'origine coïncide à peu près exactement avec la carte des migrations de travailleurs présentée en 1936 en ce qui concerne l'Ouest et le Sud.
 
Sur 141 travailleurs que nous avons rencontrés, et qui ont répondu à la question concernant l'origine de leur famille, 33 seulement ne connaissaient pas à leur famille une origine autre que mitidjienne, ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils étaient réellement "autochtones", cependant, il faut remarquer que le seul domaine dont les travailleurs se considèrent en majorité comme originaires de la Mitidja, est un domaine situé au lieu dit "Beni Khelil", rappel de l'ancien "outhan" du centre de la Mitidja. Il y a peut-être là un noyau de population ancienne; 37 se disaient originaires du Gharb, c'est-à-dire venus de l'Ouest proche ou lointain (Chenoua et Zaccar, vallée de l'Oued Djer, plaine du Djendel, vallée du Chélif jusqu'à El Asnam, région de Ténès et Ouarsenis); 52 étaient originaires des premières pentes de l'Atlas ou du nord du Titteri ("Champlain", Tablat, Ain Bessem, Sour el Ghozlane); 8 étaient des Gueblis, c'est-à-dire des "gens du Sud", mais pratiquement de la face sud de l'Atlas, de la zone où les cultures deviennent aléatoires et le semi-nomadisme courant (Aïn Boucif, Sidi Aïssa).
 
Nous avons rencontré 6 Kabyles, 2 Marocains, et 1 travailleur originaire de Mascara. La faible proportion de Kabyles étonne. Sans doute serait-elle plus forte si notre échantillon comprenait des exploitations du Sahel et de la zone maraîchère de l'est de la plaine. Cependant, même dans nos domaines les plus "orientaux", le nombre de Kabyles est faible, alors que historiquement, ce sont les Kabyles qui semblent avoir constitué la base de la main d'oeuvre agricole des débuts de la grande colonisation, et que sur la carte de 1936, les courants issus de Kabylie sont indiqués comme nombreux et importants. Sans doute s'est-il produit, à l'occasion de la deuxième guerre mondiale en particulier, une substitution d'une nouvelle vague d'immigrants à cette première population attirée par les villes ou l'Europe?
 
Les travailleurs d'origine différente ne sont pas répartis au hasard, mais groupés en fonction de la situation des exploitations par rapport aux voies de communications qu'ils ont empruntées pour descendre dans la plaine. Les gens du Gharb sont majoritaires dans les domaines de l'Ouest (avec une proportion notable de "Kabyles du Chenoua", comme ils se définissent eux-mêmes dans certains domaines) et presque absents de ceux de l'Est, qui sont peuplés de familles originaires de Tablat et Sourel-Ghozlane, c'est-à-dire de la région desservie par la route qui aboutit à l'Arba. Les familles des domaines du centre sont originaires du centre ou du sud du Titteri, et sont distribuées en fonction de la route des gorges de la Chiffa.
 
Le caractère saisissant de cette répartition est accentué par le fait que dans chaque ferme les saisonniers actuels viennent des mêmes régions d'où sont venus les permanents. De plus, les travailleurs recrutés depuis l'Indépendance sont tous originaires des mêmes régions que les permanents du domaine où ils viennent d'entrer. Nous n'avons rencontré que 4 exceptions. Dans ces 4 cas, il s'agissait de travailleurs recrutés sur la base d'une compétence relativement rare (1 pointeur et 3 mécaniciens).
 
Cette homogénéité d'origine géographique est-elle la trace d'une ancienne forme de recrutement à base familiale ou tribale? Il est vraisemblable que des cas de ce genre ont existé, mais il ne nous semble pas qu'ils aient été fréquents.
 
Premièrement, les travailleurs ne nous l'ont pas dit, alors qu'ils constataient eux-mêmes qu'il y avait beaucoup de "gens de la Montagne" ou de "gens du Gharb" parmi eux.
 
Ensuite, si les directions générales sont claires, les origines locales sont diverses. Dans chaque domaine, on nous a cité plusieurs origines; certaines origines ont été citées par des travailleurs de domaines différents.
 
Il semble plutôt que la population des fermes se soit constituée au cours de mouvements migratoires longs et relativement stables qui amenaient dans les différents secteurs de la Mitidja des groupes d'hommes d'une même région, mais pas obligatoirement de la même tribu ou de la même fraction. Sur cette base, des groupements familiaux  secondaires se sont constituée par mariages conclus entre familles de travailleurs d'origine semblable ou différente. Ce sont ces regroupements qui jouent parfois un rôle dans les conflits internes aux domaines, mais nous n'avons pas trouvé trace de transplantation dans le nouveau milieu de groupes organisés.
 
Ces transferts de population sur la Mitidja sont anciens: sur 152 travailleurs, nous en avons rencontré 66 dont le père était déjà ouvrier agricole dans la Mitidja. C'est le cas pour la majorité des moins de 40 ans (43 sur 74); 28 autres sont fils d'ouvriers agricoles mais qui avaient travaillé d'abord dans une autre région. Ils ne sont venus dans la Mitidja qu'après leur enfance, seuls ou avec leur famille. Les travailleurs qui ont commencé à travailler dans d'autres régions de colonisation avant de venir en Mitidja, ont été ouvriers agricoles soit dans le haut Chélif (Djendel), soit dans les exploitations céréalières du Titteri (Aïn-Bessem par exemple). C'est vraisemblablement la mécanisation des cultures de céréales qui les a contraints à venir en Mitidja; 40 sont nés de parents vivant de l'agriculture traditionnelle (petits fellah ou khammâs) mais ont toujours travaillé dans l'agriculture coloniale, 10 seulement ne sont entrés dans l'agriculture moderne qu'à l'occasion de la guerre ou de l'indépendance.
 
L'histoire individuelle des travailleurs que nous avons rencontrés s'insère dans le mouvement de constitution d'une population ouvrière agricole que les historiens nous avaient permis de reconstituer dans ses grandes lignes. Une étude plus approfondie permettrait de saisir les mécanismes qui ont contraint, par périodes successives, les hommes à partir à la recherche du salaire, puis à se fixer aux alentours des fermes, à y installer ou fonder leurs familles.
 
Des informations dont nous disposons, il nous semble possible de retenir quelques faits;
 
-l'échelonnement des installations fait que, autour de chaque ferme, on trouve des familles dont l'implantation en Mitidja est plus ou moins ancienne. Certains travailleurs déjà âgés sont nés dans la plaine alors que leurs pères, contemporains de la grande expansion de la vigne, y travaillaient déjà. Sur 8 domaines nous avons recensé:
5 travailleurs de plus de 80 ans
18 travailleurs entre 70 et 80 ans
103 travailleurs entre 60 et 70 ans
 
 -d'autres au contraire, sont arrivés plus récemment, les deux dernières vagues correspondant à la famine qui a marqué la fin de la deuxième guerre mondiale, et aux bouleversements provoqués par la guerre de libération et l'Indépendance.
 
-les travailleurs originaires de la même région ne sont pas arrivés tous en même temps, et se sont fixés au hasard des possibilités d'embauche: nous n'avons pas rencontré de cas où un groupe social constitué se serait déplacé d'un seul mouvement, et aurait pu ainsi conserver une certaine structure propre. Des cas de ce genre existent peut-être, à l'exemple de certains villages du sahel d'Alger
 
-les relations avec les parents restés dans la région d'origine sont durables, mais pour les familles implantées depuis longtemps dans la plaine, le réseau de relations familiales englobe surtout d'autres familles de travailleurs agricoles, de la même ferme ou des fermes voisines, et de travailleurs urbains.
 
- les familles installées en Mitidja habitaient des agglomérations de gourbis ou plus récemment des "cités" isolées et placées plus ou moins directement sous la dépendance de l'exploitation. Seuls les travailleurs originaires des piémonts des montagnes qui entourent la Mitidja pouvaient, tout en travaillant régulièrement dans les fermes, rester insérés dans un cadre de vie quotidienne "traditionnel".
 
Tous ces faits semblent pouvoir être considérés comme favorables à la naissance d'un milieu social original.
 
De plus, pour tous les travailleurs agricoles, la vie quotidienne était marquée par la violence constante des relations de travail, l'antagonisme entre patrons et salariés étant renforcé par le racisme des propriétaires et de leurs agents d'exécution, qui n'excluait pas, dans certains cas, le paternalisme. Certains comportements de bienveillance individuelle ne sont pas oubliés.. Les souvenirs des travailleurs sont très significatifs à cet égard: "On n'osait même pas lever les yeux." "Il ne respectait même pas notre jeûne." "Si quelqu'un volait (quand le patron avait le dos tourné), personne ne disait rien."
 
Un travailleur nous a raconté comment, ayant frappé le gérant qui l'avait "piétiné avec son cheval", il avait été condamné à 10 ans de prison.
 
La condition ouvrière, d'après ces souvenirs, était vécue comme un destin commun à tous ces déracinés exilés dans un monde qui les niait en les utilisant: travail dès l'enfance , fatigue des journées interminables, accentuée par le froid, la pluie ou la chaleur, monotonie des tâches parcellaires sachant que dans une grande exploitation de monoculture le travail des ouvriers des "chantiers" est bien plus proche du travail à la chaîne, que du travail paysan, faiblesse et irrégularité des salaires journaliers même pour les "permanents", dont les périodes de non emploi, les jours de pluie, etc. ... n'étaient pas payés, insécurité de l'emploi, absence d'espoir pour les enfants. Plus de la moitié des travailleurs que nous avons rencontrés ont commencé à travailler dans les fermes avant 14 ans. Sur 132 réponses: 21 avaient commencé à travailler à 8- 9-10 ans
34 avaient commencé à travailler à 11-12 ans
67 avaient commencé à travailler à moins de 14 ans.
 
De nombreuses conditions favorables à la naissance d'une conscience collective étaient donc réunies. Pourtant, même dans la Mitidja où ils étaient nombreux et relativement concentrés, les travailleurs agricoles ne s'organisèrent pas entre eux, ne parvinrent pas à émerger en tant que groupe dans les débats qui ont précédé en Algérie le déclenchement de la Révolution.
 
Le syndicalisme ouvrier agricole resta limité. Aucun de nos interlocuteurs n'a rappelé de souvenirs concernant une action syndicale antérieure à l'indépendance. Le fait s'explique peut-être par une déformation rétrospective, tout ce qui a concouru à la situation actuelle étant confondu dans la notion globale de lutte contre le colonialisme
 
Des causes évidentes: dispersion de l'habitat, dépendance matérielle à l'égard de l'employeur, peuvent être invoquées pour expliquer ce fait. Mais surtout, mis à part le petit groupe des ouvriers réellement permanents, ces travailleurs aux ressources très précaires et constamment menacées étaient en réalité des sous-prolétaires. Liés à la paysannerie traditionnelle par leurs origines, les relations familiales maintenues, le constant va-et-vient des saisonniers, ils n'en faisaient plus partie. Salariés du secteur moderne, ils n'étaient pas complètement intégrés au prolétariat.
 
Cette situation marginale était manifestée par leurs vêtements, leurs comportements quotidiens, leur langage, la pitié teintée de mépris qu'ils inspiraient.
 
C'est la guerre, puis surtout le départ des colons qui allaient transformer les fermes, en particulier celles de la Mitidja, en position stratégique, appelant ces "exilés" à l'initiative historique.
 
LA GUERRE
 
L'activité économique de la Mitidja n'a pas sensiblement faibli pendant la guerre de libération. Cette région plate et de peu d'étendue, aux voies de communication nombreuses, était facile à contrôler pour l'armée française. La richesse de la plaine, sa vocation industrielle et urbaine, son importance stratégique, y ont déterminé une implantation militaire très dense et une importante organisation de surveillance à laquelle étaient associés les colons dans le cadre de la "protection civile obligatoire". Dans ces conditions, les exploitants agricoles de la Mitidja ont pu se sentir protégés et poursuivre leurs activités jusqu'à la période finale de la guerre. Certains, stimulés sans doute par les débouchés offerts par l'armée, ou les perspectives du Plan de Constantine et du Marché Commun, ont même investi, acheté du matériel, créé de nouvelles plantations, construit.
 
Cette stabilité, qui contrastait avec la situation des zones de colonisation plus isolées, n'était qu'apparente.
 
Dès le début de la guerre, des actions rapides de l'A. L. N. ou de l'organisation civile (arbres ou pieds de vigne sciés, caves vidées de leur vin, meules de paille ou écuries incendiées),avaient manifesté la présence du conflit au coeur même de la plaine. Une "usine" de Boufarik fut attaquée la nuit même du ler Novembre 1954.  La sécurité personnelle des propriétaires résidents et de leurs cadres n'était plus assuré. Les travailleurs que nous avons rencontrés ont gardé le souvenir de sept Européens tués pendant la guerre.
 
Certains propriétaires s'organisaient contre cette menace, fortifiaient leurs maisons, obtenaient la protection d'un poste militaire. Certains choisissaient de prendre des contacts préventifs avec "l'organisation" locale et "cotisaient",( plusieurs cas nous ont été cités par les travailleurs). D'autres enfin préféraient vivre de façon permanente en ville, confiant leur ferme à des voisins, des parents ou des "gérants", ou réduisant les travaux au minimum. Des agronomes restés en poste dans l'Algérois en 1962-63 estimaient que la mauvaise gestion des trois dernières années entraînait la nécessité d'un effort financier supplémentaire et immédiat pour rétablir le potentiel de production de la Mitidja.
Quant aux petits cadres européens, ils quittaient les fermes pour chercher un emploi moins dangereux, et étaient remplacés par des "gérants" ou "commis" algériens.
 
Il est difficile d'évaluer l'effet d'ensemble de ces différents comportements qui, pour être compris dans leur évolution, devraient être étudiés en relation avec les courants qui ont agité la population européenne à cette époque. Certains de ses "leaders" étaient des colons de la Mitidja.
 
Il semble cependant, d'après ce que nous avons pu savoir des fermes sur lesquelles nous avons enquêté, qu'ils se soient traduits par une augmentation de la concentration des exploitations, par une aggravation de l'absentéisme des propriétaires, et par la promotion à des postes de responsabilité d'un certain nombre de travailleurs qualifiés algériens. Ce sont là des tendances qui sont dans la ligne de l'évolution antérieure de l'agriculture coloniale en Mitidja.
 
Mais, d'autre part, la guerre devait provoquer des interventions gouvernementales qui ont profondément modifié les conditions de vie des travailleurs agricoles, et de ceux de la plaine en particulier.
 
La recherche d'une "solution" économique et sociale aux "événements" d'Algérie permit d'imposer aux propriétaires agricoles une législation sociale qui, bien qu'insuffisante et irrégulièrement appliquée, marquait un progrès réel par rapport à la situation antérieure. Du 25/10/54 au 22/2/61, le salaire minimum journalier agricole est passé progressivement de 4,07 à 7,06 NF pour la lère zone (dans laquelle était classée la Mitidja). Les primes de vendange et de cueillette d'agrumes ont été instituées en 1957 et 1958. La durée du travail a été réglementée en 1957 (l'application n'ayant commencé qu'en 1961 pour l'Algérois). Les arrêtés du ler Octobre 1957 et du 28 Mars 1958 ont réorganisé et considérablement élargi le régime des assurances sociales agricoles, dont les dépenses ont doublé de 1956 à 1959. C'est de cette période que datent la plupart des dispensaires actuellement en activité. En même temps un important effort de scolarisation commençait à ouvrir les portes des écoles aux enfants des travailleurs agricoles.
 
Enfin, la politique de regroupement ou de resserrement de l'habitat se traduisit, en Mitidja, à la fois par l'installation en lisière de la plaine d'anciens habitants de la montagne ou du piémont, et par la construction de nombreuses "cités" destinées aux ouvriers permanents des fermes. En ce qui concerne ces derniers, "le resserrement autour des fermes", dans le périmètre directement contrôlable par le colon ou le poste militaire, a été la règle.
 
Sous "l'impulsion de l'autorité militaire", il s'agissait d'une politique d'ensemble, tendant à remplacer la "pulvérisation" de l'habitat antérieur par des unités d'habitat relativement plus importantes.
 
Ces créations ont entraîné quelques améliorations dans les conditions de vie des travailleurs (habitat en dur, équipement collectif plus ou moins complet). Les fermiers européens qui investissaient des sommes parfois importantes dans ces nouveaux ensembles d'habitat y trouvaient par ailleurs leur compte, dans la mesure où disparaissaient, avec les groupes de gourbis éparpillés dans les fonds d'oueds ou les terrains incultes, le petit bétail parasite qui trouvait à se nourrir plus ou moins à la périphérie des champs cultivés; les ouvriers agricoles ainsi resserrés y gagnaient toujours, avec la protection, un confort accru, mais perdaient généralement toute possibilité de nourrir les quelques animaux qui les raccrochaient seuls à l'illusion d'une certaine indépendance rurale et voyaient s'accentuer leur dépendance et leur prolétarisation dans la mesure où les petites maisons en dur, situées sous l'oeil du maître, succédaient aux gourbis disposés en désordre aux extrémités du domaine.
 
En bref, ces véritables cités ouvrières resserrées dans le double but d'être facilement surveillées et d'occuper le moins possible d'un terrain précieux, ont constitué l'aboutissement du processus de prolétarisation des travailleurs.
 
A l'ancienne dépendance, qui continuait à marquer le temps du travail, s'ajoutait l'absence de liberté dans la vie quotidienne et familiale: entassement, impossibilité d'avoir des activités complémentaires ou "de loisir", expérience d'un logement anonyme qui n'est pas un "chez soi" étaient rendus plus dramatiques par les barbelés, les miradors, le couvre-feu, la peur du "mouchard", les contrôles incessants.
 
Ces "contrôles" étaient accompagnés, en Mitidja comme ailleurs, de tracasseries administratives, de brimades et de coups. Nombreux sont les travailleurs, parmi ceux que nous avons rencontrés, qui ont passé quelques jours ou quelques mois en prison ou en camp. Plusieurs d'entre eux ont été torturés (deux camps "célèbres" pour les tortures qui y étaient pratiquées étaient installés dans des fermes: Boukandoura près de l'Arba, et Boukobrine près de Rouiba). Hommes et femmes ont gardé de cette époque un souvenir de terreur vivace: "c'était une demi-vie", "on n'attendait que la mort", "je travaillais la bouche fermée", "j'ai vécu comme tout le monde, dans la peur".
 
L'intensité de la répression ne révèle pas seulement l'importance des intérêts qui étaient ainsi défendus: elle fut à la mesure de la participation des habitants de la Mitidja, et en particulier des ouvriers agricoles, à la lutte de libération.
 
Certes, si on compare les événements qui se sont déroulés dans la plaine avec la guerre ouverte qui a marqué les régions montagneuses, on peut être tenté de minimiser le rôle des régions fortement colonisées. En effet, soumises à un quadrillage serré, ces régions ne pouvaient exercer de participation que clandestine, et d'autre part l'imbrication des habitats comme les facilités de circulation de l'information, les préservaient contre les destructions massives.
 
Compte tenu de ces conditions, on peut affirmer que la Mitidja fut réellement engagée dans la lutte. Le nationalisme y était d'ailleurs implanté de façon ancienne et profonde.
 
Par exemple, à Souma, village à la lisière de la plaine, au pied de l'Atlas blidéen, les idées et les publications de "l'Etoile Nord-Africaine" parvenaient régulièrement dès 1937 par l'intermédiaire d'Algérois venus visiter la Zaïoua de Sidi Aïssa. Un noyau de militants du PPA y fut constitué dès les débuts de celui-ci. Ce noyau se développa, donnant ensuite naissance à une organisation MTLD active qui eut l'occasion de faire connaître son importance lors des élections municipales.
 
En 1950, une grande manifestation fut organisée à Blida et dans les villages voisins à l'occasion du procès de dirigeants MTLD; une autre, en 1951, pour fêter la libération des militants de Souma arrêtés l'année précédente. Depuis 1950, Souidani Boudjemaa et Ahmed Bouchaib vivaient clandestinement, avec la complicité des habitants, dans ce village. Avant le déclenchement de la Révolution, la majorité de la population de Souma aurait été organisée autour du MTLD, en particulier grâce à l'action d'un responsable dont le souvenir est resté vénéré, Si Benyoucef Guerrouaoui qui comme son nom l'indique est originaire de Guerrouaou, agglomération lâche de maisons et de petits terrains située entre Souma et Beni Mered. C'est ce qui subsiste d'une importante collectivité "cantonnée" dès les premiers temps de la colonisation.
 
Étaient organisés alors les gens du village et "de la montagne", petits propriétaires du "secteur privé", mais aussi de nombreux ouvriers agricoles, et en particulier des ouvriers du "domaine Chiris" voisin, c'est-à-dire du Domaine Sainte Marguerite: la politisation y avait été préparée par un fils d'ouvrier agricole, disciple de Cheikh Larbi Tebessi, qui, lettré et respecté, avait fait connaître autour de lui les thèmes de l'Association des Ulama: certains d'entre eux se souviennent d'avoir assisté à l'époque à des réunions clandestines avec des responsables MTLD de Blida.
 
Dans ce milieu organisé, le ler Novembre fut activement préparé, des "centaines" de personnes auraient participé à la préparation des bombes dans les grottes de la montagne , et à tous les transports et contacts que cela nécessitait. Les fermes où la surveillance des propriétaires et des autorités était trop facile ne furent pas des bases d'action, mais certaines purent servir de relais.
 
Certains de ces militants participèrent directement aux actions du 1 er Novembre (contre "l'usine" d'agrumes de Boufarik en particulier), certains furent arrêtés ou obligés de "partir à la montagne" dès les premiers jours (nous en avons rencontré trois parmi les travailleurs); cependant, une organisation clandestine se maintint.
 
Dans les treize domaines que nous avons plus particulièrement étudiés, nous avons retrouvé le souvenir de la cellule qui organisait la collecte de fonds, et celui de sabotages plus ou moins importants dans dix.
 
Sur les onze domaines qui portent le nom d'un chahîd, trois portent le nom d'une travailleur d'une des fermes ayant constitué le domaine, six celui d'un responsable local connu des travailleurs, deux seulement celui d'un chahîd qui n'avait pas été en relations directes avec les travailleurs que nous avons rencontrés. Dans huit domaines, on garde le souvenir d'un ou plusieurs anciens travailleurs tués pendant la guerre. Dans l'une des fermes a eu lieu un véritable combat avec intervention de l'aviation.
 
Bien que la souffrance et l'espoir des hommes ne puissent se comptabiliser, nous avons tenté un pointage concernant les 152 travailleurs que nous avons rencontrés: 17 seulement d'entre eux (jeunes pour la plupart) ne nous ont rien raconté de précis concernant cette période et semblent n'avoir pas été concernés directement par les événements. Parmi les travailleurs qui vivaient sur une des fermes d'un des domaines pendant la guerre, nous en avons rencontré 25 qui ont eu des responsabilités dans l'organisation (collecte de fonds, liaisons, ravitaillement, hébergement), 24 qui ont été internés (souvent à plusieurs reprises, et plusieurs torturés) dans des camps, 12 qui ont été emprisonnés pendant une longue période, 5 qui sont d'anciens maquisards, et 74 dont les souvenirs précis (nom des responsables, épisodes marquants) prouvent qu'ils ont pris part aux événements, au moins en cotisant et en participant aux sabotages. Du fait de sa position, la Mitidja joua un rôle essentiel de liaison entre Alger et la montagne: passage des hommes et des messages, acheminement du ravitaillement, des armes, des médicaments, etc...
 
Parmi les travailleurs qui ne vivaient pas en Mitidja pendant la guerre, nous avons rencontré 5 anciens militants, 3 anciens maquisards et 11 anciens regroupés dont les biens ont été détruits.
 
Faute d'études sur la participation des divers milieux sociaux à la révolution, il est impossible de situer le rôle de la Mitidja par rapport à celui du reste du pays, d'autant plus que notre échantillon comprenant une forte proportion de responsables actuels contient sans doute un pourcentage d'anciens militants plus fort que la population étudiée. Il est cependant possible d'affirmer que le milieu des travailleurs agricoles de la Mitidja n'est resté ni passif ni préservé pendant la guerre, et s'est trouvé globalement concerné par la révolution.
 
Mis à part quelques cas où une sorte de "modus vivendi" semble avoir existé entre les colons et les travailleurs (ou certains d'entre eux), le conflit était donc installé, ouvert ou latent, dans les fermes elles-mêmes.
 
Le maintien apparent de la prospérité agricole de la Mitidja pendant cette période, la continuité d'une production reposant sur des relations de travail inchangées, dissimulaient une opposition radicale. Même lorsqu'ils
étaient personnellement bienveillants, propriétaires et cadres européens maintenaient leur pouvoir grâce à la présence de l'armée, et grâce à leur organisation de défense et aussi, sur un plan plus général, à la politique de défense des privilèges acquis dont certains colons de la Mitidja ont été parmi les meneurs...
Même lorsqu'ils étaient personnellement zélés au travail et peu audacieux, les travailleurs mettaient leur espoir dans l'organisation révolutionnaire qu'ils aidaient selon leurs possibilités. L'acte qui consiste à scier la nuit des arbres qu'on a soignés le jour, même si ses conséquences économiques sont peu importantes, prenait ainsi une signification majeure. Encore maintenant, les travailleurs ne manquent pas de rappeler les sabotages effectués sur leurs fermes, avec parfois des détails qui en soulignent la portée symbolique.
 
"Nous devions scier 120 arbres chacun. Les djunûd faisaient le guet et nous alertaient avec des coups de sifflet. On nous demandait de traverser l'oued et de quitter nos habits mouillés afin de dépister les chiens. Les djunûd employaient une poudre qu'ils répandaient autour du carré saboté pour que les chiens ne puissent pas nous pister."
 
De même, recevoir, ne serait-ce qu'une nuit, "les frères" était une forme de participation intense dont le souvenir marque encore nos interlocuteurs.
 
"Nous habitions un gourbi en dehors de la ferme. Les frères venaient y passer la nuit. Je faisais la galette la nuit, à l'intérieur, pour qu'on ne puisse pas repérer la fumée."
 
Cette vie nocturne, ce dédoublement entre la docilité quotidienne et les responsabilités de la nuit, n'ont pas été le fait de tous les travailleurs. A entendre nos interlocuteurs aujourd'hui, on peut penser que c'est pourtant ainsi que s'est faite leur initiation à la liberté, leur prise de conscience d'un possible différent, leur adhésion à la révolution.
 
Cependant, cette participation semble avoir été vécue essentiellement comme un refus, celui de la situation coloniale, sans que l'espoir se soit organisé de façon précise en projet concernant le devenir des fermes.
 
Ni dans les souvenirs des travailleurs militants, ni dans les récits des responsables que nous avons pu rencontrer ne se retrouvent les éléments d'un programme, élaboré pendant la lutte, pour la transformation des fermes coloniales. Tous, au contraire, insistent sur le caractère de la guerre, si dur qu'il interdisait de penser de façon précise à un futur qu'on n'osait espérer pouvoir vivre. Mais l'expérience majeure de la démocratie vécue à tous les niveaux, et en particulier au sein des "comités populaires" (lujnat ech-chabiya), les a marqués.
 
La guerre s'achève sans qu'une politique précise ait été adoptée pour l'organisation future des fermes coloniales.
Mais elle avait formé quelques cadres aux responsabilités (beaucoup, parmi les meilleurs, étaient tombés), donné l'expérience de l'efficacité des petits groupes démocratiquement organisés, et éveillé l'espoir d'un avenir différent.
 
LE CESSEZ-LE-FEU ET L'INDÉPENDANCE
 
Dans la région d'Alger, la dernière phase de la guerre fut confuse et tragique: l'O.A.S. y était fortement implantée, de nombreux Algériens en furent victimes, notamment plusieurs travailleurs dans les fermes que nous avons étudiées. L'agitation de la ville s'y répercutait directement, des espoirs de partition ont contribué à entretenir chez certains colons l'illusion de la pérennité du système. Jouhaud aurait trouvé refuge dans l'une de ces fermes, d'après un travailleur que nous avons rencontré. Plusieurs travailleurs ont affirmé que "leur" colon avait été membre actif de l'O. A. S. Un travailleur dit avoir été "interrogé" par Lagaillarde en personne. Après le cessez-le-feu, ou quand ils réalisèrent que l'Indépendance était inéluctable, certains colons, directement compromis dans les crimes de l'O.A.S. ou craignant la réaction de la population algérienne libérée, s'enfuirent en abandonnant leurs exploitations, parfois, en emportant ce qui pouvait l'être et en tentant de saboter les installations fixes ou en confiant leurs intérêts à quelqu'un, voisin européen plus hardi ou "commis algérien".
 
A ces abandons spontanés s'ajoutèrent les départs provoqués par la pression des travailleurs eux-mêmes, aidés de certains éléments de l'A.L.N. descendue des montagnes ". Plusieurs colons furent tués, menacés ou volés pendant cette période.
 
Au total, le nombre et la superficie des fermes ainsi devenues "vacantes" restèrent peu élevés: sur un total de 103 fermes dont le regroupement constitue les 13 domaines que nous avons pu étudier en détail, 29 se sont trouvées dans ce cas, dont une grosse seulement (350 ha., le propriétaire était parti depuis 1958, le gérant européen s'est enfui à l'Indépendance) quatre moyennes, vingt petites et le gros ensemble constitué par les quatre fermes du "Domaine Sainte Marguerite", dont le directeur n'est pas parti spontanément. De plus, sept fermes étaient confiées à un gérant "de circonstance" après le départ de leurs cadres habituels.
 
Il est évidemment impossible de déduire de chiffres aussi partiels une conclusion générale. Mais il reste certain que, en Mitidja, le phénomène de la vacance n'a présenté qu'une importance quantitative assez faible. Seulement 23% de la superficie des 11 domaines pour lesquels nous avons pu obtenir des réponses précises se sont trouvés "vacants" (1.777 ha sur 7.605 ha), mais la proportion est très largement faussée par la présence dans le groupe du "Domaine Sainte Marguerite".
 
En ce qui concerne l'Algérie entière, la superficie précise des "biens vacants" n'a pas pu être établie à l'époque. On dit en général "moins d'un million d'hectares"; en Décembre 1962, les évaluations variaient de 650.000 à 800.000 ha. M. PARODI s'arrête au chiffre de 780.000 ha (Annuaire de l'Afrique du Nord; 1963), après avoir recoupé les sources disponibles, ce qui représenterait 28 % environ de la superficie totale des exploitations européennes. Mais, on sait que les abandons de fermes ont été beaucoup plus nombreux dans les régions isolées que dans les plaines côtières, et que la majorité des grosses exploitations modernes bien placées ne se sont pas trouvées "vacantes", même lorsque leurs propriétaires avaient pris des précautions concernant leur sécurité personnelle.
 
C'est pourtant sur cette base étroite qu'est née et s'est consolidée une expérience qui a déterminé, progressivement, le devenir de l'Algérie indépendante.
 
Même peu nombreux, ces abandons que personne n'avait prévus créaient un scandale: ces moissons mûrissantes, ces riches plantations ne pouvaient rester sans soins. En imposant des mesures d'urgence, cette situation rendait leur actualité aux espoirs imprécis entretenus par les paysans pendant la lutte, ainsi sans doute qu'au vieux principe du droit musulman selon lequel le droit sur les terres est lié à leur vivification.
 
Ces espoirs étaient formulés dans le Programme de Tripoli. Le "projet de programme pour la réalisation de la révolution démocratique populaire" 'adopté à l'unanimité par le C. N. R. A. à Tripoli en juin 1962 retenait le principe de la "participation des travailleurs à la gestion de l'économie" et préconisait "des formes collectives de mise en valeur pour l'agriculture", en particulier "organisation démocratique des paysans en coopérative de production "et "création sur une. partie des terres expropriées de fermes d'État, avec participation des ouvriers ,à la gestion et aux bénéfices". La mise en application rapide de ces principes n'était pas prévue, et le ;mot "autogestion" n'était pas utilisé. Le programme ne semble pas avoir été immédiatement connu "à la base" et certaines initiatives semblent avoir été antérieures à sa promulgation, ou contemporaines.
 
Les réponses données localement au problème des terres abandonnées semblent avoir varié en fonction des circonstances. Dans certaines. zones, une véritable organisation fut ainsi mise sur pied par les responsables de l'A.L.N.: prêts de moisson "pour remplacer la S.A.P.", constitution d'un "stock de sécurité" en céréales sur la base d'un prix fixé par quintal, travaux exécutés par des djunûd et des volontaires, prélèvement de l'achûr, installation d'une veuve de chahîd (qui devait "toucher la quinzaine") pour 10 ouvriers, tentatives de comptabilité élémentaire.
 
Dans la Mitidja, il ne suffisait pas d'assurer la rentrée des récoltes de céréales: les exploitations nécessitaient un entretien complexe et coûteux, les travailleurs ne pouvaient pas vivre immédiatement et directement des produits de la récolte. C'était donc une prise en mains complète de l'appareil de production qui était nécessaire.
 
Celle-ci semble bien avoir été inaugurée au "Domaine Sainte Marguerite", dit "ferme Chiris", actuel "Domaine Souidani Boudjemaa", c'està-dire sur une exploitation qui, depuis que le "haûch Souk Ali" avait fait l'admiration des premiers enquêteurs français en Mitidja, était toujours restée à la fois exemple et symbole. Les événements qui ont marqué ce domaine en 1962 présentent donc un intérêt particulier.
 
C'est une très grosse exploitation (1.220 ha de surface agricole utile actuellement), qui s'étend de l'est de Boufarik au pied de la montagne. Elle est consacrée à une polyculture intensive où pépinières et plantes à parfum complètent la vigne, les agrumes et les autres cultures habituelles dans la plaine. Elle comprend des installations très importantes (distillerie en particulier).
 
Elle employait habituellement plusieurs ingénieurs, de nombreux cadres moyens, et plusieurs centaines d'ouvriers permanents (au moins 550 d'après les souvenirs des anciens travailleurs) auxquels s'ajoutaient de façon régulière les gueblis installés près de la forêt de Bahli.
 
Cette concentration de travailleurs, dont une proportion plus forte qu'ailleurs étaient permanents et qualifiés du fait de l'existence des ateliers et de la distillerie, ainsi sans doute que la proximité de Boufarik qui est une véritable petite ville, a créé les conditions favorables au développement d'une certaine conscience ouvrière.
 
De fait, nous l'avons déjà noté, le MTLD y était implanté dans les années 1950, ainsi que le mouvement syndical.
 
Dans ce groupe "éveillé", le ler novembre 1954 était attendu, sinon préparé directement, au moins un travailleur a participé directement aux actions du ler novembre avec Souidani Boudjemaa. De fait, nous avons rencontré deux travailleurs qui ont été arrêtés pour leurs activités clandestines dès 1954 et un qui est "monté au maquis" dès le ler novembre 1954. Les autres travailleurs ne furent pas démobilisés par l'absence de ces précurseurs, puisque plusieurs autres travailleurs ont été collecteurs de fonds, ravitailleurs, transporteurs d'armes, ou sont montés au maquis par la suite.
 
Après le cessez-le-feu, le retour de ces militants mûris par plusieurs années de prison ou de maquis, devait donner au domaine des responsables prêts à s'engager dans des innovations profondes. L'un d'eux a parfaitement appris l'arabe littéraire pendant les 7 ans qu'il a passés dans les prisons de Barberousse, El-Harrach, Lambèse.
 
Cependant, les premières initiatives ont été prises par les cadres locaux de l'A.L.N. "Ils ont vu cette propriété au pied de la montagne, à l'abandon", raconte un témoin, "elle était importante, elle avait son nom, on ne pouvait pas laisser faire. La décision a été prise par la wilaya de s'en occuper et d'essayer d'assurer la continuation des travaux.". Quelques autres grandes fermes ont fait l'objet de la même préoccupation, dont la ferme de Richemond à Baba Ali.
 
Plusieurs démarches furent d'abord effectuées auprès du directeur; la première en mai, semble-t-il, pour lui demander de remettre les armes stockées au domaine; une autre, au moins, pour "lui proposer de rester à condition de bien traiter les ouvriers" et pour s'opposer au débauchage de certains travailleurs. Le directeur part "le 27 ou le 28 juin, vers 11h30. Les témoignages concernant la date de départ du directeur ne sont pas concordant (celui que nous avons retenu semble le plus précis). A-t-il été directement menacé? Un colon et sa femme ont été tués pendant cette période, dans une ferme voisine. Le soir, les ouvriers prennent possession du domaine, et dès le lendemain désignent des responsables". D'après les souvenirs des travailleurs, ces responsables ont été soit choisis, soit proposés par l'A.L.N., en fonction des critères de militantisme et de compétence.
 
Les souvenirs que nous avons recueillis et tenté de recouper concernant cette période sont confus: les décisions semblent avoir résulté de tâtonnements successifs et avoir été conçues comme essentiellement provisoires L'A.L.N., autorité de fait, a certainement joué le rôle principal, s'appuyant sur l'évidence ressentie par tous de la nécessité d'entretenir l'exploitation. L'Exécutif Provisoire, siégeant à Rocher Noir disposait de pouvoirs très limités la presse était encore la presse coloniale; l'attention de l'opinion était concentrée sur les crimes de l'O. A. S., puis sur la proximité de l'indépendance et les rivalités internes qu'elle révélait.
 
Il ne semble pas que les responsables aient eu sur le moment conscience de mettre en application le "programme de Tripoli", dont il n'est pas certain qu'ils avaient déjà eu connaissance.
 
Dans les souvenirs des travailleurs, cette période est celle où l'A. L. N. dirigeait.
 
Quoi qu'il en soit, l'essentiel de ce qui allait devenir "l'autogestion" était déjà en place sur ce domaine avant l'indépendance: responsabilité de l'exploitation confiée à des travailleurs choisis ou acceptés par l'ensemble des travailleurs présents, recherche d'une combinaison entre la technicité nécessaire et l'engagement politique, priorité accordée au maintien de la production.
 
C'était une période héroïque qui commençait.
 
"Après le départ du colon, tout était en désordre. Alors les travailleurs, sans recevoir des ordres ou des directives, ont essayé d'organiser. Les djunûds, quant à eux; se sont occupés du matériel qu'ils ont groupé dans la grande ferme, car le matériel était convoité par des propriétaires privés."
 
Dépourvu de statut, le domaine ainsi organisé n'a pas d'existence légale, il ne trouve pas de crédit et ne bénéficie d'aucune assistance technique. Les responsables doivent improviser, vendre des produits de récolte pour acheter le carburant et faire des avances aux travailleurs qui continueront cependant à travailler plusieurs mois sans toucher de salaires. L'ordonnance de "l'Exécutif Provisoire" concernant la protection et la gestion des "biens vacants" ne date que du 24 août et ne concerne que les mesures conservatoires, confiées à la diligence des préfets. L'expulsion des occupants illégaux et les modalités de réintégration des propriétaires y sont expressément prévues. La réouverture des établissements économiques y est subordonnée à la désignation d'un "administrateur gérant". Quel qu'ait été le souci des responsables de tenir une comptabilité des ventes effectuées et d'agir de façon régulière, dans des conditions aussi exceptionnelles ne manquèrent pas de faire naître des soupçons et purent être utilisées par la suite comme argument par certains détracteurs du système.
 
Ces difficultés devaient durer pendant tout l'été et une partie de l'automne, malgré une tentative d'organisation autour de la "ferme Chiris" des autres fermes abandonnées de la région, et l'intervention d'un responsable de l'U.G.T.A. ainsi que des autorités locales.
 
Elles étaient aggravées par les tentatives effectuées par les anciens propriétaires pour reprendre possession du domaine.
 
"Le colon est revenu. Il a envoyé trois émissaires. Il proposait de revenir, de bien payer les ouvriers, de leur donner les allocations familiales, de leur construire des logements. Les travailleurs ont refusé. Certains ont voulu accepter."
 
"La fille du colon est venue plusieurs fois avec son mari. Les travailleurs ont exigé des constructions pour les travailleurs, et que l'argent devra rester en Algérie. Le gendre a refusé.
 
Un Marocain a essayé d'acheter les travailleurs pour qu'ils laissent revenir le colon. Les travailleurs ont encore refusé.
 
Les colons sont restés pendant deux mois et ont essayé de causer des remous. Les responsables ont contacté la wilâya qui a interné les colons pendant deux jours. Enfin ils ont été libérés. La fille du colon a ramené une autorisation d'Alger pour emporter des papiers du coffre, mais elle est repartie sans rien emmener."
 
Tel est du moins le récit des événements tels que les travailleurs s'en souviennent maintenant.
 
Ce récit est confirmé pour l'essentiel par les articles publiés en automne 1962 dans la presse locale. C'est en effet un reportage sur le "domaine Chiris" qui attira l'attention de l'opinion publique sur la mutation qui était en train de se produire dans les campagnes. (Alger Républicain, 17 et 18 octobre 1962). Auparavant le terme "comité de gestion" n'était utilisé que pour désigner des institutions provisoires - comité de gestion de l'EGA, des caisses de sécurité sociale, etc ... - et le problème de la gestion des fermes abandonnées apparaissait dans les rubriques régionales, sous forme d'annonces pour la vente aux enchères de produits des "biens vacants".
 
"Les travailleurs ont manqué de patience. Et ils sont passés à l'action. Au domaine Chiris, ils forment un comité de gestion composé de militants de l'U.G.T.A., du F.L.N. et des ouvriers des fermes. La première tâche de ce comité fut la constitution, dans chaque ferme abandonnée, d'un comité de gestion... 42 fermes de propriétaires différents furent ainsi organisées, comptant 2.300 travailleurs..." (malgré les difficultés) "les moissons s'étaient faites en un temps record. La vente du blé, du raisin, d'orangers, du foin, a permis de donner un salaire équitable à chacun et de procéder à l'achat de l'essence, de pièces de rechange et l'outillage nécessaire... Les vendanges furent assurées et la mise en cave du vin effectuée. Et voilà la période du travail improductif, appelée ainsi parce que non rentable dans l'immédiat bien que nécessaire. Les travailleurs l'entreprirent avec acharnement... mais une difficulté immense surgit: les caisses sont vides et les ouvriers ne sont plus payés... Des démarches furent alors entreprises auprès du Bureau Politique du F.L.N., du préfet et du sous-préfet où des promesses ont été faites. Mais la réalisation de ces promesses tarde et d'autres difficultés s'ajoutent aux précédentes: pas d'essence, impossibilité de réparer le matériel".
 
"Les caves sont pleines de vin que nous avons fait cette année, mais les autorités disent que nous ne pouvons le vendre. Qu'ils nous fassent alors une avance de fonds..."
 
Suit une discussion au sujet d'une éventuelle restitution: "Au cas où notre gouvernement leur rendrait leurs terres, nous imposerons à ces messieurs les propriétaires les comités de gestion que nous venons de créer..." et l'article se termine sur une déclaration d'un "jeune": "Nous l'avouons, nos comités ne sont sans doute pas parfaits. Nous manquons d'expérience. Mais il faudra compter avec nous. Nous apprenons des choses tous les jours et -les bonnes initiatives ne manquent pas (exemple: alphabétisation)... Nous sommes chez nous, nous sommes indépendants et nous connaissons nos possibilités immenses. Les fermes n'ont jamais si bien marché et pour nous le travail n'est plus pénible car nous savons où nous allons et que nous les aurons, nos maisons convenables, nos écoles, notre dispensaire. Aidez-nous à gagner la réforme agraire."
 
Le lendemain, 19 octobre, un article de "L'Ouvrier Algérien" reprend les mêmes thèmes en mettant plus nettement en évidence le rôle de l'U.G.T.A. et du secrétaire de la section locale qui déclare:
 
"Quand les colons sont partis, abandonnant les terres, j'ai été trouver les autorités mais personne ne voulait prendre ses responsabilités et d'ailleurs la plupart des autorités n'étaient pas encore en place; c'est alors que j'ai pris l'initiative de mettre la caisse de l'U.G.T.A. à la disposition des paysans à condition qu'ils organisent des comités de gestion et qu'ils prennent toutes les dispositions utiles. Chaque ferme a sa propre comptabilité et la plus riche de toutes, Sainte Marguerite, nous sert de banque, mais voilà que depuis 38 jours nous n'avons pas pu payer les ouvriers... La révolution ne fait que commencer."
 
Dans la suite de l'entretien, il fait référence à Cuba et à la Chine (sans mention de la Yougoslavie). Le journaliste, après avoir visité le domaine, décrit:
 
"Du temps du colonialisme, cette ferme était administrée par 3 ingénieurs et 23 comptables, alors qu'actuellement 43 fermes le sont par 4 camarades dont l'un est chargé de faire le tour des 43 fermes qui forment une coopérative et de relever ce dont elles ont besoin. Mais, actuellement ce sont tous les fellahs qui participent avec enthousiasme à la gestion de cet ensemble qui pour eux appartient déjà au syndicat."
 
L'article se poursuit par une description du comité d'El Achour "chargé par la wilaya 4 d'exploiter les fermes abandonnées du littoral" et se termine par un appel aux autorités et à la solidarité des travailleurs avec "leurs camarades de Boufarik en lutte pour la réalisation concrète du programme de Tripoli".
 
Souvenirs actuels et récits anciens sont concordants sur l'essentiel: l'innovation sociale née de l'initiative de certains travailleurs et de l'espoir discipliné de tous était condamnés à l'échec si elle n'était pas soutenue, matériellement et politiquement.
 
Incertitude du vocabulaire, confusion des responsabilités, circulation incontrôlée de biens et d'espèces, espoirs utopiques et rivalités locales, tout concourait à la fragilité des résultats acquis . Sensible également dans le reportage paru dans El Moudjahid du 10 Novembre où est très clairement exprimée la crainte des manoeuvres du colon jouant sur les difficultés rencontrées par le domaine.
 
L'installation du premier gouvernement de l'Algérie indépendante permit d'organiser l'appui officiel de l'État. C'est dans le numéro;1 du "Journal Officiel de la République Algérienne Démocratique et Populaire" que parut le décret 62-2 du 22 octobre "instituant des comités de gestion dans les entreprises agricoles vacantes "et le décret 62-3 "portant réglementation des transactions, ventes, locations, affermages, amodiations de biens mobiliers et immobiliers". L'article 4 du décret 62-561 du 21 septembre 1962 créant le Bureau National des Biens Vacants prévoyait déjà que les fonctions d'administrateur gérant des biens vacants "pourront être confiées à des personnes morales, et spécialement à des coopératives dont l'activité correspond à celle des biens vacants devant être gérés".
 
Par ces textes, le "comité de gestion" acquiert le statut d'une institution démocratique (article 1: "le comité sera élu par l'ensemble des ouvriers travaillant habituellement dans l'entreprise, ainsi que par les anciens combattants, militants et victimes de la répression qui seraient installés dans l'entreprise par l'autorité préfectorale"), stable (article 6: en cas de retour du propriétaire "en tout état de cause, le comité de gestion continuera à exercer les droits qui lui sont reconnus par l'article 5 du présent décret"), et néanmoins dépendante (agrément par l'autorité préfectorale, dépôt des recettes auprès d'un organisme habilité et contrôle de leur utilisation).
 
Mais il ne s'agit pas seulement d'une simple régularisation, car l'article 5, après avoir rappelé qu'ouvriers et employés doivent percevoir le salaire légal, précise: "ils participeront à la gestion de l'entreprise et aux bénéfices en résultant dans les conditions qui seront définies ultérieurement" et le deuxième décret ouvre un champ d'action théoriquement très important au développement des comités en annulant tous les contrats et conventions intervenus depuis le ler juillet.
 
Sous le titre "Les décrets du gouvernement engagent l'Algérie dans la voie de la Révolution Socialiste", "El Chaab" du 30 octobre en dégage l'importance et évoque "l'autogestion des entreprises par leurs producteurs et leur intéressement direct, y compris par la participation assurée aux bénéfices, à la marche et à la gestion des entreprises", idée reprise dans la presse et les discours des jours suivants.
 
La  promulgation de ces textes, l'entrée de "l'autogestion" dans l'idéologie officielle, la mise en place des organes du gouvernement et en particulier du "Ministère de l'Agriculture et de la Réforme Agraire" permettaient une clarification de la situation. Les difficultés n'étaient pas pour autant terminées. Au "domaine Chiris", en décembre 1962 les travaux étaient en retard à cause du manque de semences et de mazout, le comité de gestion demandait un "carnet de chèques", la S. A. P. avait avancé l'argent des salaires, mais en quantité insuffisante, si bien que certains travailleurs n'avaient pas pu être payés. L'expédition des agrumes posait de gros problèmes. Le comité tâtonnait, le président demandait l'aide d'un ingénieur, tous les responsables, très conscients, faisaient l'inventaire des difficultés et exprimaient leur inquiétude.
 
Un "comité central de gestion des fermes abandonnées" pour la région de Boufarik avait été créé (chronique locale d'Alger Républicain du 13 décembre) mais n'avait pas été reconnu immédiatement. Un représentant de la famille du patron était encore là, isolé chez lui.
 
Dans l'ensemble du pays, la confusion en ce qui concernait l'avenir des fermes abandonnées, restait grande.
 
Le Ministre de l'Agriculture parlait, dans ses discours, de "fermes d'État" et insistait sur l'installation de nouvelles familles ("anciens djunûd, militants, internés, khammâs sans terre, familles de chuhada") La presse se contentait souvent d'orchestrer "l'opération labours" ou de reprendre des affirmations vagues, comme par exemple "nous n'avons pas fait la révolution pour voir les colons algériens remplacer les Borgeaud".
 
Les autorités locales, de leur côté, prenaient des initiatives qui tendaient à multiplier les interventions sur la marche des entreprises; en particulier, les nécessités du recensement et de la coordination amenaient à la création de comités de liaison ou comités communaux dont le rôle restait mal défini. On lit, par exemple, dans la presse: "Il est créé dans l'arrondissement de ... une commission centrale de gestion des biens vacants. Cette commission est particulièrement chargée de l'installation et de l'inspection des comités locaux de gestion placés à la tête de chaque exploitation. Elle est composée de: un représentant de l'administration départementale, et de MM. délégué de l'U.G.T.A., secrétaire;  représentant du Parti, chargé de la comptabilité;  représentant des djounouds invalides, membre; représentant des familles de chouhadas, membre; représentant de l'Armée Nationale Populaire, membre.+
 
Le siège de cette commission se trouve à la sous-préfecture" (El Chaâb, 17 novembre).
 
Ailleurs, il est créé des "comités de gestion communaux", ou "comités locaux" composés outre les représentants du Parti et de l'U:G:T.A., de 5 agriculteurs et de 5 ouvriers agricoles.
 
Les problèmes de crédit et de commercialisation n'étaient pas réglés, mais surtout les "biens vacants" continuaient à être l'objet de multiples convoitises.
 
C'est l'époque où les trafiquants de tous ordres cernaient les "biensvacants", où l'opinion publique s'indignait contre les "nouveaux colons" et les "profiteurs du 19 mars". C'est l'époque où Borgeaud recevait la presse française pour expliquer qu'il se "cramponnait", c'est l'époque du diagnostic pessimiste du Professeur Dumont. C'est aussi l'époque où, à partir de l'expérience de la "ferme Chiris" entre autres, furent préparés les textes qui allaient devenir les "décrets de mars".
 
L'histoire des débuts du Domaine Souidani Boudjemaa (Sainte Marguerite) méritait d'être longuement exposée, car elle est significative. Elle amène en particulier à récuser les interprétations spontanéistes qui sont souvent données des débuts des comités de gestion agricoles, et à retenir le rôle d'anciens travailleurs formés dans les organisations de la Révolution et appuyés par elles. Elle prouve aussi que ces expériences ne se sont pas déroulées au sein d'un groupe fermé et d'une exploitation isolée, et que le domaine déterminé par sa situation économique et par la condition des travailleurs au sein de la société globale, est resté constamment soumis aux impulsions et aux contraintes extérieures.
 
Les autres fermes "vacantes" que nous avons étudiées ont des histoires beaucoup moins complexes, moins importantes aussi, dans la mesure où, peu connues, elles n'ont pas été comme le Domaine Souidani Boudjemaa au début un modèle pour les autres exploitations vacantes et une référence pour les responsables de la politique nationale.
 
Ces fermes font actuellement partie de cinq domaines éparpillés d'un bout à l'autre de la Mitidja. Ce qui frappe, dès l'abord, c'est la variété des solutions adoptées pour des situations elles-mêmes très variées, et la diversité des autorités qui sont intervenues sur leur devenir lors de l'année 1962-1963.
 
Dans un village, une douzaine de petites fermes, voire de simples jardins, abandonnées au cessez-le feu, ont été regroupées à l'initiatived'un comité local (le Parti, la mairie, le juge) qui aurait désigné lui-même des responsables. Les responsables locaux de l'A.L.N. auraient dans cette région exhorté les paysans regroupés à ne pas remonter dans les montagnes, en leur promettant la terre des colons. Ils auraient aussi fait surveiller le matériel. Un travailleur attribue l'initiative aux travailleurs eux-mêmes; plusieurs, aux djunûds.
 
Dans un autre village, situé lui aussi aux limites de la Mitidja, au pied de la montagne, cinq fermes de faible importance se sont trouvées vacantes. Deux d'entre elles furent occupées par des djunûds, trois autres ont été dirigées dès 1962 par des comités d'ouvriers agricoles dont le responsable était désigné par le comité local (Parti et Mairie) selon certains, ou "la sous-préfecture", ou plus simplement "des gens du village", selon d'autres. Avant le départ du gérant de l'une de ces fermes, les travailleurs se sont opposés aux ventes de matériel, de blé et de vin, mais dans l'ensemble les travailleurs que nous avons rencontrés semblent être restés passifs.
 
Ailleurs, quatre fermes petites ou moyennes, qui avaient été soit louées à des Algériens, soit confiées à des gérants, furent en juin 1963 déclarées vacantes à l'initiative du comité local d'Oued El Alleug ", regroupées, dotées d'un nom et d'un comité de gestion élu qui semble avoir été très actif: nous avons trouvé son souvenir plusieurs fois, y compris, comme c'est le cas ici, assez loin du territoire de la commune.
 
Dans un autre cas, c'est le gérant algérien à qui le colon avait confié la ferme, qui est allé déclarer à la mairie cet abandon. La mairie a alors fait un inventaire, et désigné un comité provisoire, sans. consulter !es travailleurs, en confirmant l'ancien gérant comme responsable.
 
Dans le dernier cas, une ferme assez importante et deux petites, la prise en charge a été effectuée par le comité local de Oued-el-Alleug. où selon certains, le Parti a désigné deux responsables, dont un ancien
djunudî.
 
Mais auparavant, la grande ferme ayant été abandonnée dès le cessez-le-feu, des travailleurs avaient pris contact avec les responsables de la "ferme Chiris", qui les avaient aidés et même "payés". On retrouve dans les souvenirs assez confus des travailleurs sur cette époque la double intervention de l'A.L.N., puis de l'U.G.T.A. que nous avons notée à propos de la "ferme Chiris", ainsi que l'existence d'un regroupement des fermes abandonnées autour du pôle constitué par le grand domaine de Boufarik. "Les djunûds ont désigné des responsables" "c'est le syndicat de Boufarik qui s'est occupé des fermes en fournissant la paye aux ouvriers".
 
Quant à la petite ferme qui avait été laissée à un gérant algérien:
 
"Dès qu'on s'est aperçu de cette fuite, nous avons pris, en charge la ferme. On a écarté ce gérant et on a prévenu également la sous-préfecture, la commune et la kasma: Il;n'y avait pas de responsable précis à cette époque. Trois travailleurs sont allés voir le délégué de Blida qui leur a demandé de s'intégrer à la ferme voisine qui avait déjà son comité".
 
Au total, l'histoire des fermes vacantes pendant l'année 1962 reste difficile à éclaircir. Il est pratiquement impossible de trouver des documents écrits, et la mémoire des travailleurs ne peut nous restituer que ce qu'ils ont vu et compris. Or, de nombreuses décisions ont été prises sans qu'ils aient été consultés ni informés, et d'autre part la confusion des responsabilités semble bien avoir été aussi complète dans la réalité qu'elle l'est dans leurs souvenirs.
 
Il s'agit bien d'une période de tâtonnements, pendant laquelle l'initiative de certains militants, où qu'ils se soient trouvés, semble avoir été plus marquante que l'initiative collective de l'ensemble des travailleurs.
 
Cette conclusion provisoire devrait être confirmée par des recherches beaucoup plus approfondies que celles que nous pouvons faire actuellement: 6 ans après les évènements, les souvenirs sont estompés et d'autre part beaucoup d'acteurs étant encore vivants, voire responsables, les témoignages sont tronqués par crainte de leur incidence possible sûr les débats actuels. Cependant, les observations faites sur le moment même, aussi bien par nous que par des observateurs bien placés, confirment l'impression d'ensemble donnée par les entretiens récents avec les travailleurs. Par exemple, l'équipe "d'animation" envoyée dans le Chélif constatait dans un rapport en date du 28 février 1963: "L'anarchie règne sur l'ensemble des terres vacantes. Cette anarchie est seulement pressentie par des services et des organisations mal renseignés et très mal coordonnés. Cette anarchie se traduit par un malaise ouvrier très important... les ouvriers ne sont pas payés, les transactions douteuses se multiplient, les comités de gestion sont désignés par l'U.G.T.A., ou les Délégués Syndicaux, etc... mais jamais par les ouvriers".
 
La contribution des simples travailleurs inorganisés à cette recherche d'une société nouvelle fut cependant décisive, bien qu'apparemment passive. C'est leur discipline, leur respect de l'appareil de production, leur résistance aux intrusions extérieures, leur solidarité autour des innovateurs, leur patience et leur compétence qui ont rendue possible la naissance de la forme algérienne de socialisation de l'agriculture. Les fermes vacantes ont été l'objet au début de nombreuses convoitises, se traduisant en particulier par des vols ou des opérations douteuses: on ne connais pas de cas attesté où ces actes aient été le fait d'anciens travailleurs sur leur propre ferme. Ils n'ont pas inventé l'Autogestion, ils ont rarement fait l'expérience de la participation consciente aux décisions pendant la période des débuts, mais ils n'ont pas fait pression pour le partage des terres, ils n'ont pas laissé s'effondrer la production, et cette sagesse collective était ouverte sur l'avenir". Dans les régions céréalières où les ouvriers permanents étaient très peu nombreux, la pression pour le partage des terres a été importante. Elle était le fait des fellah environnants, petits ou gros: les problèmes y étaient très différents de ceux des régions de forte colonisation intensive.
 
L'INSTITUTIONNALISATION DE L'AUTOGESTION
 
C'est d'Alger, de la h'ukûma, que sont venus les idées et les textes qui ont dégagé les éléments positifs contenus dans la fragile expérience des "comités de gestion". Les décrets du 18, 22 et 28 mars 1963, en effet, n'accordent pas seulement aux institutions provisoires chargées de gérer les "biens vacants" un caractère légal et permanent, ils introduisent dans le droit algérien une catégorie nouvelle, celle de l'autogestion.
 
 
Extrait de: LA MITIDJA AUTOGÉRÈE de Claudine Chaulet  éditions SNED Alger 1971
Travail du Centre National de Recherches en Économie et Sociologie Rurale, I.N.R.A., M.A.R.A.